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Focus FFF : Bestiaires et autres défrisants recueils…

Il existe un instant fragile où les sons du jour s’effacent avec discrétion pour mieux nous rendre réceptifs aux mystérieux timbres de la nuit. Dans ce bref moment qui nous sépare de ces volutes glacées notre esprit reste encore attaché au réel, à ce palpable si rassurant qui maintien en nous l’illusion de paisibles moments à venir. Pourtant, il est des nuits où l’irrationnel vient se glisser dans ce doux agencement des choses. Par touches subtiles il pose alors son climat sur l’obscurité qui pointe, comme pour mieux nous happer dans ses griffes ténues mais ô combien affilées. Un grincement de parquet, un cliquetis d’eau, un souffle de vent, une nuée stroboscopique qui traverse ce volet pas forcément opaque, une clameur lointaine ou le son métallique de quelques objets épars oubliés ici ou là font apparaitre en nous de sombres virtualités… De celles que l’on espère ne jamais rendre tangibles car elles annonceraient alors un lent glissement vers une aliénation programmée qui nous rapprocherait de ce no man’s land ombreux où pullulent sans respect spectres attentionnés, monstres valeureux et autres chimères bien-pensantes. Descente dans les sombres paysages de nos nuits de frayeur…

 Feu-de-paille

Effroyable

L’effroyable encyclopédie des Revenants de Carine-M, Pierre Dubois et Elian Black’Mor – Glénat (2014)

Dans les nuits d’automne ventées de nos anciennes campagnes les manants qui s’aventuraient au dehors sur les chemins sinueux et malaisés pouvaient croiser, près d’un pont ou d’une traverse à peine esquissée, des personnages étranges dont la faible lumière conjuguée de la lune et du ciel étoilé ne pouvait permettre d’en distinguer les visages. A bien les observer pourtant il arrivait que l’on perçoive chez eux un déhanchement inaccoutumé, une manière d’être et des motivations qui au mieux pouvaient paraître suspectes. En général on laissait ces promeneurs vaquer à leurs occupations, car la curiosité, comme disent les anciens, est souvent mauvaise conseillère. Certains soirs ils s’approchaient des fermes pour frapper rugueusement aux portes de bois à peine calées sur leurs gonds ou gratter de leur doigts surmontés d’ongles exagérément longs les volets frêles qui éloignait les premières lueurs du jour. Ouvrir pouvait réserver un sort bien triste à celui qui, tout juste réveillé par le bruit, bravait sa témérité pour s’en aller quérir qui venait ainsi perturber son sommeil… Ces êtres que l’on refusait de voir portent encore aujourd’hui le nom de revenants. Des hommes ou de femmes revenus de chez les morts pour quémander des biens aussi précieux que la vie qui les a quitté récemment (ou pas). De vie à trépas il n’y a qu’un pas, qu’un coup de griffes, qu’un halo de lumière, qu’un souffle glacial tout droit venu d’outre-tombe peut allègrement faire franchir…    

L’Avis de Tof : Quelle drôle d’idée que cette encyclopédie ! A peine les premières pages tournées, l’enfance ressurgit dans ma tête. Le format me rappelle mes livres de contes, toutes ces histoires fantastiques doublées d’illustrations tour à tour charmeuses et inquiétantes. Mais ne croyez pas pour autant que l’ouvrage soit convenu, non pas du tout. Les auteurs ont décidé d’y mettre un grain de folie, d’y mettre tout le modernisme qui rend cet album totalement indispensable. Oui on y trouve des contes et la plume y est habile, très habile. On est happé par le fil de chaque histoire, on frémit à l’évocation de ces créatures sombres et finalement attachantes. Et puis, en marge de ces récits, on nous offre un vrai travail encyclopédique. Ici on va vous décrire ce qu’est une charrette moulinoire, là on nous parle des croqueurs d’os. Oui il faut aimer le monde fantastique, les contes divers et variés, et cela tombe bien, moi  j’adore ça. L’ouvrage est structuré en 3 grandes parties : « Je sors de la tombe », « Je pars à la chasse » et « Je meurs de faim », vous voyez un peu le menu ? Au fil de ces pages, ces monstres deviennent nos amis, nos confidents le temps de ces quelques lignes, on s’amuse à s’effrayer, on aime trembler et on s’amuse beaucoup aussi.
Tout cela est illustré de magnifique façon. Le dessin est travaillé à l’extrême, le trait est précis, les encrages sont inspirés, l’ambiance noire est bien retranscrite. Mais ces dessins ont aussi, tous, une part d’enfance, une touche particulière qui leur donne cet aspect qui sied merveilleusement aux contes. Comme si dans chacun d’entre eux, il y avait ce message disant : « ne vous faites pas de soucis, ce n’est qu’un conte ». Vous allez vous délecter, page après page. J’ai eu un petit coup de cœur pour le Hollandais Volant et pour la série de dessins de la partie sur les cimetières.
Une œuvre pas banale servie par une narration et des illustrations qui forcent le respect. Le genre de livre à laisser en évidence dans un salon pour que chacun puisse y jeter un oeil curieux.

L’Avis de Seb : Dire que les textes de Pierre Dubois, tout savoureux qu’ils sont et jouant sur nos effroyables peurs, se suffisent (presque) à eux-mêmes, n’a rien d’offensant pour personne. Le conteur nous convie ici à une plongée dans l’antre des imaginaires les plus sombres. Avec délectation il nous mitonne une prose enrobée de tout un bestiaire succulent, de saveurs puisées dans les contes de terroir et les anciennes souvenances colportées de génération en génération. Le tout avec la petite touche d’humour qui donne son piquant aux textes superbement rythmés proposés dans cette encyclopédie à plusieurs entrées. Dire que les visuels offerts par Elian Black’Mor et Carine-M, tout exquis qu’ils sont, jouant sur une dualité de style, d’approche et cette envie de donner du relief à nos effroyables peurs, se suffisent (presque) à eux-mêmes, n’a rien d’offensant pour personne. Les deux auteurs nous plongent dans des contrées ténébreuses, là où tous les possibles ont droit de cité. Ils parviennent, avec cette touche caractéristique, à mêler le subtil, la dérision, l’effroi, la déliquescence des sens (interdits ou pas)… Leurs dessins se lisent comme une porte d’entrée dans un univers dont on sait à l’avance qu’il ne permet pas de retour… ou sinon dans un état bien différent de celui dans lequel on y est entré. Par là-même ils offrent une dimension supplémentaire à cet univers construit à six mains. Dire que la (ré)union des trois auteurs frise la délectation pure suffit à comprendre que cette Effroyable Encyclopédie des revenants nous ouvre à des sentiers peu éclairés mais étrangement attirants. Le lourd grimoire possède tout à la fois une attraction jubilatoirement déraisonnée et cette faculté à nous replonger dans les saveurs anciennes des contes, des fables, fabliaux ou écrits chimériques de notre jeunesse plus ou moins lointaine que la patine du temps a rendu exigeante et qui se retrouve ici ranimée, comme revenue d’un voyage lointain ou d’un fourmillement trop longtemps contenu…

Dubois, Black’Mor & Carine-M – L’Effroyable Encyclopédie des revenants – Glénat – 2014 – 39,50 euros

Feu de paille

Feu de paille d’Adrien Demont – 6 pieds sous terre (2015)

C’est un récit qui sonne comme une reconstruction. Celle d’un être touché dans sa chair par un accident dont on ne saura que l’essentiel, à savoir qu’il fut d’une violence telle qu’il suscita le remplacement du cœur de Joseph par un cœur mécanique. Les machines ne dorment pas dit-il à sa femme lorsque celle-ci lui demande s’il ressent la fatigue d’une conduite prolongée. L’homme a donc tourné une page sur une partie de sa vie d’homme pour flirter, comme il aime à le dire, avec celle d’un robot ou d’un ciborg. Sur la route qui mène à la vieille demeure familiale, une demeure restée sans vie depuis trop longtemps, l’homme, son épouse et son fils, espèrent pourtant repartir à zéro. Pour oublier et envisager l’avenir avec plus de sérénité. A leur arrivée ils sont accueillis par Buck, un chien ancestral que Joseph se souvient avoir toujours connu et qui entend bien préserver son territoire. Un chien pas si ordinaire que ça puisqu’il porte sur son dos sa niche, comme la tortue sa carapace, d’où dépassent seulement ses quatre pattes, quelques poils de son museau et sa queue qui dodeline à l’envi. La maison, elle, respire la patine du temps et lorsque la petite famille y entre ses mûrs semblent s’animer, recouverts qu’ils sont d’une nuée de papillons perturbés dans leur sommeil. Au dehors les bruits de la campagne sonnent comme autant d’interrogations sur une nature qui entend bien faire valoir ses droits et rappelle aux trois citadins qu’elle possède encore les cartes des nuits à venir. Durant cet été le fils déambulera dans les champs de maïs, les bois et les forêts environnantes, avec deux garçons qui deviendront des amis. Il y découvrira surtout que l’apparente paisible contrée est sillonnée par un être de paille de haute taille qui sème la frayeur chez ceux qui l’aperçoivent. Le début pour nos trois jeunes garçons de la découverte des légendes et faits divers locaux, le début pour Joseph d’un travail de mémoire, d’une reconstruction tant physique que psychologique, car l’homme a vécu lui aussi dans cette campagne qui s’affiche comme un idéal entre-deux mondes. Un de ceux qui s’est ouvert jadis pour laisser échapper des monstres que l’on peut à peine nommer…
Adrien Demont possède cette faculté d’immerger de plain-pied le lecteur dans son récit, de poser le contexte et le suspense à venir par quelques phrases a priori anodines dont les mots réunis  recouvrent une acception fondamentale pour le déroulé à venir. Il parait que l’univers ressemble à une grosse radio ignorant l’existence d’une multitude de mondes parallèles. Nous occupons l’une de ses fréquences. Mais il arrive qu’un évènement bouscule l’ordre établi et provoque de graves interférences capables de bouleverser notre perception de la réalité. Par cette phrase qui ouvre la préface dessinée de l’album, le dessinateur pose les bases de son monde. Un monde fantastique capable d’altérer chez ses personnages la vision du réel. Le lecteur n’est donc pas sûr de la version des évènements qui lui sera proposée. Réalité pure ? Entrechoquement de plusieurs mondes parallèles ? Détérioration des capacités cognitives d’un homme meurtri ? Divagation collective ? Rêve éveillé ? Plus loin dans l’album Adrien Demont jette encore des balises à capter pour tenter de comprendre l’univers qu’il construit : Un homme est revenu vivre dans sa campagne natale sans se douter qu’elle le changerait en monstre. Le récit se fait donc immersif en ce sens que l’auteur pose délicatement les pièces d’un puzzle qu’il nous laisse réassembler pour tenter d’en deviner le sens. Par là-même il nous questionne indirectement sur la notion même de réalité. Une réalité qui pourrait se lire à l’aune des théories de Karl Pöpper et de ses trois mondes. Celui du concret/du matériel, celui du ressenti, qu’il soit conscient ou inconscient et celui de la création de l’esprit humain. Sans pour autant marquer son rapprochement avec la métaphysique de Popper Adrien Demont nous interroge donc sur ce rapport à la réalité. Est-elle concrète ou bien simple illusion ? Le monstre de paille qui déambule dans cette campagne qui sert de cadre au récit reste lui-même impalpable. Certains affirment l’avoir vu mais peinent à le décrire. Le dessinateur nous le représente d’ailleurs souvent en ombre, en arrière-plan, dans des postures et des contextes qui interrogent nos sens. Il se trouve ainsi le plus souvent suggéré plus qu’il n’est montré comme pouvait le faire jadis le grand Jacques Tourneur dans La Féline ou John Carpenter dans The Fog, Assaut ou la plupart de ses autres films. Ainsi le monstre est deviné, on croit parfois l’apercevoir, l’entendre par ses cris répétés dès que soleil décline et que s’installe le soyeux d’une nuit d’été étoilé. Mais il reste malgré tout lointain, difficilement définissable. Il demeure pourtant l’une des premières interférences avec le réel comme peut l’être l’automatisation des nouvelles qui se trouvent imprimées à la demande par un robot qui prend le relais des hommes qui n’ont plus le cœur à ça.  
Sur la construction formelle de la narration Adrien Demont développe trois trames parallèles : celle qui ouvre et clos l’album autour d’un enfant porteur du récit, celle de Joseph, vécue dans le passé (la mémoire) et dans le présent (le palpable). Ce dernier fait apparaître lui-même un second niveau de perception par le biais du regard du fils. Chacune de ses trames fait référence à l’enfance. Cette période où les perceptions ne sont pas encore toutes lissées sur le modèle dominant et où les rêves, les illusions, les légendes et les mythes peuvent encore nuancer le réel. Dans Feu de Paille, Adrien Demont évite de se faire bavard pour laisser au lecteur le soin d’opérer les transitions, de lier les indices posés, de déconstruire aussi ses certitudes. Il montre aussi le chemin à opérer pour retrouver les images, les sensations et les envies perdues, celles que tente désespérément de réveiller en lui Joseph pour pouvoir enfin tirer un trait sur le passé et réapprendre tout simplement à vivre, lui qui, il y a peu, aurait pu partir sans jamais regoûter au sensible…  

Adrien Demont – Feu de paille – 6 pieds sous terre – 23 euros

Le Grand Bestiaire de René Hausman – Dupuis (2014)

Le travail de René Hausman sur Le Grand bestiaire est celui d’une vie. Une vie faite depuis des décennies sur l’observation de la nature et notamment de sa faune. Dans un entretien recueilli par Elisa Renouil pour servir de base à la préface de cet épais album le dessinateur revient avec émotion sur sa passion pour les animaux qui l’a accompagnée durant toute sa vie d’auteur. Déjà petit il s’amusait à dessiner les animaux de sa campagne en allant de ferme en ferme. Cette passion ne s’est jamais éteinte et ce Grand bestiaire, publié de manière incomplète en 1983 et 1984 chez Dupuis, en est une preuve éclatante. Hausman, qui rédige en outre les textes des fiches consacrées à chaque animal, ne livre ici ni un bestiaire exhaustif des animaux d’une aire géographique spécifique, ni ne s’attache à dépeindre une espèce en particulier mais propose un choix d’animaux qu’il a aimé dessiner. Des animaux venus des grands froids, des steppes désertiques d’Europe et d’Amérique, de nos forêts et de nos près. On y retrouve parmi ses fétiches, l’écureuil et le renard mais aussi le loup, le hibou Grand-Duc, tout un lot de chouettes, la bécasse, le coyote, le martin-pêcheur, des animaux plus familiers comme le sanglier, la fouine ou le lièvre ainsi que des espèces plus rares et plus étranges comme l’antilocarpe, l’outarde canepetière, l’héloderme suspect, le courlis cendré ou le balbuzard. Des animaux dont il livre les secrets d’observation et des commentaires choisis qui ne peuvent que capter notre attention. Sur le plan de l’illustration la grande force d’Hausman est de placer l’animal qu’il s’attache à présenter dans une mise en scène suggestive. A l’observation de chaque dessin le lecteur se trouve plongé au cœur de la forêt ou des grands froids. Il s’amuse même parfois à y dessiner l’homme, à offrir des clins d’œil, comme si l’animal dessiné devait nous interpeller. Si l’on considère la somme de travail fournie par l’auteur, son souci de clarté dans le propos, son élégance du dessin et sa précision parfois photographique de l’espèce dépeinte, nous pouvons sans peine dire que ce Grand Bestiaire porte bien son surnom de Grand Œuvre d’un maître non pas naturaliste mais amoureux des animaux au sommet de son art. L’album luxueux et épais, est présenté par l’éditeur Dupuis en tirage limité de 2500 exemplaires numérotés et signés par l’auteur sur un magnifique frontispice qui ouvre l’album. Hautement recommandé !

René Hausman – Le Grand bestiaire – Dupuis – 2014 – 45 euros

Monstres!

Monstres ! de Gustavo Duarte – Paquet (2015)

Un barman plus forcément très jeune ouvre son échoppe et attend le client tout en essuyant ses verres. Et à vrai dire le client ne se bouscule pas forcément au portillon. Intrigué de ne pas retrouver ses « habitués » le barman décide de sortir au dehors et aperçoit, qui dépasse confortablement les toits des immeubles qui l’entourent, la tête d’une tortue géante pas forcément très pacifique. Un peu plus tôt dans la journée, un pêcheur qui s’adonnait à son hobby préféré semble lutter pour remonter un poisson respectable qui vient de ferrer. La mer jusque-là calme s’anime férocement. Après un combat épique mené contre ledit poisson le pêcheur remonte sa prise et pour tout dire le poisson en question ne fera pas frissonner les objectifs des chroniqueurs locaux de retour au port. Par contre et bien plus préoccupant il semblerait que notre pêcheur soit la cible privilégié d’un poisson gigantesque venu d’on ne sait où. Au centre-ville un peu au même moment c’est un joggeur qui dans sa pause étirements se voit menacé par une pieuvre d’un gabarit plutôt inhabituel… Les trois monstres marins ont bien décidé de semer le trouble et la terreur sur le paisible port de pêche de la ville de Santos. Quelqu’un pourrait-il les freiner dans leur chevauchée urbaine destructrice ?
Gustavo Duarte offre avec Monstres un récit muet de 80 pages qui se lit avec un certain plaisir. Et pour tout dire si ça vise à l’essentiel, ça fonctionne en tout cas merveilleusement bien. Notre héros barman partira en chasse aux monstres qui terrorisent la ville. A l’aide d’un livre d’Aleister Crowley, célèbre occultiste britannique du siècle dernier, il mettra au point une potion magique qui pourrait bien mettre un terme à la chevauchée fantastique et destructrice de nos trois monstres déchainés. Sera-t-il, à l’image de cette mamie de Mars Attack, le sauveur que tout le monde attend ? Ou bien la ville de Santos sera-t-elle rayée tout simplement de la carte ? Je vous laisse le découvrir par vous-même ! Duarte livre ici un récit qui, sans prétention, si ce n’est celle de rendre hommage aux kaijus nippons (grandes bébêtes hargneuses), peut se lire comme un exercice de style dans lequel sa recherche de l’épure se fait ultra-expressive. Il donne à voir un sens du cadrage, de l’expression décalée et de l’humour assez rares. Merci à lui !

Duarte – Monstres ! – Paquet – 2015 – 15 euros