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La BD du jour : Aller-Retour de Bezian

Que doit-on attendre de son passé ? Est-il le meilleur remède à notre incompréhension du présent ? Doit-on faire le deuil des temps révolus pour avancer dans le réel et plus encore vers le futur ? Bézian pose les questions, il se livre aussi dans cet album gorgé de références personnelles qu’il nous offre comme thérapie à usage collectif… du grand Bézian, comme souvent…

 

 

Les récits de Bézian sont souvent des résurgences d’un passé plus ou moins lointain. Son passé, ses impressions sur une époque, ses dérèglements, la peur de la mort. Aller-Retour s’inscrit dans cette veine à un degré peut-être le plus personnel dans toute sa biographie. Les lieux, les codes d’une époque révolue, les réminiscences qui passent par des symboliques d’images (publicités, programmes TV…) ou de sons, forment le cœur, la substance de cet album, qui possède déjà en son titre les agrégats des références à venir. L’Aller-retour symbolise donc ce retour à l’enfance. Un homme arrive par train dans un village. Il va y déambuler à la recherche de traces de son passé. Que trouvera-t-il ? Tout a changé ou devrait avoir changé. Pourtant il se rattache aux souvenirs, recherche dans le paysage environnant, les boutiques encore ouvertes, les personnes qui n’ont pas quitté le village, ce qui peut le ramener à son passé, à cette époque insouciante dans laquelle il pouvait, avec un luxe de liberté, déambuler à travers les rues, les champs ouverts, le cœur même du village sans risque de tomber dans les pièges aujourd’hui tendus par une urbanisation outrancière qui va jusqu’à défigurer presqu’entièrement les traces de ruralité, de passé paisible et rêveur.

Le village possède encore sa géométrie concentrique gagnée à la lueur d’une époque, le moyen-âge de la paix de Dieu, qui voulait que le repliement sur soi s’inscrive comme la meilleure solution pour se préserver de l’extérieur inconnu et donc dangereux. Pris dans ce tourbillon l’homme va essayer de reconstruire le cercle, comprendre l’époque pour mieux saisir son devenir personnel. Y a-t-il dans cela une recherche de retour à ? de repliement ? ou au contraire d’envie de briser les codes, les comprendre pour mieux les vaincre, faire tomber leur sacralité ? Un peu des deux sûrement car on ne peut gommer d’un trait ce qui fait partie de nous. Pour autant le désir de s’en détacher demeure la seule issue pour ne pas se morfondre dans un air de déjà-vu mortifère.

L’homme parle peu, observe. Le texte vient de cette voix-off obsédante qui pose avec ironie son regard lucide sur le présent, en souligne les aberrations, Il, pensait déjà beaucoup, nous dit-elle, Désormais, il en est arrivé au point où sa pensée déborde et coule de sa bouche, sans espoir de conversation. Il ne pourra peut-être pas vaincre son passé mais cela ne le condamne pas pour autant dans son futur. L’homme contourne les réponses, effleure les questions, répond quand bien lui semble avec concision. Car les réponses, il le croit, sont en lui, enfouies sûrement mais prêtes à (re)sortir. C’est le sens de sa visite dans ce cadre familier, faire ressurgir le passé, le dégurgiter.

Pour Bézian Aller-retour ne pouvait se décliner autrement qu’en noir & blanc par points et tâches, dans un certain classicisme. L’époque dans l’époque avec Simenon qui apparait au détour d’une planche avec L’affaire du Saint-Fiacre dans laquelle Maigret reviens enquêter sur les lieux de son enfance et se trouve pris au piège de ses résurgences qui viennent gangréner son enquête au point de le faire vaciller. L’homme du train, celui de Bézian, semble aussi vaciller pour autant son aliénation au réel pourrait trouver une issue par ce flash-back continu qu’il s’impose. Car le labyrinthe de ses pensées possède la clef. Une clef qui offre sûrement un sens à son devenir…

Bézian – Aller-retour – Delcourt – 2012 – 16,95 euros

 

Interview de Bézian

En 1995 pour une dédicace à la Danse des morts tu m’écrivais : « Attention aux souvenirs de souvenirs ». Faut-il faire attention aux souvenirs de souvenirs ?
Oui il faut y porter attention mais juste assez pour être en paix avec eux. Les souvenirs deviennent des fantômes lorsqu’on rencontre des soucis et qu’ils nous envahissent. En 1995 j’écrivais cette dédicace en référence à des histoires de fantômes parce que le fantastique, en tant que genre, depuis Edgar Allan Poe et même avant, raconte souvent, sous quelque forme que ce soit, des histoires de deuil qui ne se font pas. Après il tourne autour par voie de conséquences et fait ressurgir des histoires de culpabilité, de remords, de désirs de retour à… Il revient constamment sur des personnes, des faits, des moments où des lieux dont on n’admet pas qu’ils soient mort, disparus ou qu’ils aient changé. Cette notion est très occidentale, elle vient de notre refus d’admettre l’impermanence. En ce qui concerne Aller-retour mon personnage revient sur les lieux de son enfance et n’admet pas sa taille (il fait 2m et 120 kg). Son angle de vue a changé par rapport à celui de son enfance où il regardait les choses d’en bas. Cet album est né d’un constat. Dès lors que nous revenons sur les lieux de notre enfance, d’autant plus si nous les avons quittés depuis longtemps, deux temps se télescopent. Le temps actuel, d’ici, de la déambulation adulte et celui du souvenir, des crapahutages de notre enfance qui ne reposaient pas sur les mêmes champs de vision. Il devient difficile de faire se superposer les images du passé et du présent car l’angle de vue n’est plus le même. Il y a aussi tout ce qui a changé parce que les maisons sont repeintes, parce que le PVC est arrivé, parce qu’il y a des voitures partout dans des lieux où il n’y en avait pas. Dans les villages de province au cours des années 60, il y avait peu de voitures. Le premier choc que j’ai eu lorsque je suis revenu faire des repérages dans le village de mon enfance était que je ne pouvais plus photographier le bas des maisons. En 50 ans le parc automobile a décuplé. Aujourd’hui il est presque impossible pour un enfant de se promener seul dans ce village alors que cela était possible de mon temps et qu’on me laissait déambuler pour aller acheter du pain ou des journaux.

Il y a donc tout ce qui a changé, mais ton personnage, lui, essaye de se rattacher à ce qui n’a pas changé…
Il tient à tout prix à ce que les visions de ses souvenirs soient prédominantes. Pourtant il arrive par un train TER dernier design avec en main son lecteur MP3. Une fois descendu de ce train ses souvenirs prennent le dessus. Il ne voit pas les voitures, ce qui existe aujourd’hui, ce qui a changé, il perçoit le village tel qu’il était avant. Et, tout au long de cette histoire, il va mélanger présent et passé avec une prédominance pour sa vision du village d’il y a 50 ans. Cela peut paraître artificiel mais lors de mes repérages j’ai pris des photos en étant accroupi pour avoir l’angle de vision d’un enfant de 5/7 ans. Mes prises de vues se résument donc à des contre-plongées. Cela donne la plupart du temps des cadres à la Orson Welles.

Est-ce que tu as pu trouver également des photos d’époque qui t’ont aidé pour cet album ?
J’en ai trouvé quelques-unes mais le principal problème est venu du fait que la plupart de la documentation disponible était trop ancienne. Les cartes postales d’époque dataient des années 30 et n’avaient pas de rapport avec ce que j’ai connu. Certaines choses avaient disparu. J’ai donc dû composer avec des photos parfois trop anciennes et d’autres au contraire trop récentes. Faire appel à mes souvenirs était donc essentiel pour savoir ce que je devais enlever ou modifier. Par exemple il y a un petit square entouré d’un grillage dont je n’ai pas pu retrouver de photos sinon des photos aériennes. Je l’ai recomposé à partir de mes souvenirs qui se sont révélés être assez exacts si j’en crois les anciens du village qui ont pu voir mon album.

Ce qui est d’autant plus troublant dans ton album c’est que le village dans lequel arrive ton personnage est ce que l’on appelle un village circulade dans lequel on a vite fait de tourner en rond. Cela me rappelle un peu un sketch de Raymond Devos dans lequel un gars rentre dans un rond-point avec sa voiture mais ne peut en sortir car toutes les sorties sont en sens interdit. Dans ton album l’homme peut se sentir protégé mais d’un autre côté il n’a pas de vision extérieure…
Oui c’est exactement ça et c’est la vision qui est la nôtre lorsqu’on est enfant. Le monde tourne autour de nous. Au-delà on ne sait pas ce qu’il y a et cela nous préoccupe peu finalement. Tout s’arrête à ma maison, aux rues que je fréquente, aux décors que je vois tous les jours et aux personnes que je fréquente ici ou là : les copains, les parents, les commerçants… Si cela se passe en plus dans un village concentrique cela donne une circulation assez étrange, mais c’est aussi une belle métaphore de ma problématique sur cet album : l’enfance il faut en sortir pour ne pas tourner en rond. Cela génère une espèce de mélancolie au sens pathologique du terme qui est assez étonnante. Ce village est connu pour ses sablières dont on utilise les ressources jusque dans les enduits des maisons, qui datent du XIXe siècle. Les couleurs qui prédominent se déclinent donc en camaïeux de gris. Ce n’est pas neurasthénique pour moi, mais c’est un fait que pour mes parents c’est sinistre. La végétation et le site tout autour possèdent étrangement des aspects presque toscans avec des rangées de cyprès, de pins, de grands chênes qui poussent dans la plaine pour freiner le terrible vent d’autan. Le paysage se trouve donc envahi de stries, de grilles d’arbres, avec des maisons 19ème siècle isolées. Pour moi c’est un lieu qui reste un paysage mental, quelque chose d’effectivement coupé du monde. Je suis déçu de voir qu’aujourd’hui ces villages veulent posséder leur magasin SFR, leurs fenêtres en PVC, leurs ronds-points horribles signent d’un désir d’urbanisation. Nous ne sommes plus dans les images classiques de la ruralité. Dans la description de mon village j’utilise peu de voitures, mais je laisse apparaitre des charrettes tirées par des chevaux immenses, les mêmes que je regardais passer assis devant chez moi…

Le temps avait-il une autre valeur ?
Le temps s’écoulait autrement car le travail était organisé différemment, basé sur d’autres horaires. Si nous considérons le temps tel qu’il est perçu enfant il n’a quant à lui rien à voir avec celui de l’adulte. Les impératifs et les priorités ne sont pas les mêmes. La notion d’historicité, de temps passé, de souvenirs ne sont pas les mêmes car l’enfant à moins de référents. Tout ce qui l’interpelle est à chaque fois une découverte. Les douleurs, les plaisirs, se vivent à 100 % parce que cela n’a pas encore été éprouvé. Les sens que je développe dans mes albums : les odeurs, les sons, le touché, les goûts, sont constamment en éveil.

Dans ton album les années 60 vivent par les publicités, les programmes télé, les films que tu places en cours de récit. Penses-tu que chaque époque correspond à des codes ?
Je trouve qu’il est intéressant dans un médium comme la bande dessinée de revenir sur ce qui est la base historique : les points et les taches, des choses qui sont très liées à une certaine presse, à une trame. Il y a tout un cortège d’expressions médiatiques qui prend forme avec son temps. Dans le futur une histoire qui raconterait notre présent avec ses réminiscences se baserait sur des lettrages particuliers qui viendraient du Net, de l’informatique, il y aurait peut-être aussi des éléments qui joueraient sur la virtualité. Chaque époque laisse des traces, des signes qui sont essentiels pour poser des bornes, des repères… Cela passe par les publicités, les signalisations routières, les informations. Chaque époque génère des styles et je trouve qu’il est essentiel d’utiliser les signes de l’époque dans l’époque. Pour cet album j’ai utilisé des scans d’extraits de presse, de magazines et lorsqu’on les découvre on s’aperçoit que les codes ont changé. Une anecdote à ce sujet, lors de la correction de l’album on m’a par exemple demandé si je ne voulais pas rajouter les accents et les points sur les extraits de publicités que je plaçais sur certaines planches, alors qu’il s’agit simplement de la typographie de l’époque ! Il était donc essentiel de conserver ces signes tels quels car ils caractérisent une époque et c’est pour cela que je les utilise.

Tu utilises Maigret dans cet album comme référentiel peux-tu nous parler de ce clin d’oeil ?
Dans l’histoire en question, Maigret revient sur les lieux de son enfance pour les besoins d’une enquête, là où son père était régisseur dans un château. Dans le livre de Simenon Maigret est un peu sonné de se retrouver sur les lieux qu’il a connu pour essayer de résoudre cette enquête sordide à la limite du glauque comme souvent chez cet auteur belge. Lors de ces investigations il en devient presque passif. Ce n’est pas lui qui dénoue l’histoire et qui découvre l’assassin. Il ressort de cette expérience pratiquement hébété, secoué par ce qu’il vient de vivre. Le film quant à lui est replacé dans les années 60, et aborde le sujet un peu différemment. Le scénario d’Audiard est très intéressant car il développe des aspects psychanalytiques. Il faut savoir que Maigret est le fils de l’ancien régisseur et que, 41 ans plus tard, ce sont le nouveau régisseur et son fils qui se révèlent être les coupables de son enquête. En un sens cette histoire est en train de lui anéantir son enfance même si ce n’est pas ce qui est dit au premier degré. Ce film me fascine même si ce n’est pas toujours du « vrai » cinéma. C’est étrange car le film débute par un prologue silencieux, sans dialogue. Là c’est du cinéma. La caméra filme l’intérieur d’un train et on aperçoit quelqu’un avec une gabardine et une pipe qui dépasse et on se dit : c’est Maigret qui regarde à l’extérieur par la fenêtre du train. Il sort une lettre de sa poche et on devine que c’est une lettre anonyme qui se révèle être une menace de mort. Il descend du train, marche sur le quai… Tout cela se déroule sans dialogue. Puis il croise une jeune fille avec un masque horrible qui est le signe évident d’un mauvais présage. Et soudain les personnages se mettent à parler et cela devient du théâtre. Je cite ce film  uniquement à cause de la/des coïncidence(s) qui y surgissent. Le village utilisé par Audiard ressemble considérablement au mien si ce n’est qu’il n’est pas construit en ronds. Maigret indique par ailleurs qu’il a quitté son village il y a 41 ans. De mon côté je suis parti du mien en 1969 et j’ai achevé l’album en 2011… On y est presque !

Peut-on dire que cet album est celui où l’homme et l’auteur sont les plus proches ?
La plupart de mes albums sont personnels dans la mesure où ils ont pratiquement tous plus ou moins volontairement joué, de façon consciente, des rôles de catharsis vis-à-vis de problèmes particuliers. Ce de façon plus ou moins filtrée, plus ou moins codée, plus ou moins pudique. Aller-Retour est le plus ouvertement personnel même s’il n’est pas forcément utile, pour l’apprécier, de savoir qu’il s’agit du village de mon enfance. La seule chose qu’il nécessite pour pouvoir l’apprécier pleinement est d’avoir passé 30 ans, un peu comme on le dit de La recherche du temps perdu de Proust, car il faut avoir suffisamment de vécu et de référents pour commencer à constater le déclenchement des réminiscences. 

Propos receuillis à Angoulême le 27 janvier 2012

 

Aller-retour,  Bezian © Guy Delcourt Productions – 2012

Merci à Emmanuelle Klein pour avoir facilité l’organisation de cet interview