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La BD du jour : Kongo de Perrissin et Tirabosco



Œuvre majeure de Joseph Conrad, Au cœur des ténèbres se trouve adaptée par Perrissin et Tirabosco. Le résultat se trouve à la hauteur du roman grâce à un traitement en noir et blanc qui laisse planer une atmosphère glissant progressivement vers une aliénation de l’âme. Au cœur de l’Afrique, l’Européen déverse sa bile et c’est toutes les exactions des hommes blancs qui se  trouvent exposées au travers du regard de Konrad…

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KongoJoseph Conrad n’est pas qu’une figure marquante de la littérature européenne de la fin du XIXème siècle et du début du XXème, il demeure encore aujourd’hui un personnage mystérieux qui fascine tout autant qu’il interroge. Le quatrième de couverture de Kongo publié chez Futuropolis reprend quelques lignes de l’auteur voyageur tirées de ses souvenirs personnels : « C’est en 1868 – j’avais alors neuf ans – que, regardant une carte d’Afrique de cette époque et mettant le doigt sur l’espace vide qui représentait alors le mystère intact de ce continent, je me dis avec une assurance parfaite et une étonnante audace qui ne font plus, maintenant, partie de mon caractère : Quand je serai grand, j’irai là ». Et effectivement c’est là que l’auteur ira quelques vingt-deux ans plus tard, lorsque, engagé par Albert Thys – administrateur d’une compagnie fluviale de transport dans la région du Haut-Congo, alors sous emprise belge – il prendra la direction de Ténériffe, puis de Libreville, Boma, et enfin une longue marche à pied de plus d’un mois vers Kinshasa à travers des régions sauvages pas forcément faites pour accueillir des européens encore tendres.

Arrivé à destination il découvrira que le commandement qui lui était promis d’un navire navigant sur le fleuve Congo se transformera en place de second à bord du rare bateau encore capable de lever l’ancre, Le Roi des Belges. A bord les suspicions vont bon train sur cet étranger envoyé pour on ne sait qu’elle mission. Est-il un espion à la solde de la Compagnie ? Ou bien son but ne serait-il pas plus vil, de prendre simplement le commandement du Roi des Belges ? Les doutes alimentent les conversations d’autant plus que Josef Konrad Korzeniowski, c’est son nom, ne semble pas en accord avec les pratiques colonisantes en vigueur. Loin d’Europe, les blancs se livrent en effet à un pillage en bon ordre des rares richesses d’Afrique, ils en alimentent un commerce lucratif en achetant par l’entremise de chefs de tribu complices des esclaves qui n’ont pas plus de considération que les singes qui s’agrippent aux arbres alentours. Là où l’Europe se devait de porter la bonne parole, celle qui permettrait à des peuples de s’élever – comme le prône l’idéal des empires coloniaux – elle sème la désolation, entretien le rejet de l’autre et à vrai dire l’Afrique le lui rend bien. Car les fièvres commencent à faire leur effet. D’ailleurs Josef avait été prévenu peu après son départ d’Europe par un certain Proper Harou : Sept employés sur dix démissionnent au cours des six premiers mois. Les autres meurent sur place de maladie ou d’épuisement. C’est cela aussi dont il est question quand la folie des hommes trouve sa réponse, son pendant, dans une nature que les plus courageux ou les plus avides de richesses ne prennent pas le temps de dompter, d’apprivoiser… L’humanisme prôné ne devient qu’un leurre et Konrad, malgré son souci de compréhension de ce monde qui le fascinait quelques vingt ans plus tôt, aurait pu aussi sombrer…

En adaptant Au cœur des ténèbres de Joseph Conrad, publié en 1899, Christian Perrissin et Tom Tirabosco s’attaquent à une œuvre majeure de la littérature européenne. Ce récit autobiographique qui explore les travers de l’homme et sa lente mais inéluctable descente dans la folie, a fait l’objet de maintes adaptations libres dont Apocalypse Now, Aguirre la Colère de Dieu ou Heart of Darkness film télé avec un casting de choix (Tim Roth, John Malkovich). Ici les auteurs posent le cadre, présentent Joseph Conrad en grand observateur d’un monde en déliquescence. Le sauvage, celui qui ne semble doté d’aucun signe de civilisation peut néanmoins se révéler surprenant par sa maitrise du territoire, son apprentissage des langues ou de la navigation (le jeune Philippe qui se voit confié la barre du Roi des Belges). C’est cette leçon que retiendra l’auteur et l’adaptation en roman graphique, quoique de facture classique et respectueuse de l’œuvre originale, se lit pourtant d’une traite en gardant en mémoire tout le côté abject du colonialisme sauvage qui renvoie l’homme dans une fange nauséeuse qui interpelle encore…

Christian Perrissin et Tom Tirabosco – Kongo – Futuropolis – 2013 – 24 euros