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La BD du jour : Lip, des héros ordinaires de Galandon et Vidal, deux avis sinon rien !

La lutte menée par les employés de Lip au début du printemps 1973 pour préserver leur emploi alors que l’annonce de la liquidation de leur entreprise vient les frapper de plein fouet n’est peut-être pas connue de tous. Elle demeure pourtant l’exemple même de la lutte menée sans merci, avec une organisation et une réflexion collective rares. Plongée dans un conflit pas si ordinaire que ça, symbole d’une époque pas encore résignée…

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CouvertureAvril 1973. Les usines LIP forment un groupe que l’on croit sans faille. Et pourtant les employés apprennent incrédules la démission de leur PDG Jacques Saint-Esprit. Cela sonne comme le début d’une descente programmée aux enfers pour des employés qui donnent tout à une entreprise à laquelle ils s’assimilent entièrement. Des groupes de réflexions s’organisent, des actions se mettent en place. Parmi ses employés tous plus ou moins anonymes, Solange doit faire face à une vie bien rangée. Si bien rangée qu’il sera difficile de la déranger sans remettre en question les fondements même de sa famille. La jeune femme, mariée, est mère d’un petit Yvon. Son mari un brin, pour ne pas dire plus, réactionnaire ne comprend pas la lutte que va entreprendre sa femme pour tenter de préserver son emploi. Elle quittera le foyer conjugal et trouvera refuge chez Adriel, qui l’accueille au début en simple collègue de travail, sans arrière-pensée, puis, au fil du temps et des luttes communes en amie de qui il se rapprochera.

L’avis de Seb : Les années 70 restent marquées par une dépression économique sans précédent amorcée par les chocs pétroliers et le doute qui habite les pays riches dans les mesures à prendre. Finies les Trente glorieuses qui, au sortir de la Seconde Guerre Mondiale et jusqu’au début des années 70, devaient faire croire à un utopique bonheur permanent. Parmi les images fortes des luttes sociales qui devaient se succéder, celle des ouvriers et des employés de Lip, l’entreprise de fabrication de montres françaises, fleuron de l’industrie horlogère hexagonale et plus précisément bisontine, aura marqué les esprits par la capacité de ces « héros ordinaires » à résister à l’inévitable, à proposer des plans de sortie de crise et surtout à garder cette unité, ce souci de l’individu et cette part d’humanité.

Il est souvent reproché aux luttes ouvrières un endoctrinement par quelques leaders syndicaux qui imposent leur point de vue, déconnecté des réalités globales, à une masse d’ouvriers ânonnant près à croire leur prêt à penser. Si cette caricature a pu se rencontrer dans certains conflits sociaux, tel n’est pas le cas pour les Lip. Les décisions et les réflexions n’émanent pas des seuls syndicalistes mais de groupes de réflexions ouverts à tous qui discutent des options à prendre et des mesures susceptibles de désamorcer les tensions par leur force de proposition.

L’album de Laurent Galandon et de Damien Vidal entre au cœur de ce sujet, expose les choix, les tensions, les doutes qui parcourent chacun des ouvriers. Il donne aussi et surtout à voir des destins individuels au cœur d’un collectif solidaire participatif. La force vient du groupe mais le groupe s’affiche comme l’addition de forces individuelles vives. Nous sommes sur tous les fronts. Des ouvrières sans spécialité ont appris à se servir du standard et s’en tirent parfaitement. Et Dieu sait qu’ils sonnent, les téléphones, en ce moment ! Nous répondons aux nombreux courriers de soutien venant de toute la France et même de l’étranger, ainsi qu’aux commandes de montres par correspondance pour des particuliers ou des comités d’entreprises solidaires. Personne n’est fixé à un poste, à faire toujours la même chose. D’un jour à l’autre, nous pouvons changer de tâche nous dit Solange, l’héroïne choisie par les auteurs de cet album. Au travers du regard de la jeune femme nous entrons au cœur de ce conflit et de l’autogestion entreprise par ses employés pour tenter de sauver leur outil de travail et leur identité.

Le récit richement documenté de Laurent Galandon s’affiche d’une rare maitrise. Dans ses intentions tout d’abord, mais aussi dans cette capacité à tisser les destins, à s’immiscer dans les vies « ordinaires » pour en tirer toute cette sève, ces données brutes qui participent à la compréhension d’un des conflits les plus symboliques de ces quarante dernières années. Le découpage classique offre un surplus de lisibilité à l’ensemble sans pour autant que cela nuise à la révélation du talent graphique de Damien Vidal qui excelle dans le noir et blanc qui aurait pu garder donner un caractère hermétique au projet. Son dessin se fait riche de détails permettant une immersion totale dans le sujet. Le récit graphique de ce premier semestre !

L’avis de Julie : Prendre un conflit social pour lui rendre hommage. Prendre un conflit social pour montrer ce qu’est la force du collectif. Voilà le postulat de départ de Damien Vidal et Laurent Galandon. Et leur choix s’est porté sur le conflit des LIP, ces ouvriers du secteur de l’horlogerie de Besançon qui – afin de sauvegarder leurs usines et leurs emplois – ont refusé de se soumettre aux lois du capitalisme et se sont organisés en autogestion. Leur credo ? « On fabrique, on vend, on se paye ».

Le conflit débuta à l’aube des années 1970 pour s’achever en 1977 par la liquidation totale de l’usine  par l’État. La BD, elle, ne relate que le début du conflit, allant d’avril 1973 à fin 1974, date à laquelle l’entreprise sera reprise par Claude Neuschwander qui – malgré ce qu’ont pu dire ses détracteurs – n’aura eu de cesse de se battre pour la survie du travail de ses ouvriers.

Avant d’entrer dans le vif du sujet, il est proposé au lecteur une préface signée Jean-Luc Mélenchon. Plus qu’au titre de politicien, c’est ici à celui d’acteur/observateur du conflit qu’il prend la parole, puisqu’il était à l’époque le leader sur Besançon du syndicat étudiant UNEF. Bien qu’intéressante et très juste dans le propos, il ne s’est pas détaché de son lyrisme habituel. Malgré cela, il rappelle que ce conflit des LIP est toujours d’actualité. Au travers d’autres conflits sociaux survenus après, et que nous connaissons encore aujourd’hui, mais aussi et surtout par le fait que la lutte contre le capitalisme est primordiale. S’ensuit un récit romancé qui relate les premiers temps du conflit par le biais de l’une de ses ouvrières. On y retrouve bien sûr les grandes figures de l’époque – Piaget, Raguenès, etc – mais son personnage principal est en réalité la force du collectif. Car c’est bien de cela dont il s’agit ici, et plus généralement ce que ce conflit a mis en lumière. Les ouvriers le disent eux-mêmes : sans eux, l’usine n’est rien. Ils aiment leur travail et auront tout fait pour le garder. La narration est donc réellement intéressante, puisqu’elle ne vient non pas mettre l’accent sur quelques noms, mais bien sur cet ensemble d’ouvriers, ces héros ordinaires qui – en se servant de leurs différentes compétences – ont réussi à faire tourner leur usine au nez et à la barbe des actionnaires. Du moins pendant un temps… Car si le récit s’achève sur la reprise de l’usine par Claude Neuschwander, l’état de grâce ne fut que de courte durée puisque l’idée restait celle « d’assassiner » les LIP. Ils avaient nargué l’État et les actionnaires ? Ils avaient déjoué le capitalisme ? Ils allaient payer. Et c’est ce que relate rapidement Claude Neuschwander – P.D.G. des LIP de 1974 à 1976 – dans la postface de la BD. Plus carrée dans la présentation que la préface de Mélenchon, mais vraiment intéressante pour ceux qu’ils veulent creuser encore plus le sujet.

LIP, des héros ordinaires est véritablement une réussite. Déjà sur le fond, car il est toujours important – voire même essentiel – de rendre hommage à ces luttes et d’entretenir la mémoire collective à ce sujet. Et aussi sur la forme. Car elle est suffisamment facile d’accès pour des personnes relativement étrangères à l’affaire mais tout aussi agréable pour ceux qui en savent déjà un peu (beaucoup) sur le sujet. Pour les premières, vous pouvez par exemple visionner le documentaire LIP, l’imagination au pouvoir. Pour les secondes, revoyez-le, ça fait toujours du bien !

Une dernière chose (et là, je fais un peu ma chauvine) : ce fut réellement un plaisir de voir Besançon mise en scène ainsi, et d’y retrouver des lieux que l’on connaît et que l’on fréquente aujourd’hui (bon, ok, ils ont changé, mais j’vous jure qu’on les reconnaît !).

Laurent Galandon & Damien Vidal – Lip, des héros ordinaires – Dargaud – 2014 – 19,99 euros