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La vision de la guerre en BD (8ème volet) : La guerre d’Espagne

Jean-Sébastien Bordas nous offre sa vision de la guerre d’Espagne au travers de son personnage Fernand, jeune étudiant provençal exilé à Paris. Une série menée sur des chapeaux de roues et qui laisse en bouche la finale d’un grand cru… A découvrir le passionnant interview (vidéo) qu’il nous a offert.

 

La guerre d’Espagne reste le conflit le plus souvent traité en littérature. En bande dessinée, le sujet passionne au moins autant les auteurs. Pourquoi ? Par toute la dramaturgie qu’il renvoie, le symbolisme d’une lutte pour la liberté à une époque où les totalitarismes grignotent chaque jour un peu plus de terrain, par le dépassement de la « simple » guerre civile entre espagnols puisque le conflit s’est étendu, par le biais des engagés d’horizons divers, à la planète toute entière, par la grande force de l’art qui a accouché d’œuvres à la force expressionniste réelle. Ces éléments et bien d’autres encore ont forgés la spécificité d’un conflit qui reste ancré dans les mémoires et dont les plaies n’ont pas toutes cicatrisées bien des années, des décennies plus tard. Voir un jeune auteur de bande dessinée s’attaquer à une relecture personnelle de ce conflit, mérite, au-delà d’une attention marquée, un franc respect car les risques de virer vers les déjà-dit ou les déjà-vu sont légions.

Avec Le recul du fusil, Jean-Sébastien Bordas ne tombe jamais dans ces pièges, bien au contraire ! Il arrive, par un mélange subtil de fond historique, de construction dramaturgique du récit romancé et d’un ajout osé mais ô combien salutaire d’humour marqué, à nous transporter sur le front de Madrid, là où les balles passaient bien près du cœur des habitations de la fière capitale.

Fin d’été 1936, période agitée en France où les incertitudes sur le devenir du pays, bousculé en son sein par des tensions sociales palpables et tiraillé par des pressions extérieures, germent comme du chiendent. Fernand quitte sa Provence natale pour se diriger vers la capitale afin d’entreprendre des études de médecine. Il sera placé, du moins le croit-il, au sein de la famille d’André, un ami de longue date. Cette famille bien sous tous rapports pourra, la mère de Fernand en est persuadée, lui ouvrir des voies bien plus larges que celles des paysages bucoliques que le jeune homme parcourrait jusqu’alors avec son troupeau de chèvres. Paris, à l’image de la France, bouillonne de tous côtés. Car si les tensions politiques sont bien présentes, la sphère culturelle n’est pas en manque elle non plus.

Situation d’entre-deux. Entre-deux guerres évidemment mais aussi entre deux façons d’envisager l’avenir. Résignation ? Abandon aux dictatures ? Asservissement à la loi du plus fort ? Ou prise en main de son destin ? Lutte acharnée pour la liberté ? Risques pris jusqu’à une mort possible ? Fernand se liera avec les amis d’André, jusqu’à les suivre en Espagne, là où se joue l’avenir du continent et peut-être du monde. Doit-il regretter son choix ? Doit-il faire fi de son passé et nier son attachement à certaines valeurs ? Non. Certainement pas. Même s’il se laisse parfois porter par ce qui lui arrive, Fernand devient, au fil du récit, relativement attachant. Le jeune homme possède ce côté bohème fait d’une insouciance certaine. Mais si le détachement qu’il propose face aux situations qui lui parviennent de front sont bien réelles, il prendra vite conscience des changements qui s’opèrent. Cette formation « accélérée » aux maux qui gangrènent une France aux abois forge le récit, elle participe à créer un tourbillon de doutes et d’incertitudes face à des situations « extraordinaires ». Le premier tome de ce triptyque voyait le jeune homme partir vers l’Espagne avec sa bande d’amis pour fuir les dangers qui se rapprochaient de lui en France. En Espagne il intégrera les Brigades Internationales, plus précisément le pôle médical de ces sections. Brancardier, il risque à chaque minute sa vie pour essayer de sauver celle des autres. Fernand découvre ainsi les réalités de la guerre, pour autant il ne fuit pas ses obligations, s’aventurant bien souvent au-delà des zones « autorisées ». L’album montre les dessous du conflit, ce que nous ne voyons pas forcément. La défense de Madrid par les Brigades Internationales s’opérait à proximité immédiate du centre de cette ville et les soldats pouvaient quitter le front, au soir venu, pour aller boire un verre dans un troquet du centre. Fernand profitera de ce temps libre pour lier connaissance avec la gente féminine, qui reste une motivation tout aussi forte que ces engagements idéologiques.

Jean-Sébastien Bordas livre avec cette série un récit fort. Tout autant pour sa justesse historique – il s’est documenté auprès de spécialistes du conflit en plus de ses nombreuses lectures et séjours en Espagne -, que pour son héro dont la jeunesse se brûle plus rapidement que pour d’autres étudiants de son âge, et enfin pour l’humanisme qui se détache de chaque planche. L’humour qui vient se superposer à tout cela ajoute au plaisir. Si pour Bordas, cela va de soit, combien de récits se sont perdus dans leur volonté mortifère et aride ? Le recul du fusil, symbolise les coups à prendre pour grandir. Il nous pousse aussi inévitablement à dresser des parallèles avec notre société actuelle, portée elle aussi par la montée des nationalismes et le repliement sur soi. Et si finalement la grande force de ce triptyque résidait dans sa capacité à nous placer face à certaines réalités ?  

Jean-Sébastien Bordas – Le Recul du fusil T1 & 2 – Soleil/Quadrants – 2010 et 2012 – 11,95 euros l’un

 

Interview de Jean-Sébastien Bordas Salon du Livre de Paris 2012