Quai des Bulles sur MaXoE !
Focus Grèce Antique
Quai des Bulles approche et comme chaque année, un plaisir à peine dissimulé s’installe dans les chaumières de ceux qui se préparent à s’y rendre. Le festival est devenu mythique et beaucoup le préfèrent au FIBD d’Angoulême par son cadre propice à la rencontre, par la mer qui invite aux voyages lointains et par sa programmation souvent judicieuse qui mêle expositions, rencontres, concerts dessinés, projection de films, masterclass et bien d’autres choses encore. Le ... En savoir plus !
Le mois d’octobre débute et avec lui notre premier Focus Spécial depuis la rentrée de septembre, et non des moindres ! L’équipe de MaXoE se mobilise pour vous proposer un contenu qui sera consacré à la Grèce (Antique) que nous allons aborder comme dans tous nos Focus, par des biais très différents. Les thématiques habituelles que vous connaissez déjà bien sur MaXoE seront au coeur de ce Focus, nous allons ainsi vous parler de jeux vidéo évidemement avec notre ... En savoir plus !
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Livres / BD /
Le héron de Guernica d’Antoine Choplin et autres lectures du moment…

La grande force de l’art n’est-elle pas de faire réagir, de photographier le monde pour en tirer un négatif offert aux générations futures ? Peut-on vivre sans art ou sans l’idée de voir nos regards bousculés par la force et la passion qui anime ceux qui s’y donnent tout entier ? Nous ne le pensons pas, tout comme Lydie Salvayre, William Memlouk, Antoine Choplin et Elise Fontenaille qui font de l’expression artistique, la plaque angulaire de leur nouveau roman. Rien n’est figé, tout peu basculer vers des ailleurs foisonnants et riches de perspectives. Nos regards plongeront dans des abysses de doutes des joies éphémères ou non, mais notre perception du monde aura incontestablement changée, enrichie de l’apport de cette nouvelle vision qu’offre l’art et ses possibles sans fin. Alors que la rentrée littéraire bat son plein, nous ne pouvions pas débuter la présentation des trente-six romans sélectionnés par MaXoE sans ceux-là. Un préambule, une ouverture sur le monde fait de simplicité, de désintérêt de soi, et d’une réelle envie de partage…

 

 

Charles Mingus aura marqué son époque, c’est incontestable. Chien battu mais fort en personnalité il resta toute sa vie durant à l’écoute de son temps. Une époque dans laquelle rien plus ne va, où les noirs connaissent une oppression sans pareille, ravivée par la (re)montée en force du Ku Klux Klan et des formes de racisme en tout genre. Simple contrebassiste de jazz, Mingus aura prouvé que sa voix pouvait porter et porter loin. William Memlouk propose dans ce premier roman en forme d’hommage, la biographie romancée de l’un des instrumentistes les plus réputés de sa génération. Lorsqu’il entre dans l’orchestre de Duke Ellington, son idole, Mingus surprend par la force et la sensibilité de son expression. La contrebasse se trouvait souvent rangée dans l’ombre des instruments dits « réputés », avec Mingus elle retrouvera la lumière. Car en plus d’être un musicien à la technique éprouvée, le musicien était capable d’émouvoir.  (…) dès l’instant où Charlie commença à jouer, un frisson terrible lui traversa la colonne vertébrale. Duke Ellington venait de capter quelque chose de prodigieux. Ce fut la première fois qu’il comprit qu’une contrebasse seule était capable de produire sur le corps, sur tout le corps, un effet aussi bouleversant. Mais le musicien peut aussi avoir ses travers, se laisser déborder par les émotions. Il quittera l’orchestre du Duke comme il quittera cette femme blanche pour laquelle il aura des sentiments jusqu’alors jamais ressentis, dans la douleur de l’âme, avec la conviction de vaciller. Capable de tout faire valser, sa musique était son catalyseur, sa force tranquille, celle qui le replaçait à chaque fois dans le droit chemin, enfin si tant est que de droits chemins il y eut. Et puis il y a cette fuite vers Tijuana, la ville aux milles vices, après avoir remporté, dans une joute musicale, l’estafette d’un certain Greenwood, un musicien blanc de Chicago imbu de sa personne. Cette fuite fabriqua la légende et entretiendra le mythe. C’est cette histoire, l’histoire de Tijuana, que veut reconstruire la journaliste venu interroger un vieil ami de Mingus, un de ceux qui l’accompagna à la frontière mexicaine. Cette fuite pourquoi, pour qui ? pour oublier cet amour impossible et presque coupable au yeux de son époque, pour lui offrir ce qu’il était venu chercher : un remède contre la mémoire… un traitement apte à le rendre amnésique. Ici, Charlie se noierait dans l’alcool, la drogue et le jazz. Ici, Charlie oublierait ou finirait par l’oublier, cette fille, c’est sûr. En journée, le soleil lui cognerait dessus si fort que plus rien ne resterait, ni de ses pensées ni de son passé. Un incendie de la mémoire. Un incendie carbonisant ce mal qui le rongeait et qui prenait racine dans le souvenir d’une femme. L’ami se souvient des moments passés dans la moiteur de l’été, dans les bordels et les bouges improbables dans lesquels seuls les plus intrépides ou les plus imbibés osent encore se rendre. Ces lieux sinistres où l’alcool coule à flot et où les drogues se répandent comme des grains de sable portés par un sirocco violent participeront à la mise en abyme du contrebassiste. Pourtant dans ce véritable enfer sur terre, dans ce lieu de dépravation et d’abandon, naîtra aussi le renouveau d’un homme porté par la musique, son amante de toujours. Tijuana construira des images, des tragédies et des sons. Je me souviens du temps passé à inventer des sons étranges que nous sortions de nos instruments comme des exhortations venues d’un autre corps, d’une autre gorge. Je me souviens du temps passé à distancer les limites que nous nous étions fixées et que nous pensions avoir fini par accepter. Homme malade, traqué, il forgera à Tijuana la carapace qui le portera le restant de sa vie. Malade d’un amour interdit, et à jamais marqué dans sa mémoire, comme si le destin avait placé devant l’homme une barrière infranchissable, Mingus trouvera la force de nous émouvoir, de porter à la vue de tous les injustices d’un monde dans lequel il ne se reconnaissait pas. William Memlouk nous livre un roman tout en rythmes, marqué par l’improvisation qu’affectionnait le contrebassiste. Un véritable ravissement.

Willian Memlouk – Mingus Mood – Julliard – 2011 – 18 euros

 

Un mythe se construit souvent à travers des actes qui nous échappent lorsque nous les vivons mais dont l’écho résonne longtemps après. Hendrix n’a pas construit sa carrière avec l’obsession de marquer l’histoire, tout au plus avait-il conscience de la chance qui était la sienne de pouvoir offrir sa musique à l’écoute d’un monde qui commençait doucement à se fissurer. Marqué par la recrudescence d’un racisme primaire qui devait marteler les esprits et les corps, marqué aussi par les début de la récession économique et la guerre au Vietnam, les Etats-Unis des années 60 sont au bord de l’implosion. Dans un tel contexte la musique de Hendrix ne pouvait qu’éclore par l’immense souffle de liberté qui la porte. Difficilement cataloguable car empruntant aussi bien à l’improvisation du jazz qu’à la force du rock et au velouté du blues, la musique de Hendrix était tout simplement vie. Une vie faite de vicissitudes, de travers sombres et d’espoirs esquissés. Un musique qui prend au corps, le soulève et le porte vers des ailleurs encore inconnus. Avec Hymne, Lydie Salvayre propose une relecture d’un moment clé de la carrière du guitariste de Seattle, à savoir les trois minutes quarante trois de The Star SpangledBanner revisité lors du festival de Woodstock de 1969. Le cri que Hendrix fit entendre à Woodstock, le 18 août 1969, à 9 heures du matin, ce cri continue aujourd’hui de crier et de défier le temps. C’est cela surtout que je voudrais dire à propos de The Star SpangledBanner. Qu’il fut un cri, un cri libre, un cri de refus, un cri de refus qui concentra tous les refus d’une jeunesse que l’avidité, la brutalité et le prosaïsme de la société d’alors révulsaient jusqu’à la nausée, un cri dont l’impact, quarante années après, vient encore fissurer la gangue de nos cœurs. L’écriture de l’auteure de Portrait de l’écrivain en animal domestique se laisse portée par le rythme de la musique de Hendrix, par l’improvisation et la liberté qui s’en dégage. L’exaltation, la frénésie, se conjuguent avec l’idée d’écrire sans concession, sans peur des qu’en-dira-t-on. Lydie Salvayre s’excuse parfois de son ton emporté, mais son écriture est une écriture de l’urgence construite à l’image de la musique du guitariste, contre le monopole oligarchique du bien-pensant et de la forme. Le texte vibre sous nos pieds, il éructe ses mots comme une mitraillette et nous maintient en apnée de longues minutes. Il est aussi poésie et passion, il est sans doute exagération mais qu’importe, il est surtout rafraîchissant dans une société qui exhale ses relents de puritanisme nauséabonds et maintient en surveillance (en cage ?) les pensées « déviantes », entendez par-là les pensées tout court, puisque cela même semble parfois suspect aux yeux d’un certain nombre. Peut-être aussi et tout simplement que l’époque dans laquelle évolua Hendrix possède de fortes similitudes avec celle qui prend forme aujourd’hui dans l’incertitude du lendemain et la récession économique. Le message n’est-il pas tout simplement de vivre ici et maintenant ? II vivait simplement l’instant présent. L’époque y incitait. L’époque encourageait à la dépense, à l’insouciance, au dédain de l’avenir. L’époque affirmait que vivre c’était vivre ici et maintenant. Songer à sa carrière, amasser, engendrer, prendre femme, rester conjugalement lié apparaissaient comme autant d’insanités bourgeoises. Lydie Salvayre construit sa biographie romancée autour de 18 août 1969. Elle essaye ainsi de lire et de percevoir dans la vie du musicien ce qui aurait pu présider à la relecture contestataire de l’hymne américain tel qu’il fut décliné lors de ce concert mythique. Pour cela elle se replonge dans une époque, celle entre autre de l’Amérique de Martin Luther King, et dans les éléments biographiques du musicien, son enfance marquée par le manque d’affection d’une mère trop jeune et trop souvent absente, par l’amour d’une grand-mère cherokee et par un agent qui le pressurera tout au long de sa trop brève carrière. Par cela elle se rapproche du musicien et donne de sa musique une vision intime et personnelle. Un roman tout aussi bouleversant que la musique du guitariste.

Lydie Salvayre – Hymne – Seuil collection Fiction & Cie – 2011 – 18 euros

 

Le palais de mémoire est une méthode mnémotechnique qui se pratique depuis l’Antiquité et qui a pour but la mémorisation de longues listes de données, de textes ou de souvenirs. Elle fut (re)mise en lumière au XVIème siècle par l’italien Matteo Ricci qui l’enseigna en Chine aux fils du vice-roi du Jiangxi qui devaient passer des concours impériaux basés sur la mémorisation de certaines œuvres classiques. Le nouveau roman d’Elise Fontenaille évoque cette pratique aujourd’hui presque oubliée dont Cicéron fut l’apôtre en son temps. Las dans une fumerie d’opium dans laquelle il se morfond, le jésuite Artus de Leys, construit son palais de mémoire pour ne rien perdre de l’intensité des moments passés avec son élève, le prince Jade. Lutte contre l’oubli, lutte contre une dégénérescence de ses sens et de sa raison, misent à mal par le temps et la douleur d’une disparition prématurée. A travers l’histoire d’Artus de Leys toute la société chinoise du XVIIIème siècle se trouve dépeinte par Elise Fontenaille dans sa splendeur et dans ses travers les plus sombres. Il émane de la lecture de ce bref roman des senteurs de grands airs puisés dans les palais d’été ou les plaines de Mandchourie. Des peurs, trouvant naissance dans les coutumes locales et les dépravations de riches héritières, s’immiscent dans les rêves d’Artus qui lutte pour conserver intacts ses palais de mémoire. Le jésuite essaiera de transmettre son savoir au jeune prince, il se délectera aussi d’une passion commune pour le poète Li Po dont les poèmes émaillent le quotidien des deux hommes.

Un pichet de vin au milieu des fleurs,
Je bois seul, sans compagnon
Levant ma coupe je convie la lune claire
Avec mon ombre nous voilà trois
La lune hélas ! ne sait pas boire (…)

Délice du verbe, du temps laissé au temps, de ces petites perceptions sans signifiances qui forment et fondent un attachement solide à l’autre. Artus de Leys éprouvera de l’amour pour le jeune prince, un amour de l’esprit (Je voulais son âme, tôt ou tard je l’aurai) tout autant que du corps. Il tentera de le convertir à la foi chrétienne, lui fera mémoriser l’agonie du Christ. Lui le jésuite traqué par le pape, comme les membres de son ordre religieux, pour crime grave entre tous… Il nous reprochait de tolérer les croyances des Chinois, particulièrement les rites confucéens d’hommage aux ancêtres, et de les mêler au rituel chrétien, tentera de se fondre dans une société que certains rites révulsent, comme la démembration d’un homme sur la place publique. Lorsque Jade s’éloignera progressivement du maître pour puiser dans l’opium un remède à la mélancolie et à l’oubli – L’opium est plus dangereux que le mal. En cherchant à calmer tes insomnies, prend garde de ne pas basculer dans une vie de langueur lui dira le jeune prince – Artus de Leys commencera sa lente aliénation. Que restera-t-il de ces temps d’exaltation si les fissures qui traversent les palais de mémoire du jésuite viennent à se creuser plus durablement ? Faut-il donner du relief aux moments de partage ou bien creuser le néant avec des mots évidés de leur sens ? Un roman teinté d’onirisme, de voluptés et d’attentions. Un voyage sensuel dans la Chine impériale du XVIIIème siècle… A savourer…

Elise Fontenaille – Le palais de mémoire – Calmann-Levy – 2011 – 15 euros

 

En ce matin du 26 avril 1937 lorsque Basilio se rend dans les marais où il observe et peint des hérons cendrés, il ignore ce qui va se produire quelques minutes plus tard. Pourtant la tension est palpable depuis plusieurs jours et l’arrivée de soldats républicains dans les environs de la ville. Le jeune peintre se trouve d’ailleurs réquisitionné pour diriger une petite unité de soldats désoeuvrés vers un camp temporaire situé près d’un champ bordant le cimetière de la ville. Il y a plus d’armée. Plus de commandement. Juste des gars paumés en uniforme. Voilà ce qu’il y a. C’est jour de marché, c’est aussi le jour du bal et la petite bourgade paisible s’adonne à ses activités avec la même ferveur qu’à l’accoutumée. La fanfare répète ses gammes. Le va-et-vient des habitants respecte les mêmes rythmes, les mêmes directions, les mêmes buts à atteindre. Tout s’inscrit dans une paisible harmonie. Pourtant l’apparente sérénité qui semble caractériser Guernica ne cache que l’horreur à venir, le grand chaos qui fera basculer la ville dans ses heures les plus sombres. Car, sur cette terre calme, et sans aucun justificatif, des hommes vont décider de creuser les sillons de la mort et d’abattre l’arbre de paix. Alors que Basilio s’acharne à donner vie à l’oiseau qui habite ses pensées, la mort, qui vient elle aussi du ciel, guette à tout instant. Et puis tout bascule soudain lorsque les bombardiers allemands survolent avec méthode la ville et bouleversent l’ordre des choses. Basilio, depuis son observatoire privilégié près des marais, accompagné de son ami Rafael, ne peut que constater la triste évidence : À quelques centaines de mètres du pont, vers le cœur de la ville, un mur de poussière sort soudain de terre. Une seconde plus tard, le souffle de la déflagration les plaque au sol. L’avion passe quelque part au-dessus d’eux sans qu’ils parviennent à l’apercevoir. La ville n’est plus que désolation. Lorsqu’il s’en rapproche avec ce mélange de peur et d’inconscience qui l’anime le spectacle devient lunaire. Le rythme lent de son observation des hérons laisse place à un maelstrom d’images qui lui parviennent avec fulgurance et se bousculent dans sa tête. Le cœur du roman d’Antoine Choplin s’inscrit dans cette cassure du temps, dans les mutations à venir, dans la prise de conscience de la gravité d’une situation qui dépasse l’ensemble des protagonistes. Des taurillons à la peau en feu qui errent sur la place de Guernica dans des courses chaloupées, la roue d’une bicyclette qui s’anime par les déflagrations des bombes qui tombent tout autour d’elle, un photographe dont les clichés laissent transpirer la peur et l’horreur sans les montrer, amour, folie, tels sont les ingrédients d’une histoire au cœur de l’Histoire. Et puis il y a l’Art qui occupe la toile de fond. La peinture de Picasso qui témoigne de cette mort et de la cassure des corps. Basilio semble surpris que le peintre ait pu reconstituer sa ville et la tragédie qui la toucha sans avoir vécu les évènements. Il découvre de fait que l’art peut aussi être suggestion, interprétation et non seulement observation, qu’il peut transcrire les troubles et les tensions d’une époque et les travers d’un temps où les possibles semblent vaciller. Roman halluciné et poétique d’Antoine Choplin, Le héron de Guernica respire la vie par la description tout en volutes de moments sensibles offerts sans sensibleries. Le regard d’un artiste – donc forcément décalé – sur l’un des évènements les plus dramatiques qui a précédé au second conflit mondial…

Antoine Choplin – Le héron de Guernica – Rouergue – 2011 – 16 euros

 

Interview d’Antoine Choplin

Le lien entre l’Art et la guerre est une thématique que vous avez déjà explorée. Elle revient aujourd’hui avec votre nouveau roman. Pouvez-vous tout d’abord nous dire comment est née l’histoire du héron de Guernica et ensuite nous expliquer ce qui vous fascine dans cette thématique ?
Au coeur de ce thème, le Guernica de Picasso est pour moi une récurrence un peu obsédante depuis longtemps. Et en même temps, je reste fasciné par le fait que Picasso n’était pas présent à Guernica, en avril 1937. Un jour, je me suis demandé ce que valait le témoignage d’un artiste mineur mais ayant vécu les faits dans sa chair, au regard de celui du grand Picasso ayant travaillé depuis Paris. C’est en quelque sorte, aussi, une mise en abime de mon propre travail d’auteur, s’emparant d’époques, de contextes, d’événements que je n’ai pas directement vécu.
Je crois (veux croire?) que l’art constitue une issue même aux heures les plus sombres. Avec ce thème – l’art, la guerre -, j’en interroge la force, les limites, l’humanité.

Votre roman pose la question de la restitution par l’Art. Basilio essaye de donner vie au héron cendré qu’il observe avec obsession. Lorsqu’il devient photographe « improvisé » il essaye d’exposer l’horreur de la guerre. Le tableau Guernica de Picasso que Basilio découvre possède une puissance sans commune mesure. L’art a-t-il un rôle à jouer dans la prise de conscience des horreurs de la guerre et par extension des horreurs de notre monde actuel ?
L’art a un rôle majeur à jouer dans la lecture du monde, dans l’appréhension libre et sincère des complexités qui sont inhérentes à la richesse de notre facture d’homme et, encore plus, à leur mise en friction les unes avec les autres. L’horreur est une complexité parmi d’autres, la plus stupéfiante peut-être. C’est aussi un décor sombre à l’avant duquel, par effet de brèche et de contraste, se distinguent le mieux les scintillements, les clartés même modestes.

Basilio explique que ce qui l’émerveille dans la peinture est la possibilité de restituer « cette sorte de dignité, qui tient du vulnérable, du frêle, de la possibilité du chancelant ». La puissance de la peinture tient-elle dans le fait qu’elle est représentation/extrapolation de la vision d’un artiste et qu’en ce sens elle reste profondément humaine, fragile ?
Oui, comme l’art de manière générale. Sa force tient à son caractère libre et singulier. Libre, parce qu’elle n’a pas à expliquer, à démontrer, à entrer dans des formats; singulier parce que c’est l’expression d’un être vivant particulier, la trace d’un patrimoine imaginaire et sensible parfaitement unique.

Basilio se pose la question de savoir comment un peintre peut rendre compte d’un évènement auquel il n’a pas assisté. Lorsqu’il découvre la peinture de Picasso, il reçoit un véritable choc. Il découvre qu’il est possible d’émouvoir par suggestivité, par la simple force de l’imagination. Et comme il le dit lui-même un peu plus tôt que « Ce qui se voit ne compte pas plus que ce qui est invisible ». Finalement, lui – autodidacte – qui n’est jamais totalement satisfait de ce qu’il arrive à peindre, reçoit-il sa première et principale leçon de peinture ? Sa perception de la dimension de la peinture et de la restitution par l’Art va-t-elle changer ?
Je ne sais pas comment Basilio perçoit l’oeuvre de Picasso. C’est aussi pour cela que je n’en dis rien dans le texte. Tout ce qu’on peut dire, c’est que sa perception est probablement complexe. L’hypothèse d’une leçon qu’il recevrait me paraît relever d’une approche un peu technique. Et je ne sais pas dire ce qui va changer chez Basilio après avoir découvert Guernica. Peut-être rien du tout (et si les plans conceptuels n’étaient pas du tout les mêmes, après tout?); peut-être la vie entière en sera bouleversée, et bien au-delà de la peinture.

Votre écriture est très picturale, elle essaye de décrire avec précision mais sans surenchère des scènes fortes émotionnellement, comme la course des taurillons sur la place du village. Pour autant vous ne porter pas de jugement sur les atrocités vécues par les personnages, laissant au lecteur le soin de construire dans les images que vous offrez sa propre perception. Etait-il essentiel que votre roman reste sur ce registre pour conserver toute sa force ?
Je ne sais pas, j’écris sans calcul et sans stratégie. Mon écriture est aussi une écriture de la capitulation. Lorsqu’il me semble que l’écriture se retrouve aux confins de la trahison (du réel, de la complexité…), j’arrête la phrase. Je ne sais pas dire si c’est une force ou une faiblesse.