- Article publié sur MaXoE.com -
http://www.maxoe.com


Première Guerre mondiale : La naissance d’un conflit (2ème partie)



L’assassinat de l’Archiduc François-Ferdinand devait servir de détonateur à la première guerre mondiale. Cet évènement, alors que survient la commémoration du centenaire de cette guerre, se devait d’être repris dans les projets éditoriaux. Le dessinateur d’origine danoise Henrik Rehr développe un récit majeur sur l’assassin de l’Archiduc, le Serbe Gavrilo Princip. Jean-Yves Le Naour et Chandre eux partent de l’histoire de l’Archiduc pour mettre en scène la scène tragique de Sarajevo. Dans Le Long hiver Patrick Mallet se sert de cet évènement pour amorcer son récit sur le manque de féérie d’un monde qui perd ses repères. Enfin Morvan, Voulyzé, Macutay et Duclert dans un récit sur Jaurès développent en ouverture l’assassinat de François-Ferdinand pour expliquer ensuite le long combat du fondateur de l’Humanité pour tenter d’éviter la guerre. Quatre récits décortiqués pour vous.

GAVRILO une

gavrilo-princip_couve_telL’Europe du début du XXème siècle vit une véritable crise de fond, tant politique qu’économique. L’Allemagne garde en mémoire les vieux antagonismes forgés dans la durée avec son ennemi juré français. Tensions qui s’entretiennent aussi au travers de l’impérialisme des nations du vieux continent en Afrique où le partage du continent ne se fait pas dans les salons de thé embués de Berlin, de Paris ou de Londres. Sur le plan économique l’Allemagne développe sa puissance industrielle. Une puissance économique qui inquiète la France et à un degré moindre la Grande-Bretagne. L’Allemagne quant à elle se méfie du développement de la puissance russe qui pourrait bien contester son propre développement. Le jeu des alliances entre nations européennes place Berlin en difficulté en cas de tensions durables. Si on ajoute à cela les troubles qui alimentent les Balkans depuis 1903 qui voient  l’indépendance totale de la Serbie, il est facile de comprendre que l’Europe va, malgré elle, au-devant d’un conflit total.

Henrik Rehr s’attache dans un roman graphique d’une grande maitrise à développer le destin de Gravilo Princip, celui qui appuya sur le grand détonateur en assassinant l’Archiduc François-Ferdinand le 28 juin 1914 à Sarajevo. Le dessinateur d’origine danoise remonte à l’adolescence du jeune serbe pour essayer de comprendre le destin qui le poussa à cet acte ultime. Pour cela il retrace l’histoire des Balkans depuis la fin du XIXème siècle. De l’indépendance acquise de haute lutte sur l’empire ottoman qui donna l’espoir à une région trouble à l’annexion de la Bosnie-Herzégovine par l’empire austro-hongrois fin 1908 qui ranima les vieux fantômes de l’asservissement des peuples, le paysage des états balkaniques se trouva radicalement modifié. La Serbie se souleva de façon désorganisée. Pour François-Ferdinand néanmoins, comme le souligne Kenrik Rehr, l’Archiduc avait conscience de la situation hautement sensible en Serbie : « Arrêtons de souffler sur les braises. Ce serait splendide, il est vrai, et très tentant de réduire les Serbes en pièces. Mais récolter des lauriers aussi peu glorieux risquerait de causer une déflagration européenne, où il nous faudrait combattre sur deux fronts sans espoirs d’un succès global ». Dans ce contexte le jeune Gravilo aspire à une liberté qui le pousse à se tourner vers les milieux anarchistes. Lorsqu’en 1910 Bogdan Zerajic tente d’assassiner Marijan Varešanin von Varesch, gouverneur de Bosnie délégué par le gouvernement austro-hongrois, il se jure de suivre son exemple dans l’intérêt suprême de la nation serbe. Le reste nous le connaissons.

Henrik Rehr s’est pris dans son sujet au point de travailler les sources pour crédibiliser son récit. Son portrait du jeune Gravilo sans concession essaye surtout de comprendre le cheminement de la pensée du meurtrier de l’Archiduc. Manipulé et poussé à l’extrême ? Simple fanatique porteur d’un idéal qui le dépasse ? Henrik Rehr pose les questions. Il dresse surtout le portrait d’un jeune homme humain, qui, s’il appuya sur le détonateur d’une guerre qui fit plus de dix-huit millions de morts civiles et militaires, fut aussi celui qui porta l’honneur d’une nation souillée. Un jeune homme simple et sensible (peut-être trop ?) qui aima aussi une femme tout en se sentant habité d’un devoir pour sa nation. Peut-être en partie en raison du fait qu’il ne put rejoindre l’armée du Monténégro lors de la guerre de 1912 contre la Turquie. Héros pour les uns, assassin pour les autres, son destin complexe méritait de s’y pencher, ne serait-ce que pour comprendre le jeu des tensions qui animaient l’Europe avant la Grande Guerre…

Henrik Rehr – Gavrilo Princip, L’homme qui changea le siècle – Futuropolis – 2014 – 24 euros

 

FRANCOIS FERDINANDSi Henrick Rehr s’attache à retranscrire l’assassinat de Sarajevo au travers de l’histoire du jeune serbe Gavrilo Princip, Jean-Yves Le Naour et Chandre font l’exercice inverse en tissant le destin de l’Archiduc François-Ferdinand tout au long du mois de juin 1914. Les deux auteurs mettent ainsi en exergue les relations troubles et difficiles qui se tissent entre l’empereur François-Joseph et son neveu François-Ferdinand, successeur désigné au trône. Le vieil empereur reprochait en effet à son héritier un mariage non souhaité avec une comtesse tchèque dont la famille, qui n’était pas de sang royal, pouvait mettre à mal l’honneur de la dynastie austro-hongroise. Pour « enterrer » la hache de guerre l’empereur propose néanmoins à François-Ferdinand de prendre part à un voyage protocolaire à Sarajevo pour inspecter les troupes (il faut savoir que l’Archiduc occupait la charge d’Inspecteur général de l’armée)   Reconnaissance tardif du futur héritier du trône ou cadeau empoisonné pour le successeur désigné ? Telle est la trame construite par le scénariste de ce récit. L’annonce officielle, et précoce, de ce voyage dans la presse devait affaiblir la position de François-Ferdinand. Pour deux raisons principales. La première était que Sarajevo, cœur des Balkans, possédait le plus d’opposants au pouvoir austro-hongrois. La seconde peut-être la plus provocante aux yeux des nationalistes serbes résultait du fait que ce déplacement se déroulait le jour même de la fête du Vidovdan, fête nationale en la mémoire de la bataille de Kosovo qui opposa en 1389 le prince Lazar à l’empire ottoman…

Jean-Yves Le Naour donne à voir en François-Ferdinand un homme bon père de famille qui n’hésitait pas à jouer avec ses enfants tout comme il respectait et partageait d’égal à égal avec sa femme. Selon pas mal d’informateurs les risques de la venue du représentant austro-hongrois à Sarajevo étaient connus mais l’Archiduc se faisait un devoir d’honorer sa charge et le programme prévu. La suite devait lui donner tort puisque le jeune serbe Gavrilo Princip parviendra à ses fins alors que l’Archiduc décidait de se rendre à l’hôpital où avaient été transportés les victimes du premier attentat avorté. Le dessin de Chandre met parfaitement en perspective le scénario de Jean-Yves Le Naour. Il se fond non seulement dans l’époque, se fait dense et précis dans la description des lieux traversés, et rend compte parfaitement de l’assassinat du 28 juin 1914. Si l’on considère les ajouts documentaires de fin d’albums, ce récit se fait efficace et documenté.

Jean-Yves Le Naour et Chandre – François-Ferdinand, la mort vous attend à Sarajevo – Grand Angle – 2014 – 13, 90 euros

 

Jaurès29 juin 1914. L’assassinat de l’Archiduc François-Ferdinand vient juste de se produire. Même si pour de nombreux observateurs de l’époque le destin de l’Europe semble devoir se diriger de façon inéluctable vers une guerre trop longtemps contenue, à sa femme qui lui pose la question sur ce conflit possible, Jaurès répond le contraire : Je vois plutôt cela comme une péripétie supplémentaire due aux conflits capitalistes qui s’enchaînent depuis des années. Un an avant, à la chambre des députés l’élu de Carmaux avait signifié son opposition farouche à la loi des trois ans qui allongeait la durée du service militaire d’une année pour préparer la France à une guerre probable. La loi est votée malgré le message pacifique et humaniste développé par Jean Jaurès : Nous qui voulons précisément que la France ait dans le monde une grande mission historique et morale, nous qui, maintenant l’affirmation du droit, voulons répudier à jamais toute politique d’aventure et de revanche… Nous qui voulons préparer la paix définitive et garantir une civilisation supérieure où la force partout présente de la démocratie et de la liberté réparera les antiques violences, nous voulons que nul ne puisse imputer cette offre magnanime de paix à la débilité peureuse d’un peuple mal assuré de lui-même. Ce message et l’opposition à cette loi seront perçu par une partie de l’opinion publique et notamment la presse de droite comme une traitrise envers la nation qui se doit d’être forte pour affronter sur les champs de bataille son ennemi juré allemand. Dès lors et jusqu’à son assassinat par un dérangé au café du Croissant, localisé près de son journal l’Humanité, il n’aura de cesse de s’engager pour la paix. Il se rend ainsi, le 29 juillet 1914, à Bruxelles, à la Maison du peuple, construite à l’initiative du Parti ouvrier belge, pour tenter d’organiser les actions de terrains par les partis ouvriers de chaque pays, notamment autrichien et allemand. Mais rien ne pouvait s’opposer à la folie des nations…

Jean-David Morvan aidé de l’historien Vincent Duclert propose de revenir sur le dernier mois de la vie de Jean Jaurès, de la mort de l’Archiduc François-Ferdinand à la veille du conflit qui allait conduire l’Europe dans un conflit particulièrement sanglant. Il revient aussi par flashbacks successifs sur les moments clés de la carrière du député carmausins, de sa première élection en 1885 en passant par son engagement aux côtés des grévistes des mines de Carmaux qui défièrent en 1892 le « Marquis » de Solages alors président du conseil d’administration des mines locales. Les auteurs reviennent aussi sur le meeting clé du Pré-Saint-Gervais du 25 mai 1913. Même si un one-shot de 48 pages parait court pour embrasser l’ensemble de la carrière de l’homme politique, les auteurs, parviennent à nous immiscer dans les grands combats et la pensée de fond teintée d’humanisme de ce brillant orateur, totalement dévoué à ses idées, défenseur du capitaine Dreyfus lors du procès de 1894, et co-rédacteur de la loi de 1905 proposant la séparation de l’église et de l’état. Le dessin de Rey Macutay parvient à nous plonger de très belle manière dans cette époque trouble qui précède la première guerre mondiale. Un must accompagné qui plus est d’un épais dossier thématique rédigé par Vincent Duclert, co-auteur notamment chez Fayard de l’ouvrage Jean Jaurès.

Morvan, Voulyzé, Macutay et Duclert – Jaurès – Glénat – 2014 – 14,50 euros

Extrait de la chronique « Guerre et féérie par Patrick Mallet (interview et dédicace en vidéo) » du 13/11/2012

Long Hiver 1914Un grand basculement devait plonger l’humanité dans des ombres difficiles à illuminer. Privés de leur morale, de leur conscience, de leur capacité à croire aux possibles, les hommes perdraient aussi leur capacité à s’émouvoir, à créer la magie par leurs actes et par leurs pensées. Ce basculement intervient à l’été 1914, avec la plongée du vieux continent dans le premier conflit mondial qui allait creuser non seulement les sillons de la mort mais aussi ceux de la déraison, de l’amoralité et installer un nouvel ordre des choses basé sur le repliement sur soi et l’absence de poésie, de féérie.

Nous sommes le 28 juin 1914. L’archiduc d’Autriche se rend en visite à Sarajevo qui vient d’être annexé par l’empire austro-hongrois. La tension sur le passage de sa berline est palpable. Acte de provocation pour certains serbes, cette venue, montée sans prendre les précautions nécessaires devait se révéler fatale. Alors qu’il sillonne la ville à l’arrière de sa voiture officielle, un étudiant se rue sur son passage et l’exécute, sonnant les prémisses d’une guerre destructrice pour l’Europe entière. Patrick Mallet débute son récit par cet épisode prétexte à la guerre. Il décide même d’en faire une sorte de préface documentée de cinq planches qui ouvrent le premier volet de ce diptyque.

Tout s’accélère alors. Les ordres de mobilisation pleuvent dans les villages de France. Une mobilisation qui n’effraie pas forcément les premiers concernés, de rudes paysans convaincus d’une victoire rapide contre l’ennemi juré allemand. Mais tel n’est pas le cas de Camille, la femme de Baptiste qui attache au cou de son mari un talisman censé le protéger de la mort. Pure superstition et pourtant… Alors que sur le front des combats les hommes s’entre-déchirent au propre comme au figuré, servant de chair à canon dans des travées trop étroites ou sur un entre-deux bien barbelé uniquement là pour mieux accueillir les corps démembrés, Baptiste apprend la mort accidentelle de son jeune fils Jules. Pour lui cet épisode, ajouté aux nouvelles de la faible santé de sa femme le bouleverse au point qu’il souhaite lui aussi rejoindre ce monde inconnu et ténébreux qui ne peut être pire que son quotidien. Il se jette dès lors littéralement en avant dans les combats, avec une hargne, une haine dont le but à peine avoué est de servir de cible au tir ennemi. Mais Baptiste porte le talisman qui le protège de la mort et il ne trouvera la paix qu’en décidant de s’en séparer…

Patrick Mallet – Le Long Hiver 1914 – Casterman – 2012 – 14 euros

 

A venir pour la suite de notre focus notre dossier

« La mobilisation, premiers temps de guerre ».