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Quand la BD dessine le jazz, le blues et le folk…

La musique a souvent trouvé un écho dans la bande dessinée. Et pour cause ! Le destin des hommes et des femmes qui consacrent leur vie à émerveiller la nôtre possèdent suffisamment de dramaturgie pour donner lieu à des scénarii riches où émotions, passions et histoire se conjuguent. Le jazz possède une collection à part chez BD Music et NYC s’y trouve bien sûr déclinée. Mais au-delà de collections spécifiques la plupart des éditeurs ont compris l’intérêt de retracer le destin de ces hommes du blues, du jazz, de la country et du rock. Bourbon Street de Philippe Charlot et Alexis Chabert (Bamboo – Grand angle) dressent le parcours d’un quartet d’anciens jazzmen boostés par le dynamisme des cubains de Buena Vista Social Club. Rodolphe et George Van Linthout quant à eux ont pris le parti de redessiner le blues au travers du destin de Slim Whitemoon. Enfin Frantz Duchazeau nous donne à lire le destin essentiel de John et Alan Lomax qui ont arpenté les routes américaines dans les années 30 pour collecter les sons du blues, du folk et en faire des archives qui nous émeuvent encore aujourd’hui… Musique et BD sont ainsi encore liées… mais pouvions-nous en douter ?

 

 

New York possède un son, c’est indéniable. La grosse pomme restera à jamais rythmée par les courses de voitures qui se croisent sur ses avenues et ses rues perpendiculaires, par ses lignes de métro et les brouhahas qui s’élèvent à l’angle de telle ou telle artère. Même Central Park offre sa part de couleurs au kaléidoscope de bling et de blong ambiant. De Harlem à Brooklyn tout est son et cela ne date pas d’hier… Des jazzmen soufflent dans leurs saxes à l’entrée des métros avec ardeur, des sons s’échappent de bistrots et de salles sans envergures pour ajouter une couche à cette grande fusion intemporelle. En fermant les yeux un soir près de Greenwich Village l’histoire du jazz pourrait bien nous revenir en pleine face. Bye Bye Blackbird de Marc Villard et Joe G. Pinelli propose de revenir sur la mégalopole américaine et ce qu’elle a insufflé comme énergie au développement du jazz. New York. La ville ne dort jamais. C’est une histoire de bas-fonds, de honky-tonk, de nuits sans fin, de sexe aussi. Dans nos rêves revivent les esprits de Monk, de Coltrane, de Mingus, de Miles et de tous les musiciens de l’ombre qui ont œuvré inlassablement pour perpétuer la légende du jazz. Le dessin de Joe G. Pinelli s’offre comme un condensé des ambiances et des destinées de ces hommes tandis que les textes de Marc Villard, poésies sonores, se décomposent en rythmes successifs, soutenant la musique qui nous est offerte dans les deux CDs qui accompagnent le livre. Deux heures trente pour revivre New York, pour nous lancer sur les traces de ses bâtisseurs. Un petit bijou qui se lit, s’écoute et finalement participe à cette envie de nous perdre dans la City…  

Marc Villard & Joe G. Pinelli – Bye Bye Blackbird – BDMusic – 2010 – 19, 50 euros

 

La vie d’un jazzman se résume bien souvent à une grande part d’ombre entrecoupée de brefs éclairs. Pour Alvin, la musique ne lui a pas spécialement laissé la chance de s’exprimer. Tout du moins pas comme il l’aurait voulu. Cantonné à des arrières salles crasseuses, le musicien n’aura jamais connu la gloire, même éphémère. Alors, lorsqu’il lit dans le journal un article sur les « papys » cubains du Buena Vista Social Club, l’envie de retenter sa chance le titille à nouveau. Avec ses copains Oscar et Darroll il va essayer de forcer le destin et prouver qu’il peut encore donner à la musique. Mais pour cela Alvin a besoin de retrouver celui qui a disparu voilà plus de cinquante ans, son ami trompettiste Cornelius, sur qui plane le fantôme de Louis Armstrong. Mais qu’est devenu celui avec qui il forma un duo magique qui inondait de plaisir les esprits des spectateurs mélomanes ? Bourbon Street pose beaucoup de questions et tisse, au travers du parcours d’Alvin, un panorama de ce qu’est et a été le jazz, une musique populaire aujourd’hui quasi absente des ondes et des médias. Le destin de Cornélius n’est pas si improbable qu’il n’y parait. L’histoire récente a « retrouvé » par exemple le contrebassiste Henry Grimes en 2002 après qu’il fût considéré mort depuis 1967. Philippe Charlot est musicien et connait le destin attaché aux musiciens de jazz aux Etats-Unis. Les engagements sont rares et peu lucratifs et les agents ne sont pas là pour jouer aux assistantes sociales. Dès lors il devient difficile de vivre de son art. Bourbon Street regorge d’humanité et de simplicité. Le cadre de l’Amérique sudiste est formidablement décliné ici. La première partie de ce dytique laisse Alvin et ses amis sur le point de partir en tournée dans des bleds paumés au milieu du bayou, dixit l’agent qui décide de les « superviser ». A noter que l’album propose un cahier de huit pages présentant l’étude graphique des personnages. Un moyen d’entrer dans le travail des deux auteurs. Un album qui marquera les esprits et dont on attend déjà la suite !

Philippe Charlot & Alexis Chabert – Bourbon Street – Les fantômes de Cornelius – Bamboo/Grand Angle – 2011 – 13, 50 euros

 

Avec Mojo (Vents d’Ouest) Bourbon Street (Bamboo/Grand Angle), Lomax (Dargaud) vient compléter le triptyque involontaire des éditeurs autour de la musique. Lomax est le nom de deux collecteurs de folk songs, John et Alan qui ont bel et bien existé. L’histoire qui est racontée ici par Frantz Duchazeau s’inspire du travail mené par ces deux hommes, un père et son fils, pour la sauvegarde de la musique populaire américaine. L’aventure débute en 1933 peu après l’obtention par John de l’accord de la bibliothèque du Congrès de Washington de collecter la musique indigène américaine. Armés d’un enregistreur portatif, puis, plus tard, d’un matériel plus sophistiqué, John et Alan vont ainsi parcourir les états du sud pour approcher les musiciens noirs qui chantent, dans les champs, les bouges crasseux, les pénitenciers ou les églises, de véritables histoires qui se préservent uniquement (jusqu’alors) par transmission orale. L’industrie du disque n’est pas encore développée, et ne s’intéresse que peu aux musiciens du sud. Le travail à accomplir pour préserver cette mémoire sonore est donc colossal. Le chantier est d’autant plus difficile à mener que les deux hommes doivent non seulement convaincre les musiciens de se laisser enregistrer mais aussi leurs patrons ségrégationnistes du bien-fondé de cet « exercice ». En suivant le parcours des deux hommes, Frantz Duchazeau revisite un pan de l’histoire sociale des années trente aux Etats-Unis, avec son lot de tragédies, de destins brisés ou en devenir. Les musiciens et chanteurs noirs vivent par la musique qui rythme leur quotidien notamment dans leur travail. Lorsque John Lomax demande à l’un d’eux s’il veut bien chanter pour lui, l’homme lui répond ainsi Chanter ? Je ne chante pas Monsieur Lomax. Je ne chante pour personne. Je ne chante que pendant mon travail. Je ne chante pas pour chanter. Les deux collecteurs devront dès lors accompagner les hommes en extérieur, là où ils travaillent souvent dans des conditions inhumaines. Mais, même si les difficultés récurrentes s’imposent peu à peu à eux, John et Alan vont poursuivre leur mission avec un souci permanent d’exhaustivité. Le but étant non seulement de graver les sons mais aussi de transcrire les paroles qui content des histoires vécues et s’imposent dès lors comme des archives vivantes de grande valeur. Le dessin est simple, va à l’essentiel pour autant il sait nous émouvoir par la force du trait et le noir et blanc qui ajoute à la dramaturgie. Un album essentiel.

Frantz Duchazeau – Lomax collecteurs de folk songs – Dargaud – 2011 – 19, 95 euros

 

Les années 30 dans le sud des Etats-Unis, la misère guette dans la plupart des foyers et d’autant plus dans ceux des populations noires dont lasurvie, dans un contexte de tension permanente, ne tient qu’à un fil. Pourtant la musique s’installe, elle est vie, raconte la vie, ses peines, ses amours envolés, les conflits et les espoirs perdus. C’est sur ces terres inhospitalières que le blues prend racine. Il chante avec véhémence mais aussi beaucoup de tristesse et de nostalgie les histoires d’hommes et de femmes aux destins brisés. Ancrée dans le quotidien, cette musique offre un visage de l’Amérique dans ce qu’il a de plus tragique et de plus sombre. Le blues sera la musique noire. Issue des plantations de coton du Mississippi, elle s’exporte progressivement vers le nord du pays, notamment à Chicago, en suivant le trajet de quelques musiciens désireux de changer leur sort. Car le Nord du pays, tout du moins ont-ils la naïveté ou l’espérance de le croire, offre des perspectives sans commune mesure avec la misère qui gangrène peu à peu les états du sud, gagnés qui plus est par le racisme dans ce qu’il a de plus exacerbé. Rodolphe et Georges Van Linthout ont décidé de suivre le destin de l’un de ces hommes qui va tenter de forcer le destin qui est le sien. De toute façon n’ayant rien à perdre les déceptions ne peuvent pas être pire qu’un avenir obscur. Slim Whitemoon le sait, lui qui possède un bon Mojo, entendez par là une bonne étoile qui veille sur lui en toute circonstances. Alors pourquoi aurait-il peur d’affronter les froids rigoureux de Chicago ? Armé de sa seule guitare il va croiser le géant Blind Lemon Jefferson, celui-là même qui a gravé des disques dont un avec sa propre photo ! Il naviguera, ici ou là, avec toujours quelqu’un pour lui venir en aide, regagnera le sud, travaillera comme aide dans un cimetière puis décidera de retenter sa chance et repartira sur les routes. Là il touchera de près la gloire, mais comme toujours celle-ci n’est qu’éphémère…

Rodolphe et Georges Van Linthout nous font revivre, avec Mojo, la grande épopée du blues. Ils proposent, au-delà, un hommage vibrant à tous ces hommes qui ont lutté pour améliorer leur sort. Certains ont été définitivement oubliés, d’autres n’ont pas marqué durablement l’histoire, pourtant reste la musique, son énergie, ses rythmes, son envie de crier la mort qui guette pour mieux la dompter. Le blues autant que Slim Whitemoon, est le personnage central de cet album. Par le biais d’un scénariste spécialisé ès musique et d’un dessinateur soucieux du détail, c’est tout le blues qui se trouve honoré avec modestie, respect et passion. Un témoignage bouleversant…

Rodolphe & Georges Van Linthout – Mojo – Vents d’Ouest – 2011 – 20 euros

 

Interview de Rodolphe

 
Comment est né le projet de travailler sur Mojo ?
Il s’agissait avec Georges Van Linthout de définir un principe de long récit pouvant donner corps à un gros « one shot » noir et blanc. Or nous sommes tous deux très portés sur les musiques populaires. Nous avons signé ensemble un album sur Gene Vincent (chez Dargaud). Il a de son côté réalisé deux titres sur le blues (Conquistador chez Casterman et T-Bone Walker chez Nocturne / scenario Leclercq), j’ai pour ma part consacré un petit album à Blind Lemon Jefferson (Nocturne / avec Isaac Wens) et écrit plusieurs ouvrages sur le rock, dont « Rock’n’Roll Vinyl » sorti la semaine dernière aux Ed. Stéphane Bachès. Le choix d’un sujet lié à la musique n’était donc pas fortuit…

Votre histoire va au-delà du destin de Slim Whitemoon, le héros de ce récit, elle raconte avant tout le développement d’une musique depuis la fin des années 20. Comment avez-vous travaillé sur cette histoire ? Comment Slim a pris corps ?
Le parcours de Slim me semblait si limpide, si évident que je n’ai guère eu de recherches à faire. Juste vérifier un certain nombre de dates concernant ses rencontres avec ses illustres (et historiques !) collègues

On découvre tout à la fin de votre histoire que Slim Whitemoon n’a pas existé. Pourtant le contexte dans lequel il évolue dans Mojo repose sur nombre de fait réels. Le fait de placer un personnage fictif au sein de ce récit réaliste vous permettait-il plus de souplesse dans le déroulé de votre histoire et de votre présentation du blues ?
Oui, plus de souplesse et de liberté. Slim devenait en quelque sorte le résumé, la quintessence des destins de ses confrères. Ce qui, comme vous le soulignez, n’empêchait en rien de situer des faits et des histoires précises, à des dates données, situations qu’il traversait d’autant plus facilement en raison de son statut de personnage fictif…

Quel a été votre travail préparatoire/vos recherches pour mener à bien ce récit, je pense notamment aux décors très réalistes ainsi qu’aux anecdotes attachées au blues et à certains personnages comme Blind Lemon ou Robert Johnson ?
Pour ce qui est de camper les décors, Georges a utilisé nombre de livres et de photos du temps. Je l’ai, à l’occasion, aidé dans sa recherche. Quant aux « anecdotes » citées, il ne fut pas besoin d’aller les chercher : je connais ces histoires là depuis toujours…

Le fait d’avoir déjà travaillé avec Georges Van Linthout sur une biographie d’une légende de la musique, Gene Vincent vous a-t-il permis d’appréhender plus « facilement » cette nouvelle collaboration ? Pouvez-vous nous parler de votre travail avec Georges ?
Mojo est en fait notre 3ème album commun (nous avons également réalisé une adaptation de « Sur les Quais » chez Casterman). Pour avoir travaillé ensemble sur environ 350 pages de BD, il est évident que nous avons bien rôdé un mode de travail à la fois efficace et gratifiant. Nous connaissons nos façons de faire mutuelles, nous connaissons nos goûts et nos référents à l’un et à l’autre, qui du reste sont proches. La collaboration est donc facile, agréable et efficace. Si je lui signale (p 144) que Slim est présenté à Brian Jones et Eric Clapton : pas de soucis, il sait de qui il s’agit !

Le blues possède ce paradoxe d’avoir influencé nombre de courants musicaux tout en étant aujourd’hui assez marginalisé. Cette musique est-elle selon vous « sous-estimée » (sous-médiatisée) et l’un des buts de votre travail était-il de lui redonner une place plus en adéquation avec son rôle dans le développement de la musique ?
Non. Nous ne menons aucune croisade. On parle juste de ce qu’on aime…

Le parcours de Slim est ponctué de nombreux coups du destin qui lui permettent d’avancer. Cela permet de mesurer aussi toute la fragilité de son existence. Vouliez-vous rendre hommage, au-delà du blues, à tous ces destins fragiles qui ont fait avancer cette musique ?
Oui, tout à fait. Le blues est finalement presque anecdotique en regard du déroulement de ce destin. Il n’en est que l’accompagnement, l’écho… Des musiciens de country ou de honky-tonk pourraient avoir vécu quelque chose de proche. Du reste il n’est pas exclu un jour qu’on relate le parcours d’un de ces « honky-tonk man »

Lorsqu’on lit Mojo nous prend l’envie d’écouter cette musique. Avez-vous pensé faire de Mojo une BD musicale ? Si vous deviez réaliser une sélection des morceaux à écouter en lisant votre récit (ou après l’avoir lu) quelle serait-elle ?
Les BD musicales, c’est vers Nocturne (aujourd’hui « BD Jazz ») qu’il faut se tourner. Leurs petits albums accompagnés d’un double CD sont des incontournables pour tous ceux qui sont à la fois amateurs de musique et de bande dessinée. Du reste Georges et moi avons déjà signé plusieurs titres pour ce label. Par contre ce n’est pas la vocation de Vents d’Ouest. Et il est sage parfois de se concentrer sur une chose et de bien la faire, plutôt que vouloir trop en faire… La musique d’accompagnement de l’album est donc à la libre convenance du lecteur : s’il veut compléter les images des musiques idoines, qu’il écoute donc simultanément des titres des artistes évoqués : Blind Lemon Jefferson, Robert Johnson, Sonny Boy Williamson ou Rice Miller (appelé Sonny Boy Williamson 2). Pour s’imaginer notre héros sur les scènes anglaises du milieu des années 60, qu’il tente de se procurer l’album  » Sonny Boy Williamson & The Yardbirds ». C’est un enregistrement public de l’époque : la lead guitare d’Eric Clapton répondant à l’harmonica de Sonny Boy. En fermant les yeux, les lecteurs bienveillants croiront retrouver là notre vieux Slim soutenu par les Road Runners…