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La conquête de l’ordinaire de Jérémy Sebbane : le gardien de nos souvenirs



Les lecteurs de MaXoE connaissent déjà bien Jérémy Sebbane : son roman Le détachement avait été retenu dans la Sélection Livres du Grand Prix des Lecteurs 2020 et l’auteur a été Maxôme d’Honneur du MaXoE Festival en 2022. Au début du mois, à l’occasion du 30ème anniversaire du site, Jérémy a répondu à nos questions et a évoqué son dernier roman (le troisième), La conquête de l’ordinaire. Nous l’avons lu et beaucoup apprécié, on vous en parle dans cet article !

On a tous connu cette hésitation. Ouvrir un carton oublié, retrouver une vieille peluche, un carnet d’école, un ticket de cinéma ou une cassette audio, les regarder quelques secondes avant de se demander pourquoi on les a gardés si longtemps. La réponse tient rarement à leur valeur. Ces objets racontent une partie de notre histoire. Ils savent des choses que nous avons parfois oubliées nous-mêmes. C’est cette idée, simple en apparence mais étonnamment profonde, que Jérémy Sebbane explore dans La conquête de l’ordinaire.

Le point de départ inspire pourtant une certaine méfiance. Confier près de trente ans de la vie d’un homme au regard de son ours en peluche pouvait facilement tourner à la jolie idée sans lendemain. Guimauve aurait pu n’être qu’un procédé narratif, un personnage attendrissant destiné à faire sourire le lecteur avant de disparaître derrière l’histoire de Nathan. Il se passe exactement l’inverse.

Si Nathan est bien le personnage principal, Guimauve devient rapidement le cœur du roman. Parce qu’il ne grandit pas, ne vieillit presque pas et ne quitte jamais Nathan, il est le seul à assister à toutes les métamorphoses de son existence. Les chambres changent, les posters apparaissent puis disparaissent, les vêtements passent de mode, les premiers émois laissent place aux premières blessures, les amis s’éloignent, les amours arrivent parfois là où on ne les attendait plus. Lui reste immobile, silencieux, fidèle mais aussi possessif. C’est précisément cette immobilité qui lui permet de voir le temps autrement.

Très tôt, Nathan confie : « Je vis pour pouvoir revivre. » Cette phrase pourrait servir de sous-titre au roman. Elle explique son rapport presque obsessionnel aux souvenirs, aux objets et aux instants que l’on voudrait retenir avant qu’ils ne s’effacent. Guimauve devient alors beaucoup plus qu’une peluche. Il est le gardien de cette mémoire fragile, celui qui conserve tout ce que le temps finit par emporter.

Le roman suit Nathan de l’enfance à l’âge adulte, mais il ne cherche jamais à transformer son parcours en grande fresque initiatique. On le voit apprendre à être aimé, découvrir son désir, accumuler les désillusions, puis comprendre, souvent à contretemps, que le bonheur n’a rien de spectaculaire. Il peut ressembler à un appartement partagé, à un repas sans occasion particulière ou à un dimanche où il ne se passe rien. C’est là que le titre prend toute sa force. La conquête de l’ordinaire n’a rien d’une résignation. C’est peut-être, au contraire, la plus difficile des conquêtes.

Le roman aurait pourtant pu devenir beaucoup plus démonstratif. Avec un tel sujet, il était facile de tomber dans le récit sur la résilience, la maladie ou les grandes leçons de vie. Jérémy Sebbane choisit une autre voie. Il préfère les détails, les habitudes, les gestes qui paraissent insignifiants jusqu’au jour où ils disparaissent. Jusqu’au jour où, après un coma, il faut même réapprendre, comme un enfant, à refaire ses premiers pas et à retrouver sa voix. Jusqu’au jour aussi où on prend conscience qu’il faut redonner aux mots, usés par la politique, un vrai sens.

Cette retenue donne au livre une émotion particulière. On a été particulièrement touchés par la mère de Nathan qui apparaît d’abord à travers de nombreux souvenirs d’enfance et d’adolescence, incarnant une présence protectrice, aimante et parfois possessive. Plus tard, elle tombe malade et meurt, plongeant Nathan dans un deuil qui est un élément majeur de la dernière partie du livre : le choc de la perte, le vide d’un monde désormais sans elle, la culpabilité, les rêves où elle est encore vivante, et le long travail de reconstruction d’une mémoire vivante, au point, selon Guimauve, de se transformer en « un vieillard nostalgique, soucieux de raconter les mêmes anecdotes sur sa mère disparue pour qu’elle ne soit pas oubliée ». Des passages d’autant plus touchants que l’auteur dédie son ouvrage :  « Pour maman ».

Il y a beaucoup de tendresse dans ce roman, mais aussi beaucoup d’humour. Guimauve observe les modes qui passent avec un mélange de perplexité et d’ironie. Les tee-shirts Waikiki, les VHS, MSN, Facebook, les réseaux sociaux ou encore le confinement deviennent autant de repères qui marquent le passage des années. Ces références ne sont pas un marqueur nostalgique. Elles rappellent simplement que nos vies se construisent aussi à travers des objets et des habitudes appelés à disparaître. Guimauve, lui, demeure. C’est ce contraste qui donne au roman une grande partie de sa force.

On retrouve évidemment des thèmes déjà présents dans les précédents romans de Jérémy Sebbane. Les identités en construction, les amours compliquées, la difficulté à trouver sa place ou encore l’écart entre les vies que l’on imagine et celles que l’on finit par vivre. Et la politique aussi. Mais dans ce roman, on sent que quelque chose a changé, comme si son écriture était plus apaisée. Elle ne cherche pas à convaincre ni à démontrer, elle accompagne simplement ses personnages, avec la place donnée aux silences et aux émotions discrètes.

Les pages consacrées à l’enfance sont particulièrement réussies. Les peurs nocturnes, le besoin d’être rassuré, la peur de ne pas être aimé sont toujours très justes. Les passages liés à la maladie le sont tout autant lorsque le roman passe en écriture italique et nous plonge dans le coma, le pire des cauchemars, vécu par l’auteur lui-même. Le roman ne détourne jamais le regard, mais il ne s’y attarde pas plus que nécessaire. Là encore, les mots sont posés.

Si les passages sur la mère de Nathan, décédée, nous ont beaucoup touchés, sa soeur, d’une dizaine d’années son aînée, occupe une place discrète mais essentielle dans sa vie : c’est elle qui lui a appris à lire et à écrire, elle apparaît dans les souvenirs d’enfance et les repas de famille aux côtés de son mari et de leur fille, et surtout, pendant l’hospitalisation et le coma de Nathan, c’est elle qui gère le quotidien, vient le voir, lui apporte des gâteaux, lui fait écouter de la musique pendant qu’il dort, lui offre une radio et finit par venir le chercher à la sortie de l’hôpital, incarnant un soutien familial constant et rassurant.

Alors forcément, on aurait aimé que certains personnages secondaires aient plus d’épaisseur. Il y a aussi certaines scènes avec Nino qui tirent peut-être un peu en longueur, ou encore certaines réflexions qui reviennent à plusieurs reprises sous des formes assez proches. Mais ce sont des réserves mineures face à la cohérence de l’ensemble.

Ce qui reste une fois le livre refermé est plus difficile à définir. Ce n’est pas seulement une histoire d’amour, ni un roman sur la maladie, ni même un récit d’apprentissage. C’est une réflexion délicate sur ce que nous emportons avec nous en avançant dans la vie. Les souvenirs ne sont pas seulement des images, ils habitent parfois des lieux, des chansons ou de vieux objets que l’on croyait sans importance. À la fin du roman, Guimauve glisse une phrase qui résume parfaitement l’esprit du livre : « Il ne faut jamais perdre confiance en ses souvenirs. »

Avec La conquête de l’ordinaire, Jérémy Sebbane signe un roman sensible et fort. Un livre qui ne cherche jamais l’effet spectaculaire, mais qui rappelle avec beaucoup de finesse que les vies les plus ordinaires sont souvent celles qui contiennent les plus grandes aventures. Pas celles que l’on raconte volontiers, mais celles qui nous transforment, en silence. La vie se construit et se reconstruit sur la base des choix que l’on fait, on évolue grâce à nos expériences, bonnes ou mauvaises. Par la conquête de l’ordinaire, tout simplement.

 

La conquête de l’ordinaire de Jérémy Sebbane – Mazarine (Mai 2026).