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Enquêtes d’ici et d’ailleurs à travers la BD : Alter Ego (interview Pierre-Paul Renders), la Boussole et Fête des morts…

Machination à l’échelle mondiale, affaires de routine sur des enlèvements ou disparitions, immersion en Asie du Sud-Est dans le milieu du tourisme sexuel, tels sont les trois formes d’enquêtes que nous allons vous présenter aujourd’hui. Avec la série Alter Ego Pierre-Paul  Renders révolutionne l’approche en série en proposant six volumes distincts (dont deux sont parus) mais qui peuvent se lire dans l’ordre souhaité par le lecteur. Il parvient ainsi à faire naître une tension et un suspense rarement atteint. Nous voyons avec La Boussole que Malika et Patrick, deux flics chargés d’enquêtes sur les enlèvements ou disparitions, que les méthodes de travail peuvent aussi évoluer. Ils font en effet appel à un observateur qui ressent de près les maux qui touchent les victimes… une façon bien particulière d’obtenir de nouveaux indices. Enfin, Serge se trouve immergé dans une enquête sordide sur le tourisme sexuel au Cambodge mais pas n’importe lequel. Il doit en effet traquer les européens pédophiles qui opèrent loin de chez eux dans un pays où les lois de protection de l’enfance sont presque totalement bafouées… Rythmes et suspenses qui nous empêchent littéralement de lâcher l’album avant d’en connaitre sa fin…  

Jamais le monde n’a offert autant de possibilités de se rapprocher les uns des autres. Moyens de communication de plus en plus perfectionnés et miniaturisés disponibles pour chacun à des prix plus qu’attractifs, distance-temps prenant le pas sur l’antique distance (kilo)métrique synonyme d’une amélioration considérable des réseaux de transports aériens ou terrestres. Bref tout concours à ce que les temps modernes soient propices au rapprochement des êtres, que la compréhension de l’autre, dans toute sa diversité sociale, ethnique ou religieuse soit « intégrée » ou assimilée donc propice à une pacification des rapports. Pourtant loin de cette situation idyllique, force est de constater que plus les hommes sont proches les uns des autres plus leurs antagonismes ou leurs différences s’affichent de façon criante à la vue de tous. Les égoïsmes, les jalousies, les incompréhensions sont exacerbées, les envies de se singulariser pour afficher son identité deviennent plus qu’une nécessité, une obligation pour continuer à exister dans un monde policé et sans relief.

Le progrès est-il progrès dès lors qu’il nuit au plus grand nombre ? Alter Ego évoque en substance quelques-uns de ces problèmes par le biais de six trajectoires qui se croisent de près ou de loin mais qui apportent chacune un indice, une piste de compréhension au nœud du problème qui transparait par bribes au travers de chaque épisode. Deux tomes sont parus, Camille et Fouad. Chacun pose sa problématique et affiche des éléments qui vont permettre au lecteur de reconstituer le puzzle. Pour la jeune Camille, les relations avec sa mère, psychologue et experte en neuroscience, ne sont pas des plus simples. Alors qu’elle lui rend visite dans sa vaste demeure, les mots montent trop haut. La jeune femme part noyer son chagrin et retourne tard dans son appartement pour prendre connaissance d’un message inquiétant de sa mère. Décidant de la rejoindre, elle découvre sa maison en feu. Le testament étrange qu’elle découvre la poussera à partir en Afrique pour rentrer en contact avec un homme excentrique qui semble vouloir le bien de ses proches…

Fouad, infirmier belge engagé dans une association humanitaire en Colombie prend conscience que la campagne de vaccination à grande échelle auquel il participe cache bien autre chose. Des séries de tests sont pratiqués sur certaines personnes. Des tests qui n’ont rien à voir avec le but originel. La HWC serait-elle en train de profiter des populations fragiles pour mettre en place un grand réseau de cobayes à l’échelle mondiale afin de développer un projet moins avouable ? Nous ne révélerons pas tous les volets de l’intrigue tant le plaisir de les découvrir sont réels. Beaucoup d’interrogations naissent de la lecture de ces deux premiers volets. Pierre-Paul Renders a souhaité inaugurer une nouvelle façon d’envisager le thriller. Chaque volume peut en effet se lire dans l’ordre souhaité par le lecteur. Chacun est indépendant et apporte une partie de la solution d’ensemble. Les personnages rencontrés dans chacun des volumes prennent ainsi forme et profondeur. Le lecteur se trouve ainsi placé au cœur de l’intrigue principale par un subtil scénario à tiroir qui lui permet de recomposer le puzzle. Une façon de concevoir l’intrigue qui rend le lecteur actif et le pousse à vouloir connaitre très vite la suite…

 Renders/Lapière/Reynes/Benéteau – Alter Ego (Camille & Fouad) – Dupuis – 2011 – 11,95 euros l’un

 

Interview de Pierre-Paul  Renders

 

Comment a germé chez vous l’idée du projet Alter Ego ?
Notre monde me semble traversé par deux courants contradictoires: d’une part, suite à la mondialisation, à la multiplication des connexions et au rétrécissement des distances, l’idée que nous sommes de plus en plus liés les uns aux autres; d’autre part, l’idéal consumériste axé essentiellement sur l’individualisme forcené, comme si le bonheur ne pouvait être atteint que seul et égoïstement. Je me suis amusé un jour à jouer avec la question: qu’arriverait-il si tout-à-coup, la solidarité voire l’altruisme devenait un impératif de survie individuelle. C’est ainsi qu’est née dans mon imagination l’idée originale de la mystérieuse découverte scientifique qui est au cœur d’Alter Ego…

Pouvez-vous nous dire comment s’est constituée l’équipe qui a travaillé avec vous ? La cohésion a-t-elle été évidente entre tous les participants et le rendu est-il fidèle à votre idée de départ ? Avez-vous tiré parti des idées de chacun, notamment de Denis Lapière qui a travaillé avec vous au scénario ?
J’ai très vite soumis mon idée à Denis car j’adore travailler en équipe et, étant encore novice en BD, je savais que son expérience m’apporterait beaucoup. C’est avec ses retours que j’ai écrit le synopsis détaillé des six albums et plus tard, nous avons réellement écrit en tandem les six scénarios. C’est Denis qui a “découvert” Mathieu Reynès et qui lui a proposé notre projet. Très vite, on a su qu’il serait notre dessinateur principal, celui qui déterminerait le style semi-réaliste recherché, créerait la bible graphique des personnages, et réaliserait l’entièreté des story-boards, de manière à garder une cohérence graphique et narrative. Très vite aussi, Mathieu s’est trouvé un partenaire idéal pour les décors, que nous souhaitions très réalistes: Benjamin Benèteau. Ensuite, un deuxième tandem a été trouvé: Ricard Efa et Luca Erbetta. Puis Emil Zuga est venu compléter l’équipe. Tous on été choisis pour leur capacité à s’approcher du style défini avec Mathieu et Benjamin. Donc, oui, la cohésion s’est faite tout en souplesse, avec beaucoup de plaisir et de sympathie entre nous. Même si nous travaillions à distance, par Internet, une très bonne ambiance règne entre nous. Et le résultat est tout à fait conforme à nos envies de départ.

Le montage en six volumes, chacun révélant une partie du mystère attaché à cette histoire s’est-il imposé tout de suite ?
Oui, dès le départ s’est imposée l’idée qu’il y aurait différents héros, comme dans une série télé, mais j’ai très vite eu l’envie ludique de séparer les lignes narratives parallèles dans des albums séparés, ce qui n’était possible qu’en BD. Ce challenge ludique a boosté mon imagination.

Même si les tomes peuvent se lire dans l’ordre souhaité par le lecteur, l’obligation éditoriale (2 tomes publiés à ce jour) restreint tout de même ce choix. N’est-ce pas une déception par rapport à votre idée de départ, même s’il paraissait difficile d’envisager une publication simultanée ?
Oui, c’est une petite frustration mais je me rends sans problème aux arguments du marketing. C’est sûr que, pour les premiers lecteurs, l’expérience de lecture n’est pas aussi libre que je le souhaiterais, mais en même temps, il ne s’agit que d’une période de six mois. Dès les mois d’octobre, tous les tomes seront disponibles et j’espère que, d’ici là, la série aura fait son buzz et que c’est à ce moment-là que le plus de nouveaux lecteurs découvriront Alter Ego dans sa version idéale à entrées multiples: 6 albums = 720 manières de se raconter l’histoire.

Ce montage spécifique de par son scénario à tiroir, qui offre dans chaque tome une partie de la trame de l’intrigue, est proche du cinéma. Elle permet de faire croître le suspense au fur et à mesure que le lecteur reconstitue le puzzle. Peut-on dire que le lecteur se trouve de fait dans une position plus « active » intellectuellement que dans un scénario plus linéaire ?
Oui, je pense que, par ce mode de lecture, un jeu se crée entre les auteurs et les lecteurs, et aussi parmi les lecteurs entre eux. L’imagination du lecteur est plus sollicitée que d’habitude et j’ose croire que cela provoque un plaisir particulier. Par contre, je pense que cette approche non-linéaire de l’histoire, même si elle est ici poussée plus loin que d’habitude, est propre au médium BD et justement à l’opposé du cinéma qui est par définition linéaire : le média film impose non seulement l’ordre des séquences mais aussi la durée.

Le projet a mis 5 ans à sortir (de l’idée de départ à la mise en librairie). Passe-t-on dans cette période par des phases de doutes et quelles ont été les plus grandes difficultés que vous avez rencontrées ?
Oui, on doute, bien sûr, mais je me suis surtout beaucoup amusé : créer le scénario était un vrai casse-tête, mais j’adore me casser la tête. Le plus difficile : convaincre les commerciaux qu’Alter Ego n’était pas une série-concept “de plus”. C’était très difficile de faire comprendre le plaisir du projet avant qu’il ne soit fait. C’est quand les trois premiers albums ont été terminés que tout le monde, en lisant, a compris. Mais on peut tirer le chapeau à l’éditeur, qui, lui, nous a fait confiance dès le départ et a signé pour un projet de six albums de 60 pages… un sacré risque éditorial!

Vous avez choisi de mettre en scène des personnages « ordinaires » placés dans des situations « extra-ordinaires ». Est-ce un choix volontaire pour permettre au lecteur de s’assimiler plus facilement à l’histoire et à ses soubresauts ?
Nous voulions des personnages qui aient de la chair, des fragilités, des failles, car oui, nous voulions que, comme dans les meilleures séries télé US, on ne sache plus très bien si on suit la série pour le suspense (que va-t-il se passer) ou simplement parce qu’on ne peut plus se passer des personnages, qui sont devenus nos amis. Nous voulions aussi que chaque album soit une vraie aventure autonome, avec un parcours déterminant pour son héros: chacun des personnage change fondamentalement entre le début et la fin de son album. Pour cet aspect-là du projet, l’apport de Denis Lapière, qui est un scénariste de l’âme et de l’émotion, a été déterminant.

Nous voyons dans l’actualité récente que les intérêts financiers des grandes sociétés, et notamment celles qui travaillent dans l’industrie pharmaceutique, passent parfois (ou souvent) avant l’intérêt général. Un de vos buts était-il de faire réagir le lecteur, de lui montrer un avenir possible terrifiant ?
Il me semble que le présent est déjà bien terrifiant en lui-même. Pas besoin d’en rajouter beaucoup. J’ai simplement imaginé comment la mystérieuse découverte serait gérée dans notre monde moderne, en essayant de ne pas caricaturer trop les “méchants” : chacun agit au nom de ce qu’il croit juste et de ses intérêts, qui sont rarement uniquement financiers. Mais comme on est confronté à des questions éthiques qui nous dépassent, parfois, oui, ça peut créer l’enfer…

La géolocalisation (cf Tome Fouad) est devenue quelque chose de bien réel dans notre société puisque que ce soit par la téléphonie mobile ou par nos connexions à facebook par exemple, il est possible de connaître nos déplacements. Pensez-vous que nos libertés deviennent de plus en plus menacées par la technologie ?
Les nouvelles technologies servent nos libertés autant qu’elles les menacent. Sans Internet, les révolutions arabes n’auraient pas eu lieu. La géolocalisation peut aussi nous sauver la vie. Les nano-traceurs permettront de tracer nos aliments ou de retrouver un enfant enlevé ou un chien perdu. C’est un truisme de le dire: les outils ne sont jamais mauvais en soi, c’est l’usage qu’on en fait qui compte.

Les six tomes forment un tout mais ne révèleront finalement qu’une partie de la vérité… Peut-on déjà dire que des surprises sont à venir ?
Au terme des six tomes, il n’y aura plus d’énigme, le lecteur connaitra toute la vérité: par contre, il restera un suspense… (« mais alors, que va-t-il se passer, bon sang ? ») qui sera résolu dans un septième tome, ou plutôt un unique tome 2 qui conclura les six tomes 1. Il paraitra dans un an, si tout va bien. Ensuite, la matière étant très riche, l’envie ne manque pas d’imaginer une saison 2. Mais cela dépendra du succès de la saison 1…

Visuels : Alter Ego par Benéteau Efa Erbetta Lapière Renders Reynès Zuga (Emil) © Dupuis 2011

 

Parfois la police a du mal à résoudre certaines affaires. Et comme chacun sait les premières heures qui suivent les enlèvements ou disparitions sont souvent déterminantes dans la réussite d’une enquête. Dès lors tous les moyens sont bons pour essayer de trouver les indices susceptibles d’offrir des pistes réelles à la police. C’est dans ce cadre que Dan entre en scène. Le jeune homme possède en effet un don, celui de ressentir exactement les souffrances des victimes. Cela va même au-delà du simple ressenti puisque les mutilations, lacérations et autres traumatismes infligés aux personnes recherchées s’affichent sur le corps du jeune homme, ce qui ne va pas sans troubler régulièrement sa propre vie. Malika et Patrick, les deux flics qui évoluent dans cet album l’ont bien compris et, même si le second est plus sceptique, force est de constater que les résultats sont bien là. Dan accompagne donc les deux flics sur les lieux de l’enquête. Par ce biais il découvre ainsi les endroits dans lesquels les victimes se rendent ou habitent. Dan touche les objets qui appartiennent aux victimes ce qui lui fait ressentir certains sentiments qui vont être ensuite exploités par les enquêteurs. D’où son surnom « La boussole », car il s’avère que le jeune homme aiguille bien souvent la police dans les bonnes directions.

Trois enquêtes forment cette BD d‘un genre nouveau, écrit comme un recueil de nouvelles. Grâce à un dessin simple, qui ne s’embarrasse pas de détails superflus, cet album va à l’essentiel, nous montrer les souffrances infligées et la détresse d’un homme pour qui le don est aussi une perte, celle d’une vie normale au sein d’une société qui l’est de moins en moins. Séverine Lambour et Benoït Springer s’attaquent à un sujet de société, les enlèvements ou disparitions, avec humanité sans essayer d’édulcorer les souffrances qui accompagnent la vie des uns et des autres. Les personnages, principaux et secondaires prennent corps dans ces petites choses imperceptibles qui permettent de saisir leur quotidien dont l’espoir n’est pas pour autant absent. Un album au réalisme prenant qui se lit d’une traite !

Séverine Lambour/Benoît Springer – La Boussole – Quadrants – 2011 – 17 euros

 

Difficile de rester impassible face aux horreurs perpétrées sous notre propre regard. Même si Serge, flic français dépêché au Cambodge, ne possède officiellement que d’un statut d’observateur dans le marché lucratif et sordide du tourisme sexuel, son sang bout dès lors que les victimes de cet infâme trafic sont des enfants. Varanat, le lieutenant de police local auquel il est associé, le guide dans ce milieu oppressant où la moiteur se lit jusque dans les pluies lourdes qui frappent le pays. Stéphane Piatzszek, associé à Olivier Cinna, nous livre un album d’une force émotionnelle rare dans lequel un phénomène de société se trouve décortiqué sous la forme d’un polar sombre d’une redoutable efficacité, accentué par le dessin en noir et blanc et les situations parfois asphyxiantes qui soutiennent la mise en place d’un climat particulièrement oppressant. La scène de la vente aux enchères du dépucelage d’une petite fille âgée de huit ans seulement à des hommes libidineux venus d’Europe possède une force intrinsèque qui ne peut laisser le lecteur insensible. Serge découvre, mais il s’en doutait sûrement, que non seulement le trafic est organisé de main de maître mais qu’en plus il prend corps dans un milieu où l’argent n’est pas le souci majeur. S’attaquer de front au problème s’impose comme une évidence car non seulement les plus faibles (les enfants) sont touchés mais aussi les plus pauvres et les plus fragiles. Olivier Cinna, qui ne connaissait pas cette région du globe, pose un cadre d’un réalisme saisissant. Il donne surtout à voir le regard apeuré d’enfants devenus pour des intermédiaires sans morale de simples marchandises capables d’attirer les devises fortes dans un pays où règne une certaine forme d’anarchie. Sa manière de mettre en scène les pédophiles qui se pensent intouchables car loin de chez eux et Rois dans un pays en souffrance dans lequel la mafia et les trafics en tout genre pullulent, relève d’une maîtrise rare. Loin de prendre la forme d’un documentaire sur le marché du sexe en Asie du Sud-Est, Fête des Morts est avant tout une histoire dans lequel le lecteur se trouve happé grâce aux personnages attachants et fragiles qui y évoluent. Un album d’une grande force qui fera date.

Stéphane Piatzszek & Olivier Cinna – Fête des Morts – Futuropolis – 2011 – 19 euros


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