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La BD du jour : La Danse des morts de Pierre Ferrero

La mort s’amuse avec la vie, celle de la cour d’un roi qui combat contre toute évidence l’inéluctabilité de son destin. En s’inspirant des Simulacres de la mort d’un graveur allemand du début du seizième siècle, Pierre Ferrero livre l’opus qu’on attendait de lui, puisant dans la force d’un graphisme saisissant la force de son message. A découvrir de plus près donc avec l’idée qu’il faudra bousculer un peu de nos habitudes, l’auteur jouant avec verve des codes de la BD !

La danse des morts UNE
Danse des morts

La Danse des morts de Pierre Ferrero – Les Requins Marteaux (2015)

Le champ de bataille en dit long sur l’issue des combats. Les morts viennent de remporter une victoire qui pourrait s’avérer décisive dans cette lutte sans merci qui les oppose aux vivants. Et les quelques morts pilleurs de cadavres qui déambulent sur le terrain où coule encore le sang frais des innocents (on verra plus loin pourquoi) trouvent là une véritable mine à ciel ouvert. A Castelnecro, où règne le nécromancien, en dépit de cette énième victoire, la tempérance est de mise. Car si victoire il y a, elle a été acquise dans la douleur, avec de lourdes pertes à la clef. Et comme il est impossible de réveiller les morts récemment passé à trépas, en raison de risques de rébellions, des envoyés spéciaux se voient contraints d’aller fouiner aux limites du royaume pour trouver de nouveaux cimetières d’où il sera possible de réveiller ceux qui dorment depuis des temps immémoriaux. De son côté les vivants ne veulent pas s’avouer vaincus et sur une information portée par un messager, indiquant que les troupes de la mort se dirigeraient vers la Cité des muguets, le roi décide de partager ses troupes pour d’une part livrer bataille de front sur le chemin de la Cité des muguets et d’autre part profiter de l’absence du gros des soldats du nécromancien pour attaquer le siège du royaume maudit. Sur le papier cette stratégie pourrait avoir de la gueule, mais à vrai dire le combat ne se fait pas vraiment à armes égales…
Pierre Ferrero tient dès la première page de ce nouvel album à nous avertir. Sa Danse de la mort est une relecture très personnelle de l’œuvre d’Hans Holbein le Jeune, Les simulacres de la Mort. Ce peintre et graveur allemand, qui a parcouru l’Europe dans le premier tiers du XVIème siècle est devenu en 1536 peintre officiel à la cour d’Angleterre, alors entre les mains d’Henri VIII. En 1526 il réalise 41 gravures sur bois avec pour titre Danse macabre. Quelques années plus tard il ajoute douze autres gravures pour former le recueil « Simulacres et historiées faces de la mort », sur lequel sont ajoutées des sentences latines, des phrases courtes sous forme de morale. Surtout Hans Holbein le jeune introduit la mort dans le quotidien des vivants, et à toutes les classes sociales, renversant un peu les idées établies qui veut notamment que « le Roi ne meurt jamais ». Dans Les simulacres de la mort Holbein le jeune représente une série de trois gravures dans lesquelles il met en scène la mort dans son opposition au chevalier, au noble et au comte, qui tous trois rentrent vainqueurs de la guerre. Dans cette série de trois vignettes, la mort parvient à vaincre le chevalier est percé de sa propre lance, le noble combat un cercueil à ses pieds, signe fort prémonitoire, et le noble fuit en laissant à la mort son blason. C’est en partie cette scène qui inspire Pierre Ferrero pour sa Danse des morts. On y voit en effet, dans cette relecture très personnelle, l’appropriation par la mort de la suffisance des vivants et de cette inéluctabilité qui veut que, finalement, la mort reste toujours la grande gagnante d’un combat perdu d’avance par des vivants redevenus simples mortels. Cela va aussi et surtout à l’encontre des idées du Moyen-Age et s’ouvre à l’humanisme d’une époque gagnée par la Renaissance (Hans Holbein le jeune a notamment découvert De Vinci). Pierre Ferrero ajoute à la gravité du propos un effet psychédélique porté d’une part par un choix de couleurs bariolées et improbables qui chatouillent nos mirettes et d’autre part par l’utilisation d’un langage parlé très cité porté par l’usage du verlan adopté par des morts qui se tirent des joints à tout va. Le récit mixe donc la gravité de ce combat macabre entre la vie et la mort avec un côté farce burlesque qui donne au récit au moins le même effet que celui apporté il y a presque six siècle par les gravures de Hans Holbein le jeune, à savoir bousculer les évidences. Un récit surprenant, admirablement construit, d’une fluidité et d’une expressivité confondantes.

Pierre Ferrero – La Danse des morts – Les Requins Marteaux – 2015 – 22 euros


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