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Les BDs du jour : Mettez des mots sur votre colère, Rua Viva et Le Roy des Ribauds

Mettez des mots sur votre colère, Rua Viva et Le Roy des Ribauds. Quels sont les points communs entre ces trois récits, ces trois univers a priori si différents ? A vrai dire aucun ou presque. Le premier présente la trajectoire d’un photographe engagé pour rendre compte de l’utilisation abusive de la force de travail enfantine. Le second, délire survitaminé, met en scène des loustics qui zonent près d’un quartier plutôt malfamé baptisé là-en-haut. Le dernier dresse le portrait d’un homme de main du roi de France dans le Paris de la fin du douzième siècle. Alors oui les points communs entre ces trois récits ne sont pas légions sauf qu’ils procurent un infini plaisir à leur lecture ce qui en soit reste bien entendu l’essentiel et démontre de la richesse de création de nos auteurs. Merci à eux !

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Mettez des mots sur votre colère

Mettez des mots sur votre colère de Marc Malès – Glénat (2015)

Tom Evans, un homme d’un certain âge qui occupe des fonctions dirigeantes au sein de l’association « National Child Labor Commitee (NCLC) », arrive à son travail. Sa secrétaire lui indique qu’un individu dont elle n’a pu empêcher l’intrusion s’est endormi sur une chaise dans son bureau. L’inconnu n’est autre qu’Owen Brady, un photographe missionné par l’association pour mettre en lumière la réalité de l’exploitation de la force de travail des jeunes enfants de moins de 14 ans aux Etats-Unis. Le but du NCLC est de quantifier, mettre des noms sur les enfants exploités et tenter de sensibiliser la population et le législateur sur cette pratique vomitive qui existe depuis des lustres mais qui devient, avec la naissance des mouvements de protection de la jeunesse, source d’un véritable malaise. Le jeune photographe revient de sa mission avec des clichés par centaines qui sonnent comme autant d’histoires tragiques, comme autant de destins brisés parfois à jamais. Observateur de ce qui se joue dans cette grande nation qui est la sienne l’homme mesure ce qui lui manque pour parvenir à devenir ce pays où la liberté et l’espoir possèdent un sens. Touché par son expérience, Owen Brady se confie à Tom Evans…  
Le format à l’italienne possède un charme indéniable qui confère un plaisir de lecture inégalé. Mais tous les récits ne peuvent pas se fondre dans ce format qui laisse se développer des panoramiques profonds qui placent le cadre au cœur du récit. Ici le cadre c’est le vaste territoire américain, pays en pleine mutation qui agglomère en ses villes et jusqu’en ses campagnes une population hétéroclite. Le mélange des origines participe à la création de quartiers ou secteurs populaires sensibles au sein desquels se forgent des tensions sociales issues de l’exploitation, par de grands industriels ou propriétaires, de la force physique d’hommes et de femmes contraints d’accepter l’inacceptable pour survivre un jour de plus. Dans ce contexte les enfants ne sont pas épargnés. Bouches à nourrir, ils se doivent de travailler pour ne pas grever le budget fragile de leurs familles pauvres. C’est eux que Marc Malès met en lumière au travers de l’objectif d’Owen Brady, photographe missionné par le National Child Labor Commitee. Sujet sensible qui repose sur une riche documentation regroupée par le dessinateur, Mettez des mots sur votre colère n’est pourtant pas un récit fidèle à l’histoire officielle. Son auteur a préféré construire une fiction autour des faits qui ont émaillés l’histoire des Etats-Unis du début du vingtième siècle. Si Owen Brady n’a pas existé, c’est à un autre photographe, Lewis Hine, que l’on doit le travail de collecte des clichés d’enfants pauvres exploités. De cette manière Marc Malès peut décliner un récit ouvert dans lequel la dramaturgie se forge sur les éléments fournis par son personnage fictionnel. Un personnage qui possède ses zones d’ombres puisées dans un passé rude qui l’a marqué à jamais et qui le pousseront à mener, parfois malgré lui, une véritable introspection. D’un point de vue formel le dessinateur, par le choix de travailler une matière ocre, renforce l’aspect « vieux clichés » qui donne de l’impact au sujet. C’est formidablement bien exécuté et conté avec suffisamment de distance – l’auteur ne jugeant jamais frontalement les actes des uns et des autres – pour ne jamais virer dans le pathos. Un album marquant à plus d’un titre qui s’impose comme l’un des meilleurs de ce premier semestre.

Marc Malès – Mettez des mots sur votre colère – Glénat – 25,50 euros     

Rua Viva

Rua Viva ! de Julien Loïs et El Diablo – Aaarg ! (2015)

Bonobo n’est pas ce chimpanzé nain qui parcourt les forêts équatoriales du Congo à la recherche d’un habitat stable dans laquelle il pourra placer sa femelle et garder un œil sur les autres membres de la colonie. A là-en-haut il est ce mec un peu zarbi qui passe son temps en terrasse de café à concocter des plans d’éclate pour le week-end à venir. Car lui et ses acolytes sans relief se voient systématiquement exclus des bons plans de la zone. Pas le look, pas l’influence et pas la force d’imposer quoi que ce soit et sûrement pas le droit d’entrée au Baile Funk, cette sauterie notoire dans laquelle les gonzesses aux attributs démesurés pululent comme jamais on en voit dans la favela. De quoi s’éclater les pupilles et croire en l’impossible. A vrai dire ce plan n’est pas pour nos loustics, sauf que là Bonobo a un plan, un de ceux infaillible qui ouvre toutes les portes. Le dealer chez qui il s’approvisionne régulièrement le laissera entrer contre la promesse d’un achat plus conséquent de produits psychotropes. Oui mais entrer dans le sacro-saint Baile Funk ne signifie pas que la sortie s’en fera indemne, surtout pas lorsqu’on est accompagné d’un demeuré de première catégorie, un de ceux qui peut postuler sans peine au concours de plus bel abruti de la zone…
Rua Viva regroupe les histoires de quelques loustics de là-en-haut, un des faubourgs les plus déjantés d’un pays qui cultive lui-même le grand écart entre des classes sociales qui vivotent à la lisière de la légalité, pour ne pas dire qu’elles trempent dans la magouille et la débrouillardise permanente. Un mode de vie, une ode à la liberté. Celle de se prendre des taloches en pleine de face et de manière plutôt directe, celle d’avoir le droit de se faire courser pour un rien par des molosses plutôt avides de chair fraîche, celle de se voir plongé dans des traquenards grossiers desquels il semble impossible de s’échapper, celle aussi de revoir cette échelle de valeur qui sépare le bien (haha !) du mal (ouhouh !), de la nuancer pour quelle explore tous les méandres de ce que l’on nomme la face sombre qui, faute de lumière, se décline en gris plus ou moins épais qui enrichissent un nuage opaque mêlé à une mélasse acide. Le lieu de vacances rêvé pour les dépressifs notoires, les inconscients joyeux et autres perturbés du ciboulot. Bref, c’est pas le Pérou à là-en-haut, et ce n’est pas près de changer… Initialement parues dans la meilleure revue française du moment, à savoir la cale meuble Aaarg !, ces histoires compilées ici dans un album de 54 pages permettent de voir ce que Julien Loïs et El Diablo peuvent nous concocter comme récits tout à la fois incisifs par l’humour décalé qui s’y déploie et tout à la fois reflet de ce que la scène alternative peut nous concocter de meilleur par sa liberté de ton. Un album d’histoires courtes défrisantes à dévorer comme il se doit !

El Diablo & Julien Loïs – Rua Viva ! – Aaarg ! – 2015 – 14,90 euros

Le Roy des Ribauds

Le Roy des Ribauds de Vincent Brugeas et Ronan Toulhoat – Akiléos (2015)

Fin janvier 1194, à Paris. Tristan, dit Triste Sire, rentre pour se reposer dans le bordel qui lui sert de maison. Il découvre que sa fille Sybille s’est faite violentée par des marchands de passage venus s’acoquiner avec les putes du plus réputé des lupanars de la capitale. Insupportable idée qui donnera lieu à une vengeance terrible et radicale. L’homme n’est autre que l’un des bras armés du Roi en personne, en charge du maintien des rues et de l’information qui y transite. Son rôle dans la protection du Roi et des dignitaires qui se rendent dans la capitale est donc crucial. Il sait déambuler dans un environnement hostile et se plait à user de la force lorsque cela s’avère nécessaire. Le marchand dont il retrouve trace assez rapidement lui donnera le nom du responsable du méfait, un certain Guilhem Poudevignes, négociant en vin venu d’Aquitaine qui serait en fait à la solde d’Aliénor, ou comment une affaire particulière pourrait devenir subitement diplomatique…
Le Roy des Ribauds aurait pu se complaire dans une violence à peine contenue. Une brutalité qui n’est somme toute que le reflet d’une époque marquée par une pauvreté galopante qui pousse les plus hardis gueux vers la capitale où ils espèrent détrousser les nobles de passages qui s’aventurent au dehors à la nuit tombée. Pourtant la violence n’est ici qu’un élément du scénario qui se niche dans une histoire bien plus complexe qui joue sur les cadres de la cité elle-même et sur un lot de personnages aux backgrounds subtilement chargés. Le cadre c’est ce Paris médiéval de la fin du douzième siècle dont on ne connait finalement que peu de choses si ce n’est qu’il regorgeait de véritables souricières, de tripots sans âme, de tavernes malsaines et de vilaines échoppes où se vendaient des produits à la provenance incertaine. Au-dehors les ruelles étroites éclairées à la torche de façon aléatoire participent à l’étouffement général qui se détache de chaque planche composées par Vincent Brugeas et Ronan Toulhoat. Parfois les deux auteurs prennent de la hauteur pour donner à voir dans des plongées d’une redoutable efficacité visuelle, l’absence de perspective, comme pour montrer l’enfermement qui caractérise le Paris des bas-fonds et son absence d’espoir en un avenir meilleur. Les personnages eux possèdent une histoire avec des zones d’ombres qui participent à la construction d’un savoureux mystère. Qui est la fille de Triste Sire et pourquoi est-elle enfermée par son père dans un bouge entourée de filles faciles ? Que cache Saïf qui, de par ses origines, détonne dans le paysage ambiant ? Qui est cette cavalière mystérieuse qui arpente les toits de la capitale ? Quel rôle jouent les confréries dans l’équilibre des rues de Paris ? Le roi lui-même possède ses zones d’ombres et les rapports tendus avec Aliénor d’Aquitaine sont exposés comme un fil narratif d’où découlent bien des tensions. En personnage central Triste Sire, Tristan pour les intimes, possède le pouvoir des rues et la charge de veiller à la sécurité du Roi. Sa connaissance des lieux, son sens de la négociation, de la manipulation et sa capacité à prendre des décisions parfois radicales en font un prince redouté des rues où même les rats se mettent au garde-à-vous sur son passage. Avec Le Roy des Ribauds Vincent Brugeas et Ronan Toulhoat démontrent s’il le fallait encore qu’ils forment l’un des duos scénariste/dessinateur les plus efficaces du moment, capable de s’adapter à tous les contextes et de tisser des récits tout à la fois rythmés, précis, et efficaces dans la manière de tirer les ficelles pour faire croitre la tension. Le Roy des Ribauds, dont le Livre 1 est paru en début d’année s’impose comme l’un des albums les plus stimulants du premier semestre, un de ceux qui donne envie de connaitre indubitablement la suite pour saisir au vol les balises posées dans un Paris médiéval sombre, où la mort guette à l’orée de chacune de ses venelles, dopée par l’agglomération exponentielle de toute une faune bariolée de buveurs de piquette en guenilles. 

Brugeas/Toulhoat – Le Roy des Ribauds Livre 1 – Akiléos – 2015 – 19 euros


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