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Régulateur pour la noble cause ? Retour sur une série steampunk avec Marc Moreno (interview)

Une société semble-t-il vérolée au sein de laquelle s’organise une vie et surtout une mort alimentée par des régulateurs de métier. Biapolis n’est pas la destination de rêve de vacances chics à venir, bien au contraire. Tout y est rongé par la perte de l’âme humaine et de la capacité des hommes à construire les couleurs capables de lui redonner vie. Désespoir irréversible ou possible renouveau ?

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reguDans un univers parallèle au notre, empreint d’une influence victorienne, une série de cataclysmes a obligé les hommes à se replier dans des zones encore préservées. En son sein un équilibre devenu au fil du temps fragile oblige parfois les puissants à faire appel à des régulateurs. Régulateurs – régulations, entendons par là que le monde qui prend corps autour et dans Biapolis, ville-univers, nécessite parfois, lorsque la régulation naturelle ne fait pas son office, à faire appel à des professionnels « institutionnalisés » censés normaliser certaines situations… Des hommes et des femmes qui, faisant fi de leurs croyances et de leur humanité répondent ainsi à des contrats sans arrière-pensée. Chacun d’entre eux se voit, en fonction de son rang, autoriser tel ou tel acte. La régulation nous dit Nyx, le personnage central « est une guerre censée rendre sa souveraineté au peuple, sa fierté aux démunis, et de l’espoir à ceux à qui l’on a tout pris ». Ce discours, c’est celui dispensé dans les « instituts » de formation des régulateurs, peut-être pour illusionner ceux qui pourraient encore avoir des remords dans l’exercice de leur fonction. Tout Biapolis repose ainsi sur un système de peur et de contrôle de la population. Difficile de pouvoir concevoir un avenir dans un tel monde. Et d’ailleurs, si tant est que l’on puisse parler d’avenir, quel visage aurait-il ? Dans une ville qui a vu le ciel et le soleil s’effacer au profit d’une grisaille qui limite constamment le champ de vision, dans une société gangrénée par des luttes intestines et des magouilles sordides, qui a perdu toute âme et toute humanité, et jusqu’à ses couleurs chatoyantes qui pourraient encore susciter et alimenter les rêves, l’avenir n’alimente pas les fantasmes les plus fous et les envies les plus extravagantes.

Dans ce contexte, Aristide Nyx a fait son chemin. Pas que l’homme soit plus vil ou plus avide de sang qu’un autre, pas qu’il soit coupé de toute grandeur d’âme ou que ce qui le rattache au palpable soit effacé de lui à tout jamais, mais ce qui le compose, son histoire, ses souffrances ont peut-être et sûrement joués un rôle majeur dans sa désillusion. Et, lorsqu’un homme a fini de croire aux possibles, le chemin qui le sépare de la mort, la sienne tout comme celle qu’il offre à ses « contrats », s’étiole comme peau de chagrin laissant les latitudes se fondre et parfois disparaitre. Pour autant, Aristide va bousculer les choses, va s’opposer aux évidences, peut-être parce qu’il est différent des autres et que, justement, tous les cataclysmes qui se sont déversés sur lui, telles les pluies torrentielles qui s’abattent sur Biapolis, au lieu de le couper du réel, ont alimenté les racines d’une renaissance à venir. Le régulateur sans âme pourrait ainsi en avoir une et ce petit dérèglement de l’ordre « établi », insignifiant à l’échelle d’un seul homme, remettrait en cause la légitimité de certains pontes et causer leur perte… Tout Biapolis se verrait ainsi offrir une autre voie possible, une alternative à la morosité qui corrode les corps et les âmes.

Nyx dira non. Et cette simple négation enclenchera le processus du renouveau… Dans le dernier tome paru, le cinquième dans l’attente du dernier à venir, le régulateur de classe A se trouvait, bien malgré lui, dans la zone des Faubourgs. Terres inhospitalières au demeurant dans lesquelles pullulent toutes sortes de bêtes mutantes assoiffées de sang et de chair humaine, charognards sans vergogne qui ne laissent que peu de chance à celui qui ne maitrise pas la géographie des lieux. En plein cœur de ces terres abandonnées vivent pourtant des hommes ou plutôt des enfants, des rejetons rejetés qui survivent comme un miracle et un affront à Biapolis. Au contact de Cordelia, jeune fille âgée de seulement 10 ans mais bien plus mûre qu’il n’y parait, Nyx renforcera sa rémission obscurantiste et emmagasinera l’humanité qui se détache de la fillette pour alimenter sa clepsydre et repousser le temps, celui de la perte et de la désillusion. Un nouveau monde peut-il voir le jour et dans l’affirmative quels sacrifices faudra-t-il faire pour déconstruire les fondations vérolées du monde connu ? Le huis clos étouffant qui se développait dans les quatre premiers volets de la série trouve dans le cinquième des raisons d’espérer. Avec un scénario maitrisé qui joue sur les ambivalences, les double-faces, Corbeyran livre une série devenue au fil du temps une référence. Le dessin dense de Marc et Eric Moreno joue sur les couleurs pâles, bétonnées, desquelles l’espoir ne peut se lire. Et se faisant il alimente cette idée que si le plus terrible est déjà là et bien ancré, l’espoir demeure une chimère à atteindre. Pas totalement inaccessible, mais pas non plus gagnée d’avance…

Corbeyran/Moreno/Moreno – Le régulateur T1 à 5  – Delcourt – 2000 à 2013 – 13,95 euros l’un.

 

Interview de Marc Moreno

fond1La série Le régulateur est née au début des années 2000, peux-tu nous dire comment cette série à évoluée avec le temps ?
L’histoire n’a quasiment pas évolué. Après la sortie du tome 1 Corbeyran et moi avons tout décidé, tout écrit et tout découpé en cinq tomes supplémentaires. Depuis le début nous savons où nous allons et comment nous y allons. Ça c’est pour le fond. Pour la forme bien entendu nous nous sommes ménagés des surprises l’un pour l’autre, tout au long des six tomes, afin que ce chemin reste agréable. Même si je savais ce qu’il y aurait dans un album, Corbeyran arrivait à me rendre l’intrigue haletante et émouvante. Au vu de ses réactions lors de la livraison de mes planches je peux dire que c’est réciproque.

Cette série évolue dans un univers steampunk. Peux-tu nous dire ce que représente ce genre pour toi et est-ce que la liberté créatrice qu’il impose (par le fait qu’il laisse une grande marge de manœuvre dans le traitement et la construction de l’univers qu’il dépeint) te permet de pousser toujours plus loin ton imaginaire ? affiche Fantasy copyright Pocket
Avant d’attaquer le Régulateur j’étais passionné (je le suis toujours !) d’Heroïc Fantasy, de Medieval Fantasy et de Dark Fantasy. C’était pour moi les genres les plus à même d’exploiter l’humain dans ce qu’il a de plus brillant et de plus bas. Cette certitude est, j’en conviens, tout à fait arbitraire et subjective. Néanmoins, confronter les personnages de mon imaginaire à des situations épiques, à une nature indomptée, avec une technologie inexistante et des modes de vie en société très basiques, était pour moi le canevas le plus clair et le plus malléable qui soit. J’aurais pu me lancer dans la BD Historique et explorer l’antiquité par exemple, mais sans dragon, sans golem et sans big mage noir de fin de niveau je ne trouvais ça pas très exaltant ! En 2000, grâce à des amis écrivains, j’ai été mis en contact avec ce nouveau genre, né dans les années 80 : Le Steampunk. De l’Historique avec ce que l’on désire à l’intérieur ! Cette uchronie, qui a pour toile de fond le 19ème siècle, s’est révélée pour moi un champ de tous les possibles avec en plus, une technologie naissante faite à base de vapeur, comparable à de la magie. C’est à cette époque aussi (je travaillais dans l’industrie du jeu vidéo) que j’ai appris mon métier d’infographiste 3D. Dès lors, dessiner la perspective la plus périlleuse avec moult ellipses et maints points de fuite n’était plus un frein à la création. J’ai pu m’en donner à cœur joie dans le design et la mise en scène, disciplines bien plus passionnantes car plus proches de l’histoire que ne l’est la perspective.

Biapolis est une ville froide qui se laisse happer par une grisaille continuelle. Peux-tu nous dire comment tu as appréhendé cet univers glacial ?
Par le petit bout de la lorgnette ! En faisant des illustrations de petites scènes et petit à petit, de ruelle en véhicule, de costume en édifice, Biapolis s’est présentée à moi, comme une forêt qu’on explore. Sauf que là, jecaisse m’étais fixé pour cahier des charges de ne pas dessiner un seul brin d’herbe, une seule fleur, une seule feuille. Avant le métal, la brique, le béton ou l’ardoise, je pense que c’est cette absence de végétation qui rend l’univers glacial. En fait dans les cinq premiers tomes on ne voit de la verdure qu’à un seul endroit. Ça prend son importance dans le dernier épisode de la série. Je vous laisse chercher où…

Peux-tu nous parler de la régulation ? Qui sont les régulateurs et quels sont leurs rôles ?
Notre univers repose sur le postulat suivant : Une société en expansion galopante, dans un univers réduit et fini (la ville est une sorte d’île), en viendrait fatalement à se réguler elle-même, pour éviter l’anarchie. Par conséquent, le crime s’institutionnalise. La régulation est la réponse ultime à une société qui s’asphyxie, comme l’animal piégé sacrifie son membre pour survivre… Du moins c’est ce que l’élite de Biapolis a mis en place pour contrôler ses habitants. Au fil des décennies  s’est instauré un système de permis de tuer, d’écoles, d’instituts d’assassins patentés, de castes de terroristes avec leurs spécificités, leurs règles, leurs armes. Il suffit de mandater un régulateur pour une accomplir une basse besogne et être ainsi couvert par la loi. Il y a bien entendu des quotas délivrés aux organismes de régulations et une déontologie à respecter, des échelons qui permettent tel ou tel acte, un code du régulateur. Le corporatisme, pour ne pas dire le clanisme y est très fort. En ça je retrouvais un des éléments recherches05de la Fantasy : l’identification par le design de groupes humains. Les « Ogres Rouges » couverts de peaux de bêtes et armés de haches, les « Guerriers du Chaos » aux étranges piercings et scarifications muent par une idéologie fanatique, les « Mekkas », machines-régulateurs dont on ne sait pas très bien quelle entité se cache derrière ce consortium industriel, les « Groupes Noirs » auxquels appartient Ambrosia, etc.

De longs flashbacks participent à comprendre le rôle et le passé de Nyx. Ce sont aussi des moments qui contrebalancent le réel par la dose d’humanité qu’ils délivrent. Ce contrepoids est-il essentiel selon toi ?
C’est pour Corbeyran est moi tout l’essentiel de notre travail ! Tout passe par l’humain et en l’occurrence, les affres de la vie passée d’Aristide Nyx nous dévoilent par couches successives les maux d’un monde inique, les cautères d’une société lépreuse qui justifie l’injustifiable. Il nous est apparu comme évident que rien ne pouvait mieux parler de l’horreur qu’un enfant broyé par une civilisation tyrannique, enfant qui en deviendra paradoxalement son meilleur implacable ambassadeur…

Le cinquième tome de la série s’ouvre sur l’extérieur de Biapolis. C’est aussi pour Nyx la découverte d’un monde qui, même s’il est connu, cache une organisation propre qui est vitale pour lutter contre les monstres qui le peuplent. Peux-tu nous parler de ton travail sur ce tome un peu différent des autres (plus de flashbacks et plus d’émotions peut-être à représenter) ?
Tout s’accélère (malgré mon rythme de parution !). On se rapproche du dénouement. Qu’est-ce qui se cachepage02BD derrière la méta-régulation ? Que renferme le passé d’Aristide Nyx qui le rende aussi précieux pour l’équilibre sordide de ce monde infernal ? Le tome 5 est plus que les autres le faire-valoir du Grand Final. Pour cela nous voulions qu’il se situe hors de la ville, dans une zone où le chaos débarrassé de son masque d’organisation étatique apparait tel qu’il est vraiment, un territoire de désolation, sauvage et cruel mais où pourtant la vie fragile tient son rôle. Ceci personnifié dans l’étrange Cordélia, qui rappelle à Nyx que l’enfance est précieuse et que les souvenirs de cet âge d’or sont les fondements de l’Homme que l’on décide d’être. Tout dépend de ce que l’on veut garder…

Est-il juste de dire que le jeu de couleurs possède au moins autant d’importance que le dessin sur cette série et comment les as-tu travaillées ?
C’est carrément le plus important dans mon travail. Je ne pense qu’en couleur et ça me prend les trois quarts du temps de réalisation. C’est de l’infographie, sous Photoshop. L’infographie est pour moi le meilleur compromis temps/production/expérimentation. Après avoir mis en couleur une case je peux décider de sa coloration, sa luminosité, sa saturation. Sur papier c’est plus difficile. Il faut tout mûrir avant le coup de pinceau. C’est un autre plaisir que je me garde pour mes travaux personnels d’aquarelle et de peinture à l’huile.

Un petit mot sur la suite, le tome 6…
Cinq petits mots même : Je ne peux rien dire !

 

Affiche fantasy : © Pocket 
Le Régulateur : © Delcourt/Corbeyran/Moreno


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