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Nouvelle Séance : Lost in Translation, de Sofia Coppola
Alone in Tokyo

On a beau les avoir vu des dizaines, peut-être des centaines de fois, les connaître par coeur, certains films (peu nombreux) nous font toujours l’effet d’une première fois. À chaque fois. Lost in Translation est de ceux-là et reste à ce jour la plus belle oeuvre de Sofia Coppola.

Du haut de sa chambre d’hôtel qui domine Tokyo, Charlotte – jeune mariée et jeune diplômée d’une université américaine – contemple cette mégalopole si peu familière. Elle accompagne son mari John, photographe de célébrités, venu dans la capitale japonaise pour le travail. Délaissée par lui, elle s’ennuie et se sent seule, perdue dans un pays dont elle n’a pas la traduction.

Bob Harris, acteur américain quinquagénaire qui a connu ses heures de gloire durant les années 80, arrive à Tokyo afin de tourner une publicité pour un whisky nippon. Le décalage horaire et l’univers inconnu dans lequel il vient de débarquer l’empêchent d’appréhender cette nouvelle réalité dont il n’a pas la traduction.

Une nuit d’insomnie, Charlotte et Bob se croisent au bar de l’hôtel.

Lost in Translation est l’histoire d’une rencontre. Une rencontre inattendue. Une rencontre qui n’aurait sans doute jamais eu lieu dans le pays d’origine des deux protagonistes, puisque c’est justement leur solitude mutuelle et leur perte de repères dans un pays dont la langue comme les coutumes leur sont étrangères qui les ont mené l’un vers l’autre. Une rencontre aux accents baudelairiens, tant elle est soudaine et brève :

Un éclair… puis la nuit ! — Fugitive beauté

Dont le regard m’a fait soudainement renaître,

Ne te verrai-je plus que dans l’éternité ?

Ailleurs, bien loin d’ici ! trop tard ! jamais peut-être !

Car j’ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais,

Ô toi que j’eusse aimée, ô toi qui le savais !

Cette rencontre durera à peine quelques jours. Mais il n’en faut pas plus pour comprendre ce qui est entrain de se produire. Sofia Coppola vient de saisir l’instant durant lequel deux êtres tombent amoureux avant même qu’ils ne l’aient réalisé.

Oscillant entre plans larges montrant l’immensité des rues de Tokyo que les passants traversent de part en part et scènes dans des bars, clubs de strip-tease ou encore salles d’arcade bondés, la mise en scène de la cinéaste traduit parfaitement toute la frénésie de la mégalopole nippone. Une frénésie qui contraste avec le calme de la découverte de Kyoto, de ses cerisiers en fleur, de ses temples et de ses geishas par Charlotte – instants sur lesquels la caméra s’attarde et qui rapprochent le spectateur de l’histoire poétique qui lui est contée.

À cette poésie s’ajoute une dimension comique tout en subtilité, avec uniquement de l’humour de situation : une douche dont la hauteur de la poire est calibrée pour les japonais et ne peut pas se remonter pour satisfaire le mètre quatre-vingt de Bob ; le rasoir minuscule avec lequel il doit manoeuvrer ; le talk-show japonais auquel il est obligé de participer et durant lequel il est aussi à l’aise qu’un éléphant dans un magasin de porcelaine ; et surtout, la scène du tournage de la publicité pour le fameux whisky nippon – raison de sa venue à Tokyo – qui est la métaphore parfaite du titre Lost in Translation. Mais n’en disons pas plus…

La même subtilité se dégage des scènes d’intimité ou de séduction entre Bob et Charlotte. Il est d’ailleurs difficile de leur trouver un qualificatif exact puisqu’il ne s’agit pas à proprement dit de scènes d’amour. À peine un baiser sera échangé. Pourtant, Sofia Coppola parvient à insuffler cette intimité propre aux relations amoureuses en une fraction de seconde grâce à un regard échangé durant un karaoké, un Bob arpentant les couloir de l’hôtel en portant une Charlotte endormie pour la coucher, ou encore une main qui effleure un pied.

Au-delà de cette mise en scène extrêmement subtile et qui est pour beaucoup dans la réussite de Lost in Translation, le film a pour autre atout indéniable son duo d’acteurs et l’alchimie qui s’en dégage.

Il est difficile aujourd’hui d’imaginer un autre que Bill Murray bataillant avec sa poire de douche, impérial dans ce rôle de quinqua désabusé et dont le décalage horaire qui le touche n’est que l’allégorie du décalage qu’il connait dans sa vie. Quant à Scarlett Johansson, qui n’avait pas vingt ans lors du tournage du film, sa maturité et son naturel sont tout simplement stupéfiants. Elle évolue devant la caméra avec une aisance sans commune mesure, elle qui venait à peine d’être révélée au cinéma par L’homme qui murmurait à l’oreille des chevaux de Robert Redford. Rétrospectivement, la carrière qu’elle a menée depuis se justifie amplement.

De manière beaucoup plus personnelle, Lost in Translation est pour moi un film à part. Parce qu’il me ramène à l’époque à laquelle je l’ai découvert pour la première fois. Parce que je ne me lasse pas d’écouter le titre Alone in Kyoto de Air. Parce qu’il me rappelle sans cesse une rencontre. Et surtout parce qu’il me prouve que les plus belles oeuvres sont empruntes de simplicité : la simplicité d’une histoire sans coup de théâtre, sans heurt, sans drame.

Peu de films ont pris ce risque. Tout comme le risque de laisser sa fin en suspens. Car quasiment vingt ans après la sortie de Lost in Translation, un même mystère demeure toujours : que murmure Bob à l’oreille de Charlotte dans les tous derniers instants du film ? C’est peut-être la raison pour laquelle je ne me lasse pas de le voir, m’attendant chaque fois à en trouver enfin la réponse.

Lost in Translation, réalisé par Sofia Coppola. Avec Scarlett Johansson, Bill Murray, Giovanni Ribisi, Anna Faris, … Sorti sur nos écrans le 7 janvier 2004.


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