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La BD du jour : Là où se termine la terre d’Alain et Désirée Frappier (Steinkis)

A l’instar de l’Argentine le Chili devait payer un rude tribut à l’agitation des années 60, viciées par la mainmise des Etats-Unis sur le sud du continent. Au travers de l’histoire de Pedro Atías, Alain et Désirée Frappier entrent dans la société chilienne de l’époque en nous présentant les espérances d’un peuple marqué par la figure de Salvador Allende, écarté de longues années du pouvoir et devenu l’espoir d’une nation…

Les années 60 sont loin d’être les plus calmes de notre histoire récente. La guerre froide qui tend les relations entre les deux blocs idéologiques forts de l’après seconde guerre mondiale participe à l’émergence de situations locales tragiques. Durant cette période l’URSS étend son emprise sur les nations affaiblies du cœur de l’Europe jusqu’à cette symbolique entrée des chars russes dans la capitale tchécoslovaque au printemps 1968. De son côté les États-Unis, en plus d’entretenir un racisme intérieur fort à l’encontre des populations afro-américaines, va tenter de contrôler politiquement cette Amérique du sud dont les économies et les régimes vacillent. Le phénomène n’est pas nouveau, il date du dix-neuvième siècle et de l’intérêt pour le président Monroe d’unir les Amériques, ou plutôt d’assujettir le sud à la domination du nord.

Au milieu de cette poudrière, Cuba, ancien bordel états-unien, défie l’ogre au travers d’une révolution menée par une troupe d’hommes habités de convictions et d’idéaux en contradiction avec les intérêts américains. Cuba et le Che, martyr d’une espérance, viennent raviver l’espoir des nations affaiblies du sud. Au pays du billet vert la situation ne pouvait pas s’inscrire dans cette tendance propre à raviver les idéologies gauchistes. Dès lors les coups d’états financés par les États-Unis et « accompagnés » par la CIA, en passant par le financement de campagnes électorales de régimes locaux pro-américain, se multiplient, et ce, même si les idées socialistes demeurent très présentes au sein de populations majoritairement agricoles privées de leurs terres. Le Chili ne déroge pas à la règle. Il est d’abord un pays à la géographie contraignante, bande de terre étirée sur plus de 4300 km sur à peine 180 km de large, barré par la Cordillère des Andes à l’est et le désert d’Atacama au nord. Il est ensuite un pays d’idéaux. Des idéaux portés notamment par une Gabriela Mistral très proche du peuple devenue Prix Nobel de littérature en 1945 ou par celui qui devait ranimer la flamme d’un peuple déçu et qui deviendra une icône de la liberté et de l’esprit social, Pablo Neruda.

Là où se termine la terre, le récit composé par Désirée et Alain Frappier se propose de revenir sur ces années troubles au Chili du début des années 60 et de la coupe du monde de football qui devait « réunir » les classes, à l’élection de Salvador Allende à la présidence. Une petite dizaine d’années qui devaient durablement marquer un peuple meurtri de l’intérieur mais ouvert à l’espérance. Les deux auteurs reviennent donc sur ce laps de temps court et dense à la fois en s’appuyant sur le témoignage de Pedro Atías, fils de l’écrivain Guillermo Atías, qu’ils ont rencontré sur Paris un peu par hasard. L’homme leur confiera les mémoires de cette période, en confrontant son destin personnel à celui de son pays. Il relève ainsi parfois les incohérences d’un dégoût de l’Amérique contrebalancé par une admiration porté à sa culture, notamment cinématographique, et à son mode de vie. Le jeune homme des années 60, fort de ses convictions et de la montée en puissance d’une révolution douce, porte encore l’espoir d’une amélioration des conditions de vie des chiliens avec peut-être en fond l’image de la « réussite » cubaine.

Le récit construit par Désirée et Alain Frappier se fait tout à la fois précis dans les faits présentés, appuyé par une documentation colossale listée en fin d’album, et porté sur l’aspect humain et la personnalité de Pedro qui lie l’ensemble. L’intime vient ainsi s’immiscer dans les grandes phases politiques qui animent la nation en donnant la vision d’un jeune homme ouvert aux idées humanistes qui découvre le monde. Le dessin d’Alain Frappier se fait totalement immersif jouant sur l’épure pour illustrer les aspects documentaire et historique, se portant au plus près des personnages pour présenter la vie de Pedro et jouant sur la poétique pour mettre en scène la beauté plurielle d’un Chili trop méconnu. Un roman graphique à la poésie et à l’émotion marquées qui nous fait entrer de plain-pied dans l’agitation sud-américaine des années 60.

Frappier/Frappier – Là où se termine la terre – Steinkis


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