- Article publié sur MaXoE.com -


‘Dimensions’ de Nathalie Cabrol, le quantique des possibles



Vous avez déjà pu découvrir sur MaXoE certains ouvrages de Nathalie Cabrol, astrobiologiste et directrice du centre de recherche Carl Sagan à l’Institut SETI. En 2022, son ouvrage Voyage aux frontières de la vie a remporté le Grand Prix des Lecteurs. La scientifique, Maxôme d’Honneur de la 13e édition du MaXoE Festival, a sorti son premier roman Dimensions il y a quelques semaines. Et on peut d’ores et déjà vous le dire : vous ne verrez plus ‘la vie’ de la même manière après l’avoir lu !

Dimensions est donc le premier roman de Nathalie Cabrol. C’est un thriller scientifique dense, parfois exigeant, mais jamais ennuyeux. On connaît l’auteure comme astrobiologiste et directrice du centre de recherche Carl Sagan à l’Institut SETI. On pourrait s’attendre à une démonstration scientifique déguisée en fiction. C’est tout l’inverse : la science irrigue le récit sans jamais prendre le pas ni sur les personnages, ni sur le plaisir de lecture.

L’histoire s’ouvre en 1519, dans les derniers instants de Léonard de Vinci. Avant de mourir, il laisse derrière lui des carnets dissimulés, remplis de visions et d’avertissements qui l’ont poursuivi jusqu’à la fin de sa vie. Cinq siècles plus tard, leur réapparition coïncide avec un événement inexplicable : trois objets d’origine extraterrestre s’écrasent dans l’Altiplano chilien. Leurs symboles semblent renvoyer aux écrits du maître de la Renaissance, ouvrant une enquête qui entraîne les personnages du Népal à Santa Cruz aux États-Unis mais aussi en France (du quartier Saint-Michel à Paris aux caches oubliées du Clos Lucé), jusqu’aux Andes et à San Pedro de Atacama. Derrière cette course contre la montre se pose une question bien plus vaste : que faisons-nous de la connaissance lorsque celle-ci dépasse tout ce que nous pensions savoir ?

Ce qui distingue Dimensions de nombreux autres thrillers scientifiques, c’est que la science n’y sert jamais de simple décor. Astrobiologie, neurosciences, physique quantique et réflexions sur l’émergence de la conscience et de l’univers nourrissent véritablement l’intrigue. Sans chercher à impressionner, Nathalie Cabrol rend accessibles des notions complexes tout en préservant leur richesse. Elle préfère susciter la curiosité plutôt que distribuer des certitudes. Elle lance des hypothèses en les expliquant pour nous permettre à notre tour de nous interroger.

Il est également difficile de ne pas voir un écho des épreuves qu’a traversées l’auteure pendant l’écriture. Sans jamais verser dans l’autobiographie, le roman donne une résonance particulière aux questions de ce qui persiste, à travers le temps, l’espace ou la conscience. Cette dimension plus intime affleure discrètement tout au long du récit et lui apporte une profondeur qui dépasse le simple exercice intellectuel.

Le roman prend également le temps d’explorer d’autres façons d’appréhender le monde, à commencer par les premières pages du livre qui nous emènent au nord-est du Népal, avec le parcours initiatique du jeune Tenzin Yangsto. Ces chapitres situés dans l’Himalaya ne relèvent pas du folklore. Ils offrent un contrepoint authentique à l’approche scientifique occidentale et interrogent autrement la conscience, le temps et notre rapport au réel. Cette confrontation entre différentes traditions de pensée, mythes fondateurs et croyances constitue sans doute l’un des aspects les plus originaux du livre.

Une autre idée (dimension) traverse tout le récit : notre responsabilité envers la Terre et la vulnérabilité de notre monde. Sans jamais transformer son roman en manifeste écologique, Nathalie Cabrol rappelle que nous continuons à fragiliser la seule planète habitable dont nous soyons certains, alors même que nous scrutons le cosmos à la recherche d’autres formes de vie et que nous ambitionnons de coloniser d’autres planètes. Cette réflexion, jamais pesante, donne une profondeur supplémentaire à l’intrigue.

Les personnages participent pleinement à cette confrontation des idées. Kathryn Pearce, scientifique rigoureuse et rationnelle, sert de point d’ancrage au lecteur. Face à elle, Carter Walsh, à la réflexion profonde, cultive une part de mystère qui nourrit l’intrigue sans jamais tomber dans la facilité. Pieter Van Asten, collectionneur d’objets d’art sans scrupules, et Gio Romano, trafiquant d’art international, viennent enrichir cette galerie de personnages. Autour d’eux gravitent chercheurs, militaires et acteurs plus ambigus de cette course mondiale, chacun défendant une vision du monde cohérente avec ses propres convictions. Même les antagonistes échappent au manichéisme, ce qui confère au récit une maturité bienvenue. Enquêtes, actions et découvertes s’enchaînent, ponctuées à chaque fois de moments de tension, de questionnement, d’appréhension de l’inconnu, d’émerveillement.

L’un des aspects les plus réussis du roman est la manière dont il aborde la question du vivant. Le contact avec une intelligence non humaine n’est jamais prétexte au spectaculaire. Nathalie Cabrol s’intéresse avant tout aux implications philosophiques, biologiques et éthiques d’une telle rencontre. Qu’est-ce qui définit une conscience ? Comment reconnaître une forme de vie radicalement différente de la nôtre sans chercher à la faire entrer dans nos propres catégories ? Ces interrogations donnent au roman une portée qui dépasse largement celle d’un simple thriller. Elles permettent une rencontre à la fois physique, quantique, métaphysique et de science-fiction. Là encore, chacun pourra y trouver matière à s’interroger.

On retrouve également, tout au long du livre, la fascination de l’auteure pour l’exploration. Elle-même en a conduit de nombreuses dans des lieux où la vie ne semblait pas pouvoir exister (comme le Licancabur, objet de ses travaux de recherche dans son livre Voyage aux frontières de la vie mentionné en introduction). Les descriptions des hauts plateaux andins, du désert d’Atacama ou des paysages himalayens ne servent pas uniquement de décor. Elles rappellent que l’inconnu n’est pas seulement dans l’espace, mais aussi sur notre propre planète et, peut-être, au plus profond de nous-mêmes. On peut d’ailleurs lire, vers la fin du livre, ces lignes très inspirantes : « Le Maître du Temps est responsable de l’expérience spatiotemporelle sur Terre et a mis en mouvement la structure de cette réalité…».

Sur plus de cinq cents pages, l’intrigue multiplie les époques, les lieux et les personnages. Le récit embrasse un nombre impressionnant de thèmes, comme la science, la spiritualité, l’histoire de l’art, la géopolitique, le changement climatique et les civilisations anciennes. Il ne s’agit pas d’un thriller au rythme effréné. L’auteure s’autorise quelques détours pour développer ses idées, et cela fait pleinement partie de la réflexion qu’elle propose. Léonard de Vinci constitue la matrice du roman. C’est à partir de ses travaux que Nathalie Cabrol rend progressivement imaginable ce qui paraissait jusque-là impossible. On peut notamment lire cette traduction d’une note présente dans le roman : « Dans la profondeur de l’ombre, la lune dévoile sa lumière cachée, une vérité intemporelle sur l’unité du tout et la plénitude de l’un. »

L’ambition du roman est manifeste : on sent qu’il a mûri pendant plusieurs années. Cette longue gestation se retrouve dans la cohérence de l’univers qu’il construit et dans son refus des explications faciles. Nathalie Cabrol ne transforme ni la science en magie, ni le mystère en simple artifice narratif. Elle préfère laisser le doute s’installer et rappeler que les plus grandes découvertes commencent souvent lorsque nos certitudes vacillent. Il ne faut pas avoir peur de douter pour nous dépasser comme le font certains personnages. Ainsi, on suffoque presque avec Tenzin pris entre les parois, autant qu’on s’émerveille avec les personnages devant un tube qui donne naissance au système solaire. Sommes-nous prêts « à entrer dans la lumière de l’univers » ?

Dimensions n’est pas un roman que l’on oublie une fois la dernière page tournée, c’est une véritable expérience immersive qu’il nous propose. Certaines scènes très visuelles et remarquablement décrites reviennent en mémoire, certaines idées continuent de faire leur chemin et plusieurs questions demeurent volontairement ouvertes. Après la publication de nombreux ouvrages scientifiques, d’essais et de récits, ce premier roman généreux et plein d’énergie est une belle réussite. Un ouvrage indispensable pour qui accepte de laisser son esprit voyager au-delà du perceptible et s’autorise à penser au-delà des évidences pour envisager d’autres niveaux de réalité.

Pour en savoir plus sur l’ouvrage, ne manquez pas de regarder cet extrait du long entretien que Nathalie Cabrol nous a accordé dans le cadre du MaXoE Festival 2026, dont la scientifique est notre Maxôme d’Honneur. Vous pouvez retrouver l’intégralité des vidéos sur notre chaîne YouTube.