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Explora, nouvelle collection chez Glénat – interview avec Christian Clot

La naissance d’une nouvelle collection de bandes-dessinnées donne toujours lieu à beaucoup d’émotions et de tensions. D’émotions, car bien souvent elle exprime et exhale, pour celui qui prend en main sa destinée, une passion de toujours. De tensions car exposer à un large public cette passion s’apparente vite à une mise à nue, et le risque que cette passion ne soit pas partagée par le plus grand nombre reste une possibilité à ne pas exclure. Explora, son directeur de collection nous le dit dans le long interview qu’il nous a accordé, représente l’expression d’une passion. La mise en place n’a pas été facile, car il fallait non seulement convaincre l’éditeur de sa pertinence et de son potentiel, mais il fallait aussi trouver l’équipe, de dessinateurs et de scénaristes, capable de l’animer tout en restant fidèle à la philosophie qui a présidé à sa naissance. Explora devra donc être suivi de près et les deux premières références déjà publiées démontrent toute l’exigence et la rigueur de Christian Clot, tout son engagement pour faire de cette nouvelle entité en BD, une collection repère… A vous de découvrir et de faire découvrir cette collection pour l’ancrer durablement dans le paysage du 9ème art !

 

 

Pouvez-vous tout d’abord présenter votre parcours ?
Je suis né en Suisse où j’ai assez tôt commencé à faire de la montagne et à voyager dans les paysages qui m’environnaient. Mais j’entendais très souvent que tout était connu et que l’on savait tout, aussi je ne pensais pas alors à l’exploration comme métier. Comme j’aimais beaucoup le théâtre, je suis dans un premier temps devenu comédien car créer des rôles me permettaient aussi de découvrir des personnages nouveaux. J’ai travaillé une dizaine d’année comme comédien, mais aussi cascadeur et metteur en scène avec la troupe que j’avais créé. Mais je continuais de voyager autant que possible et au fur à mesure de mes expéditions, j’ai réalisé qu’il restait en réalité bien des choses à découvrir, à explorer et de nombreux questionnements sur notre planète. L’appel du large a été le plus fort ! Aussi un jour ais-je décidé de quitter la scène et de me consacrer à mon nouveau travail d’explorateur. Mais comme j’ai aussi toujours aimé les arts et raconter des histoires, j’ai commencé à réaliser des films et à écrire des livres concernant mes expéditions, les milieux rencontrés ou l’histoire. La bande dessinée était quelque chose dont j’avais envie depuis très longtemps, mais il fallait que je trouve le temps de m’y plonger. C’est enfin chose faite. On peut suivre mon parcours et mes expéditions sur mon site www.christianclot.com.

Si des albums ont déjà été édités par quelques éditeurs sous la thématique des découvertes, jamais une collection ambitieuse attaché à ce seul domaine n’avait vu le jour. Pouvez-vous nous parler de la genèse de ce projet et de sa mise en forme concrète ?
Cela fait plusieurs années que j’avais cette collection en tête. A mon sens, bande dessinée et grands explorateurs étaient fait pour se rencontrer, tant ces personnages ont vécus des aventures extraordinaires et méconnues. Ils ont souvent inspiré des histoires de fiction, à commencer par Conan Doyle, Spielberg, Lucas ou autres. Alors pourquoi ne pas raconter leurs véritables histoires ? Je pense que, souvent, la craintes était que ces personnages historiques ne soient poussiéreux, ennuyeux à raconter. Il n’en est rien. Chacun d’eux, à leurs époque respectives, étaient résolument moderne puisqu’ils voulaient aller plus loin que ce qui était connu, dépasser des limites, et résolument aventurier puisqu’ils ne savaient pas où ils allaient. Et moderne, ils le sont toujours : ils se battaient contre un système, étaient des rebelles, écorchés vifs… Il suffit d’aller un peu creuser dans leurs véritables personnalités pour en faire des êtres fabuleux à raconter en BD. Après, il a « suffit » d’en convaincre un éditeur. Et Glénat à oser se lancer dans ce pari. Je les en remercie.

Les explorations fascinent souvent les gens notamment pour le volet aventure qu’elles induisent. Vous qui êtes un explorateur contemporain, pouvez-vous nous parler des voyages qui vous ont influencés pour prendre le grand large ?
En réalité, ce sont moins les voyages des autres que les paysages qui m’entouraient, enfant, qui m’ont incité à la curiosité et à prendre le large. Mais que pouvait-il y avoir derrière la colline, la forêt, l’horizon ? Et je crois que c’est le propre de beaucoup d’explorateur de ne pas avoir attendu d’être influencé par les autres, mais de vouloir tracer sa propre route, de dépasser les limites, de se battre pour l’idée qu’il existe encore, en bien des lieux, des choses inconnues à découvrir. Ensuite, une fois mes premières expéditions réalisées, je me suis passionné pour l’histoire, car j’ai compris que pour bien appréhender mon présent et ce qu’il reste à faire, je devais connaître le passé et mes prédécesseurs. Parmi eux, beaucoup m’ont fasciné, à commencer justement par Magellan. Shackleton, Amundsen, Drake, Monfreid, mais je pourrais en citer tant d’autres, m’ont impressionnés par leurs parcours, abnégations ou passions… Si vous ne les connaissez pas, ne vous inquiétez pas, ils seront bientôt dans Explora !

Dans votre travail de responsable de collection et de scénariste, le travail documentaire est-il essentiel ? vos récits sont-ils envisagés sous un volet historique pur (aidés par les témoignages écrits qui nous sont parvenus), ou bien avez-vous inclus dans chaque projet une part romanesque ?
Il est évident que les recherches documentaires historiques sont importantes pour Explora. Elles nous donnent le corps, la base, le terrain sur lequel travailler. Après, je m’attache plus à rendre l’état d’esprit, l’état d’être de ces personnages. Pour faciliter le scénario, rendre l’album passionnant, nous nous accordons une marge de manœuvre scénaristique quand à certains faits. Mais je pense sincèrement rendre un vrai hommage à ces explorateurs en cherchant à les comprendre de l’intérieur plus qu’à vouloir, à tout prix, coller à la réalité. Ce que vous lirez sont donc bel et bien les véritables contextes, lieux, objets et histoires des expéditions racontées, mais avec une part de scénarisation pour aller au cœur des personnages. J’essaye de faire comprendre leurs personnalités, états d’esprits. Le cahier historique à la fin de chaque album permet à tous ceux qui le veulent d’aller plus loin dans la véritable histoire de l’explorateur d’avoir les renseignements essentiels et une bibliographie.

Pouvez-vous nous parler des deux projets qui sortent bientôt. Peut-être tout d’abord celui consacré à Magellan. Pour ouvrir une collection ce navigateur était-il celui qui s’est imposé de prime abord pour vous ?
Sans aucun doute. Ce qu’il a fait est extraordinaire, le tout premier tour du monde connu. Mais ce qu’il a du faire pour le réaliser l’est encore plus. Il montre combien il est important de se battre pour ses idées, de ne jamais baisser les bras… Lui a été prêt à tous les sacrifices afin de rendre son voyage possible, quittant son pays, l’être aimé, laissant tout ce qu’il aimait derrière lui pour aller demander à un Roi ennemi de lui faire confiance ! Ce que j’aime encore plus chez Magellan, c’est que tout le monde connait son nom, mais personne ne sait vraiment son histoire. Il est même souvent présenté comme un homme austère et inintéressant. Croyez-moi sur parole, il n’en est rien. Pensez-vous vraiment que l’on puisse être un personnage fade et peu intéressant alors que, partit de rien il a réalisé ce que tout le monde à l’époque pensait totalement impossible ? Il a été jusqu’au bout du possible en se forgeant une légende… Il était une évidence pour débuter Explora.

J’avoue que je ne connaissais pas Mary Kingsley. Pouvez-vous nous parler de cette femme et de son parcours ?
On l’oublie un peu trop souvent, mais il y a d’extraordinaires femmes exploratrices, dont Mary Kingsley. Mais c’est vrai qu’elle est peu connue en France. J’espère que cet album comblera un peu cette lacune. Imaginez : jusqu’à trente ans elle n’avait jamais quitté Londres et ses environs, s’occupant de sa mère malade et vivant dans la mémoire d’un père toujours absent. Puis ses parents meurent et, du jour au lendemain, elle va partir pour l’Afrique centrale, dans la forêt tropicale, car elle avait été bercée par les récits de son père et les livres d’autres explorateurs. Mais nous sommes en 1893 ! Une femme ne voyage pas seule, la plupart des secteurs sont inconnus, les indigènes sont considérés comme des cannibales et personne n’ose vraiment s’enfoncer dans la forêt. Elle va non seulement le faire seule, allant plus loin que quiconque à l’époque, mais en ramener des informations et documents particulièrement importants pour la compréhension des peuples indigènes. Elle en deviendra ensuite, à Londres, l’une des plus grandes défenderesses. Un parcours hors du commun pour une femme qui s’est véritablement éduquée, crée toute seule. Et je ne vous parle pas de ses aventures face à des crocodiles, en apprenant à diriger une pirogue ou en escaladant la première le Mont Cameroun…

Dans chaque exploration il y a une part d’inconnu et de danger. Qu’est-ce qui poussent ces explorateurs à prendre de tels risques ? Avaient-ils tous consciences que quelque chose de grand se caché au-delà des mers ou de certaines terres ?
Dangers, inconnus, inconforts, ne sont rien devant le feu qui brule en chacun des explorateurs, devant le besoin d’aller voir au-delà du monde connu. La plupart des explorateurs connus ou inconnus ont souvent commencé simplement à voyager par goût, envie, avant de réaliser qu’il y avait des découvertes réelles à faire. Ensuite, on peut donner beaucoup d’explication : rêve de gloire, de reconnaissance, d’argent… Mais vraiment, il est des manières bien plus aisées pour y parvenir. Je suis persuadé que pour beaucoup, la raison est plus simple et à la fois inexplicable : un besoin impérieux de dépasser des limites, d’élargir l’espace, les connaissances. Un côté rebelle et contestataire aussi de ne pas accepter les grands courants de pensées comme un absolu, l’idée que tout est connu, que tout a été fait. Aller dans des mondes inconnus est un rêve que l’on fait tous lorsque l’on est enfant. Les explorateurs le mettent seulement en application au fil de leurs vies.

Les programmes scolaires résument bien souvent une découverte à une date. Votre souhait avec cette collection était-il d’aller au-delà, d’exposer les difficultés (financières, idéologiques ou religieuses) auxquelles se sont heurtés ces découvreurs et plus que ça l’influence/l’impact qu’ont pu avoir ces découvertes sur l’histoire ?
Oui. Au-delà de vouloir raconter ces explorateurs, j’ai envie de dire au lecteur que se battre pour ses rêves, cela vaut la peine. Ce n’est jamais la voie la plus facile. Mais c’est celle qui apporte le plus de satisfaction. Et s’il faut aller là où personne n’a encore été, alors pourquoi pas ? Ce que ces explorateurs ont en commun, c’est que tout le monde leurs disaient que c’était impossible, et qu’ils l’on fait tout de même. C’est encore vrai aujourd’hui. Il faut se battre pour aller au bout de ses envies. Il y a en effet de nombreuses contraintes, à commencer par l’économie, les idées reçues, les frontières politiques et parfois les idéologies… Mais cela en vaut tellement la peine. Chacun des albums d’Explora nous parle d’un explorateur, mais plus encore de personnes qui n’ont jamais baissé les bras. Et si les découvrir peut donner le goût à certain de faire de même, que cela soit pour construire un train électrique ou aller sur la lune ma foi… Ce serait fabuleux.

Quant à l’impact des explorateurs sur l’histoire, pour moi les choses sont simples : ce sont les conquérants qui ont créé les frontières que nous connaissons aujourd’hui, mais ce sont bien les explorateurs qui, avant eux, ont permis de repousser les limites du monde connu, de dessiner les contours des continents, des terres, des montagnes ou des mers. Sans eux et leurs esprits de découvertes, nous penserions toujours que l’Atlantique n’a pas de fin, que nous sommes seuls au monde et nous ne mangerions ni pomme de terre, ni épice, ni maïs et bien d’autres choses qui n’existaient pas en Europe avant que l’on ne découvre les terres « de l’autre côté du monde ». Alors oui, l’impact des explorateurs sur l’histoire est indéniable. Maintenant, et sans discussions possible, la manière de découvrir de nouveaux lieux, peuples ou autres –et cela va redevenir vrai avec l’espace par exemple- doit se faire avec un véritable respect et questionnement pour ne pas détruire ce qui existe.

Comment envisagez-vous la suite de cette collection (rythme de publication, titres en préparations…) ?
Les ambitions sont grandes. Il existe tellement de personnages incroyables. L’idée est de raconter des explorateurs de toutes nationalités, européens, américains, asiatique ou autres, hommes et femmes, dans tous les milieux de notre planète. Mais il faudra faire des choix, du moins dans un premier temps, car pour assurer une bonne qualité à chaque album et aux recherches qu’il demande, nous pensons rester à un rythme de quatre albums par an. Mais c’est une collection qui démarre et nous ajusterons en fonction des envies et bien entendu de l’accueil du public. Nous préparons déjà les prochaines sorties bien entendu, pour cette année Percy Fawcett, le véritable Indiana Jones et le capitaine Richard Francis Burton aux sources du Nil. Puis pour 2013 Henry de Monfreid en Mer Rouge, Tenzing et Hillary, les premiers sur l’Everest ou encore Marco Polo. Après, il y a déjà plusieurs autres sujets en préparation, mais il est encore un peu tôt pour en parler. Et nous sommes toujours ouverts aux nouvelles idées car il y a beaucoup de personnages moins connus mais très intéressant. Alors longue vie à Explora !

Les deux premières planches sont tirées de l’album Magellan et les deux dernières de l’album Kingsley – Glénat – 2012 
Merci à Sophie, Elise, Marion et l’équipe de Glénat d’avoir permis la réalisation de ce dossier et de cette semaine spéciale


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