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La Première guerre mondiale : La guerre et après (1ère partie)

Lorsque l’Allemagne brise la neutralité de la Belgique, entraînant une guerre à l’échelle mondiale, il ne fait aucun doute, dans l’esprit de la plupart des Français engagés de la première heure, que le retour dans les familles sera rapide, au point que, sur les quais des gares, des promesses de passer le Noël à venir ensemble semble s’imposer. Il n’en sera rien, et, bien au contraire, ceux qui reviendront les premiers seront tout simplement les premières victimes de ce conflit sanglant. En novembre 1918, lorsque l’Allemagne dépose les armes, le bilan de ce conflit dépasse l’entendement, tant en pertes humaines qu’en blessés meurtris dans leur chair et dans leur âme. Les millions de morts des deux camps laissent fleurir jusque dans les villages les plus reculés des monuments aux morts sur lesquels la liste des soldats tombés parait interminable, laissant des femmes sans époux et des enfants sans père. La bande dessinée aborde de façon plutôt documentée et juste la thématique des conséquences du conflit, notamment au travers de deux sujets majeurs que nous vous proposons d’explorer, à savoir les « gueules cassées » et l’utilisation des gaz chimiques.

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L’image des gueules cassées 

Gueules cassées revenues de l’enfer et qui exposent aux yeux de ceux qui, restés loin du front et ne pouvant ou ne voulant saisir toute l’atrocité des combats, ce que pu être l’un des moments les plus sombres de l’histoire de France. Les terribles affrontements au corps-à-corps laissent s’exprimer les rancœurs contenues, les souvenances d’un passé pas si lointain, de batailles déjà épiques et forcément meurtrières. L’autre, cet ennemi intime, celui que l’on imagine si différent de nous, empli de telles monstruosités que les cauchemars les plus expressifs et les plus sensibles pourraient à peine y donner forme, se révèle pourtant bel et bien notre semblable, celui qui nous renvoie en pleine face l’image de cet être égaré que la guerre à fait de nous. Un être terrassé par la peur, capable de tout pour survivre, prêt à manger et à boire l’impensable, prêt à sauter de la tranchée au petit matin, baïonnette au bout du fusil en reniant tout humanisme pour, guidé par des pantins gesticulants des semblants d’ordres, répandre encore et toujours la mort. Une faucheuse qui étrangement peut se faire tout aussi présente dans notre sommeil que lors des virées suicidaires sur ce no man’s land interminable – véritable tombeau à ciel ouvert sur lequel pourrissent déjà des cadavres pas très frais de combats plus anciens – qui s’étend juste devant nos yeux. Il arrive que de ces combats cadencés par les tirs parfois continus d’une artillerie lourde réchappent quelques bienheureux. Pas toujours frais ils arborent des faciès marqués par les éclats sournois d’obus qui ne tuent pas tous les hommes mais laissent les traces indélébiles de leur passage, comme si la guerre devait se transporter hors des tranchées et rendre-compte, sur le dos de ses soldats sacrifiés qui ne retrouveront jamais ou si peu le regard de leurs proches, de ce que fut la Grande Guerre afin qu’elle soit, de toute évidence, la Der des Der…

Putain de guerre ! de Tardi

Putain de guerre ! de Tardi

La bande dessinée rend compte de belle manière du destin de ces gueules cassées. Tardi, encore lui, évoque le sujet avec force dans Putain de guerre !. Alors qu’il présente la fin du conflit avec le retrait de France des derniers Allemands il évoque les conséquences tragiques pour les hommes ayant combattus jusqu’à l’ultime point les rapprochant de la mort : Ils allaient [les soldats allemands – ndlr] rentrer chez eux le cœur léger, aucun village allemand n’avait été détruit, par contre ils laissaient derrière eux de sacrées traces ineffaçables. Si aucune ville allemande n’avait souffert, les hommes mutilés, les veuves et leurs mômes n’avaient plus que leurs yeux pour pleurer, tout comme nos veuves et nos pupilles.

Ces lendemains qui saignent allaient être terriblement douloureux, sauf pour les fournisseurs de prothèses. Chez nous, ce serait le temps de la « main nationale » fabriquée par des poilus culs-de-jatte. Pourquoi a-t-on montrés nus ces hommes à jamais cassés en deux par la peur ? On a parlé de « l’obusite », on les a traités de simulateurs. Pourquoi les avoir montrés ainsi ? Pour des raisons médicales ou pour les humilier davantage ?

En décembre, l’Allemand qui avait mis toute sa science, durant quatre ans, à rendre plus efficaces les gaz de combat allait recevoir le prix Nobel de chimie ! On s’était moqué de nous ! La supercherie m’avait rendu méchant et c’est pas ta croix de guerre qui atténuera ma haine à ton égard, « notre bon maître »…

S’en suit, sur deux planches de neuf cases chacune, une galerie de portraits, façon trombinoscope, de gueules cassées, de ces hommes à jamais défigurés qui allaient offrir à la vue de tous ce que purent être les sales moments passés dans les tranchées. Les plus sceptiques pouvaient dès lors découvrir que les blessures de guerre n’étaient pas que le fait de mutilations physiques opérées par des soldats voulant fuir le front. Les éclats d’obus, les balles perdues, l’effet des gaz chimiques toujours plus puissants, laissaient des hommes aveugles ou aux visages à jamais déformés malgré tous les talents de la médecine réparatrice de l’époque. A se demander si la mort n’aurait pas été plus douce…

Gueule d’amour de Ducoudray et Priet-Mahéo

Dans Gueule d’amour Aurélien Ducoudray et Delphine Priet-Mahéo suivent le destin d’un de ces héros de la Grande guerre, porte étendard de la douleur physique et psychologique si présente dans les tranchées durant plus de quatre ans. Les hommes étaient partis pour sauver la nation, éviter qu’elle ne sombre sous les coups d’une artillerie allemande fière et supérieure en nombre. Beaucoup sont morts sur le no man’s land ou dans les tranchées creusées à quelques dizaines de mètres du feu ennemi. Au total près d’un million et demi de victimes militaires. Le chiffre des blessés lui et stratosphérique, plus de quatre millions d’hommes amochés, rendus aveugles par les gaz, amputés à proximité immédiate du champ de bataille dans des conditions d’hygiène souvent désastreuses, taillés dans le vif par des éclats ou des souffles d’obus qui laissent immanquablement la trace de leur passage. Dans ce magma de plaies profondes et purulentes des hommes y laissèrent leur sourire. Ils furent dénommés les gueules cassées, un hommage rendu par le colonel Picot lui-même victime d’un de ces éclats d’obus. L’expression restera. Si elle possède cette forme de reconnaissance au mal, elle salue aussi indirectement la besogne accomplie. Sauf que la vie ne sera plus jamais la même pour ces hommes meurtris. Le regard de l’autre achève de déconsidérer l’être blessé. Au mieux compatissant il se teinte parfois de pitié pour surligner la différence que la guerre a généreusement offerte à ceux qui ont échappé à la mort. Parfois les moqueries, le dédain, la négation plongent les rescapés des tranchées dans de véritables troubles psychologiques. On parlera plus tard de Syndrome Post-traumatique. Difficile à traiter les hommes touchés par ce mal sournois ne firent pas l’objet d’une étude systématique les laissant dans des abysses de solitude…

14-18 de Corbeyran & Le Roux

Dans 14-18, série initiée par Corbeyran chez Delcourt, est présentée en prélude aux premiers temps de guerre, la visite chez un médecin d’un homme au visage brisé, défiguré dans les grandes lignes, qui tente de se reconstruire. Le scénariste bordelais place cet épisode dès les premières planches de cette longue saga militaire. Pour rappeler que la grande guerre n’était en rien une promenade de santé, une traversée de la France version scout avec feu de bois à la nuit tombée. Le décalage qui s’opère entre les scènes d’au-revoir visibles sur les quais des gares à l’appel de la mobilisation et le retour des soldats blessés chez eux est abyssal. Cette scène l’illustre parfaitement tout en soulignant que la « réparation » chirurgicale, lorsqu’elle était possible, était un long parcours sinueux fait de plusieurs opérations espacées dans le temps.

Petites histoires de la grande guerre de Kris et collectif

Dans Petites histoires de la grande guerre (Kotoji Editions) Kris consacre une histoire de ce recueil original, qui monopolise pas moins de vingt dessinateurs, à une gueule cassée et, par ce biais, plus particulièrement à la réinsertion sociale de ces hommes meurtris qui, comme le souligne Frédéric Hadley, auteur de la partie documentaire de l’album, ne pouvaient supporter le regard des autres et notamment celui des enfants. Nombre de gueules cassées vécurent de fait dans des instituts spécialisés, incapables de retrouver une vie normale après-guerre. En 1915 cependant « les articles dans la presse se multiplient pour encenser les glorieux mutilés et exhorter les femmes à la prendre pour époux : la blessure rendrait ces hommes doux et bons ». Kris présente le mariage d’un mutilé de la face et d’une infirmière elle aussi touchée par cette guerre qui frappe sans distinction… Une histoire en une planche qui évoque un condensé de sentiments et de sujets (réinsertion, regard de l’autre, retour à la vie civile…)

TEAW de Collectif

D’autres albums récents sur le premier conflit mondial consacrent des passages à des soldats défigurés par les souffles d’obus. Dans la nouvelle Where others follow de la l’album TEAW, Dan Hill et Todor Hristov présentent ainsi le destin d’un homme défiguré dans les tranchées par le souffle d’une explosion. Les exemples de ce type fourmillent dans les récits consacrés à la Grande guerre car, au-delà de la portée symbolique réelle, l’image des gueules cassées offre un raccourci des tragédies vécues dans les tranchées.

Au-delà des blessures visibles les syndromes post-traumatiques, même s’ils demeurent souvent contenus, sont bien réels. L’aliénation du soldat qui se replie sur lui-même par honte, par peur du regard de l’autre ne fut que peu analysé par les médecins de l’époque qui considéraient le choc psychologique comme « naturel » et devant se résorber par le double effet du temps et du lien social du soldat redevenu homme. Nous vous laissons découvrir en images deux des représentations de ce mal « invisible » et pourtant tout aussi meurtrier.

Le premier est issu de l’excellente série La grande guerre de Charlie publiée en France par Délirium.

La Grande guerre de Charlie de Mills & Colquhoun

Le second vient d’une nouvelle du recueil TEAW publié en juillet 2014.

TEAW sous la direction de J. Clode & J. Stuart Clark

 

L’utilisation des gaz chimiques

Porté par les vents rien ne devait ralentir leur progression. Pas même les crevures de rats, de chats ou de chiens égarés, de volatiles un peu trop tendre, ni même les hommes tapis au creux de leur saignée. Les gaz auraient pu renverser le cours de l’histoire, débloquer une situation trop longtemps figée par ceux qui, refusant plus longtemps les affrontements au corps-à-corps d’une sauvagerie furieuse, avaient décidé de transformer l’homme en une nouvelle espèce de taupe grelotante. Parfois encore, défiant la nature et surtout la raison, les hommes sortaient de leur tranchée, fusil en main, baïonnette au canon, pour, d’un pas déstructuré, finir en pantins désarticulés. Le no man’s land possède sa vérité et les hommes tombés les jours, les semaines, les mois précédents offrent un décorum de terreur aux futures victimes. Mais voilà, trop d’hommes à tuer, trop de balles perdues ou à perdre et la valse sur l’entre-deux ne pouvait suffire à dégarnir les fronts et leurs arrières. Les gaz avaient eux cette faculté d’atteindre l’inatteignable, de se nicher dans les moindre recoins de la tranchée d’en face, celle qui, il y a quelques heures encore, grouillait d’une vie bien réglée. Puisque l’homme arborait encore son fier sourire dans cette guerre sans nom, les gaz vinrent teinter les faciès d’effroyables grimaces. Les chairs gonflées et les yeux exorbités rivalisaient d’horreur. Dans sa grande lâcheté l’homme, armé de sa science, venait de franchir un cap dans l’inqualifiable, comme si les limites passées devaient à jamais se faire anachroniques…

Fritz Haber T3 de David Vandermeulen – Essai de gaz

La BD et l’illustration représentent souvent très bien ce que furent les combats des tranchées dès lors que les gaz furent utilisés.

David Vandermeulen dans Fritz Haber, sa série prévue en six tomes, présente de façon très documentée la façon dont les gaz furent introduits dans le conflit. En retraçant la vie du Professeur Fritz Haber, il met en évidence les tensions de la guerre, la peur de l’enlisement mais aussi la responsabilité de chercheurs qui, dans une course effrénée à la découverte scientifique, furent les porteurs des funestes heures à venir. Le dessinateur, dans le tome 3 de cette série expose les premiers tests effectués en extérieur. Tests qui s’avérèrent si concluant que furent créées deux unités spéciales rattachées au Capitaine Fritz Haber et placée sous le commandement du colonel Otto Peterson. Pour le général Von Deimling qui annonce la nouvelle de la création des unités à Fritz Haber, cette façon d’envisager la guerre dépasse l’entendement : Je dois vous informer que la mission d’empoisonner l’ennemi comme on empoisonne les rats me fait l’effet qu’elle doit faire à tout soldat honnête. Elle me dégoûte.

Fritz Haber T3 de David Vandermeulen – L’attaque chimique

Le 22 avril 1915 les gaz sont utilisés sur les champs de la seconde bataille d’Ypres. Plusieurs dizaines de tonnes de chlore furent libérés faisant plus de 10 000 morts ou blessés dans les rangs alliés. David Vermeulen dans son style très particulier laisse s’exprimer les images, seuls quelques pavés narratifs viennent soulever l’horreur de l’attaque : Dans le No man’s land on n’entend plus que les bottes allemandes foulant et écrasant la mort. Partout l’on découvre des cadavres d’oiseaux, de lapins, de taupes, de rats ; tous ces animaux qui, pour mourir, ont quitté leurs repères. Arrivé au niveau des lignes françaises, le Professeur Haber découvre des tranchées vides. Plus loin, partout, on remarque les cadavres de Sénégalais français qui jonchent le sol. Ici, un homme qui reste dans la position de se gratter le visage et la gorge pour essayer de respirer. Là un autre qui s’était tiré une balle dans la tête…

Sur la première des deux cases (voir ci-dessus) les soldats allemands simplement protégés de chiffons placés sur leurs visages attendent de faire leur entrée sur le no man’s land, une fois que les tirs français auront cessé.

Entre les lignes de Maël et Vincent Odin

Il faut savoir que lorsque les gaz furent utilisés lors de la seconde bataille d’Ypres personnes n’avaient supposé qu’une telle attaque allait survenir. Pour se prévenir de l’effet destructeur du chlore une unité canadienne trouva comme protection de fortune l’utilisation de chiffons sur lesquels les soldats avaient préalablement uriné. L’ammoniac de l’urine préservait d’une mort certaine. Dans l’album à paraître Entre les lignes, Maël et Vincent Odin présentent les conséquences d’une attaque chimique sur un front de l’Est. Il faut savoir, qu’avant d’avoir été utilisés sur le Front de l’ouest les gaz avaient été testés de manière peu concluante contre les armées russes massées en Pologne. Sur la case que nous proposent les deux auteurs nous pouvons lire la détresse des soldats. Apeurés, ils subissent les premiers effets des gaz. Certains hommes vomissent, d’autres tombent à terre sans pouvoir échapper à l’inéluctable. Les chairs semblent boursoufflées, les yeux exorbités…

Mathurin Meheut – Les cadeaux du 14 juillet – Roclincourt juillet 1915

Dès lors que les gaz se rependirent dans les tranchées, l’armée française se devait de trouver une réponse rapide pour éviter que les lignes allemandes ne reprennent trop facilement du territoire (les soldats se repliaient généralement à l’annonce d’une attaque chimique, laissant avancer les soldats allemands). Elle fabriqua dès lors des masques pouvant limiter l’action du chlore. Ils furent d’abord construit sur la base de lunettes et de masques séparés comme le montre très bien l’illustrateur français Mathurin Meheut, un soldat qui dessina dans les tranchées pour rendre-compte de l’horreur (A lire notamment l’excellent recueil Mathurin Meheut 1914-1918 – Des ennemis si proches d’Elisabeth et Patrick Jude – Editions Ouest France).

Une image similaire (voir ci-dessous) est présentée dans une illustration de Dominique Lidwine parue dans Paroles de poilus (Soleil). Les lunettes sont détachées des masques qui se résument ici encore en de très sommaires bouts de chiffon.

 

Dominique Lidwine – illustration Les saisons de l’âme (Hivers) dans Paroles de poilus T1 (Soleil)

 

Goodbye to all tiré de Petites histoires de la Grande Guerre de Kris et Créty

L’attaque chimique devenue un des moyens d’action de la guerre, les soldats des deux camps durent s’équiper de masques. Des masques qui les rendaient au final plus vulnérables et plus impersonnels comme le souligne Frédérick Hadley dans la partie documentaire de l’album Petites histoires de la Grande Guerre paru chez Kotoji Editions : Pour les combattants, l’introduction de l’arme chimique sur le champs de bataille s’accompagne de nouvelles souffrances quotidiennes : le gaz devient rapidement une arme de harcèlement qui oblige les soldats à tenir en permanence un masque à gaz près d’eux. En recouvrant le visage, le masque rend la respiration difficile (surtout pendant les combats – moments d’intense effort physique), bloque la communication alors que la peur est à son comble et surtout déshumanise les combattants. Chaque personne devient alors plus anonyme dans une guerre de masse.  Le trouble du soldat sur le champ de bataille devait dès lors trouver son expression la plus marquante… 

Pour finir un dernier extrait tiré de Notre Mère la guerre de Kris et Maël. Lors d’une attaque chimique les personnages sont à la recherche de masques pouvant les préserver d’une mort soudaine. Oui mais voilà, les stocks sont tels que chacun ne peut disposer d’un équipement dédié…

Notre mère la guerre de Kris et Maël

 

 Dossier à suivre…


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