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La symbolique de Londres : la chute de la Tour Elizabeth

Poursuite de notre dossier consacré à la fin de Londres dans la littérature, le cinéma, l’illustration et la bande dessinée. Et comment ne pas revenir à la représentation même de la chute de la ville au travers de l’image symbolique de l’effondrement ou de l’embrasement de l’un de ses monuments symboliques, à savoir la Tour Elizabeth ?

La symbolique de Londres

Dans la littérature d’anticipation qui se développe essentiellement à partir de la seconde partie du dix-neuvième siècle, la Tour Eiffel et la Statue de la Liberté, lorsqu’il s’agit de représenter Paris ou New York apparaissent souvent en partie détruites, symbolisant l’essoufflement de la ville, de la civilisation et de ce qu’elle représente. Pour Jean-Pierre A. Bernard (Les deux Paris – Champ Vallon – 2001), « Paris est condamné comme toutes les cités fabuleuses dont la gloire, les traces mêmes se sont un jour évanouies. Il est aussi condamné comme tout organisme qui, parce qu’il vit, se voit voué à la disparition ». Si Paris, ville des Lumières vaut pour son passé, New York figure la toute nouvelle puissance économique mondiale, une ville qui ne « correspond plus à l’échelle humaine » pour reprendre les mots d’Alain Musset (Le Syndrome de Babylone – Armand Colin – 2012), une ville qui incarne aussi un système économique, « l’affirmation d’une idéologie et l’expression d’une volonté de puissance aux couleurs impériales ». 

Londres entre dans cette même grille de lecture. Tout à la fois car elle personnifie une vieille Europe qui s’essouffle, pompeuse et boursoufflée de par l’emprise qu’elle conserve sur des pays qui ne demandent qu’à s’émanciper, Inde en tête. Dans ce contexte la représentation du futur de Londres dans la littérature, l’illustration, le récit graphique (ou le cinéma) renvoi immédiatement à une nécessaire transition vers un monde à (re)construire, notamment pour oublier les « péchés » passés.

Quoi de mieux dès lors, lorsqu’il s’agit de représenter Londres et ses contradictions, que de faire appel à l’image de la destruction symbolique du monument qui, aux yeux du monde, incarne le mieux la capitale anglaise, à savoir la tour Élisabeth qui abrite en son sein la célèbre cloche baptisée Big Ben ? Collée au Parlement britannique elle s’élève au-dessus du palais de Westminster. Construite après l’incendie qui ravagea presqu’entièrement le palais en 1834, elle devait, par le son typique qu’elle fait entendre en raison de sa cloche fêlée, être définitivement associée à Londres.

En 1983 parait dans Battle « Invasion 1984 ! » (voir précédent article) un récit graphique dont personne ne pouvait deviner le succès au regard de ce que publie habituellement la revue anglaise, à savoir des récits historiques reposant sur une documentation soigneusement compulsée. « Invasion 1984 ! » écrite par John Wagner et Alan Grant et dessiné par Eric Bradbury décrit une invasion extraterrestre qui détruit tout sur son passage dont Londres qu’elle réduit en cendres. Si la couverture de l’édition intégrale du récit, publiée en 2019 par Rebellion Publishing (éditeur de 2000 AD), donne à voir Piccadilly sous les flammes des envahisseurs armés, c’est à partir de la destruction du palais de Westminster et de la tour Élisabeth que le récit entre dans sa phase de « réaction ». Dans la salle de la cellule de crise de la capitale, Ed Lomax un professeur de linguistique se voit confié la lourde tâche de trouver un moyen de déchiffrer le langage extraterrestre pour tenter de comprendre la raison de leur présence sur Terre et pouvoir les frapper en retour. Un récit ouvertement anti-guerre proposé dans un noir et blanc qui accentue la tension de chaque scène.

– Un de nos derniers avions de reconnaissance a réussi à nous faire parvenir des films de Londres avant sa destruction.
– Quel chaos !

« V pour Vendetta » reste à ce jour considérée comme la grande œuvre d’Alan Moore, au même niveau que les « Watchmen » ou « From Hell ». Le récit suit les traces d’un héros masqué en lutte contre ce qu’est devenue l’Angleterre, un état fasciste ultra-répressif, dans lequel V va tenter de toucher – pas forcément avec les bonnes armes et les bons motifs, puisqu’il use des mêmes armes que les bourreaux – l’âme du peuple pour l’appeler à réagir. Dans sa quête de justice, ses premiers faits d’armes – passée son évasion d’un camp d’internement où il avait été enfermé pour servir de cobaye – se matérialisent par la destruction de Westminster et de la tour Élisabeth. Le terrorisme devient aux yeux de V le seul moyen de lutter contre le régime. A noter que le film place la scène de destruction du Parlement et de la tour Elizabeth à la toute fin du récit en tant qu’élément dramaturgique majeur et symbolique de l’action de V. 

Cette image du terroriste anarchiste détruisant la tour Elizabeth nous la trouvons bien avant la parution de « V pour Vendetta » dans « Hartmann, the anarchist » d’Edward Douglas Fawcett paru en 1893 et illustré par Fred T. Jane. En 1920, Stanley un jeune bourgeois membre du parti travailliste anglais siècle raconte l’histoire de sa rencontre avec l’un des plus grands « méchants » de l’histoire de la littérature, à savoir Rudolph Hartmann, qui, parce qu’il estime que le prolétariat ne pourra seul enrailler le nouvel ordre mondial capitaliste, construit un dirigeable baptisé Attila à partir duquel il bombardera Londres en commençant par le Parlement et la tour Elizabeth.

Horreur des horreurs, la grande tour était tombée sur la foule, réduisant en bouillie une légion de malheureux ensevelis, et réduisant en ruines toute la masse des bâtiments d’en face. Toutes les issues du quartier étaient âprement défendues, des hordes de fous hurlants, écrasaient et piétinaient leurs victimes pour en faire des tas, et à mesure que chaque tas se déformait, l’effroyable confusion grandissait. Les tours du Parlement s’effondraient et les murs se déchiraient sous l’effet des obus.

Dans le récit « Dead Meat », le scénariste Michael Cook et le dessinateur Simon Jacob dépeignent Londres au tournant de la première moitié du vingt-et-unième siècle. La montée des eaux a immergé la capitale anglaise, devenue une seconde Venise, comme d’autres villes du monde, notamment aux Pays-Bas. Des guerres civiles aux Etats-Unis, en passant par des tremblements de terre un peu partout à la surface du globe et un changement climatique radical ont redessiné le monde connu. Un monde dans lequel, tout du moins en Europe, la consommation de viande est devenue prohibée. La lutte contre les contrevenants est confiée à Harry Raam, mi-homme mi-bélier, et sa partenaire Vera Brett. Les premières pages de cette série publiée à l’origine dans 2000 AD font apparaitre une Londres submergée dans laquelle seule la tour Élisabeth parvient à émerger à hauteur de son cadran, laissant la totalité de Westminster sous les eaux (volume 1, page 32).

Plus récemment, en 2020, le scénariste Gary Whitta (Star Wars – Les Derniers Jedi), et le dessinateur Darick Robertson (The Boys, Wolverine) publient une version détonante et moderne du classique de Dickens, Oliver Twist. Basée dans un futur post-apocalyptique, l’histoire met en scène les péripéties d’Oliver dans une Londres en ruines. On y suit les traces du jeune garçon qui tente par tous les moyens d’aider les survivants tout en cherchant la vérité sur ses propres origines. On y découvre, dès la planche 2, l’image du Parlement et de la Tour Elizabeth en ruines, alors même que le pont de Westminster se voit barré par des blocs qui affichent le logo du danger radioactif qui plane sur le secteur.

Pour finir enfin, et sans être exhaustif, notons que, lorsqu’il s’agit de parler plus globalement de la destruction du monde, Paris ou New York sont représentées fumantes au travers de la Statue de la Liberté et de la Tour Eiffel. Sans surprises, à ce petit jeu de la mise en images de la fin du monde, Londres choit au même titre que ces deux grandes sœurs. Et le plan choisi pour mettre en avant cette inéluctable fin n’est jamais éloigné de la représentation de la tour Elizabeth et/ou du Parlement envahit par les flammes ou brisés par maints cataclysmes ravageurs (voir notamment « Le secret de l’Espadon » d’Edgar P. Jacobs – Blake et Mortimer – 1984)…


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