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MaXoE Festival – BD : Interview de Sylvain Combrouze (Editions alternatives)

Pour un premier album Sylvain Combrouze prend le risque de travailler un récit sans parole faisant du graphisme, suggestif et d’une grande maîtrise narrative, la base de cette histoire fantastique qui s’aventure dans une Afrique en proie au culte vaudou. Sur fond d’esclavagisme, l’auteur expose des thématiques fortes qui soutiennent un récit habilement composé. Surprise du début d’année, Prison d’Ebène révèle véritablement un auteur.

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Prison d'Ebene

Prison d’Ebène de Combrouze – La Boîte à bulles (2015)

La traite négrière occidentale s’est mise en place au milieu du quinzième siècle lorsque des navigateurs portugais enlèvent, sur les côtes occidentales de l’Afrique, des hommes noirs pour en faire des esclaves. Une fois initié, ce trafic d’hommes et de femmes ne fera que s’accroître, justifié qui plus est par la découverte des nouvelles terres du continent Américain. Afin de trouver une main d’œuvre docile, travailleuse et supportant les températures chaudes des îles du Golfe du Mexique les royaumes européens renforcent le commerce des esclaves tout au long du seizième, dix-septième et dix-huitième siècle. L’ile de Gorée fut un des points de passage d’esclaves issus de cette traite négrière occidentale. Pas aussi important que pu l’être St-Louis du Sénégal, mais assez symbolique pour susciter l’intérêt des historiens, des chercheurs et de Sylvain Combrouze qui en fait l’un des lieux développé dans son récit.
En plein dix-huitième siècle un sorcier vaudou négocie avec un capitaine acteur de la traite des noirs le rachat d’un cheptel d’âmes. En échange des esclaves, l’homme mystérieux offre un coffre à main dans lequel brille une bougie au prix semble-t-il inestimable. Un prix suffisant pour être accepté par le capitaine qui se voit gravé par le sorcier un signe cabalistique des plus étranges… De nos jours à Nantes, un jeune homme qui dort dans la rue près d’une boutique fermée est réveillé de force par un artisan qui tente d’accéder à son échoppe. Le jeune homme déambule alors dans les quartiers de la ville, sans but et sans espoir lorsqu’il tombe sur un vieil homme victime d’un malaise alors qu’il monte les marches d’un escalier. Il lui viendra en aide et se verra récompenser en retour par l’homme, un certain Ernest Maleck, a priori riche propriétaire immobilier…
Quel(s) lien(s) peut/peuvent réunir les deux récits construits par Sylvain Combrouze à deux époques et dans deux lieux différents ? Tout le mystère qu’offre le déroulé narratif échafaudé avec la rigueur qu’impose le choix judicieux du récit muet trouve là un terrain fertile à son expression. On croise en effet au fil des planches de troubles pratiques vaudous, des signes mystérieux gravés dans les chairs, la traite d’esclaves venus d’Afrique, un vieil homme sans âge à la générosité rare, un autre, noir et bien plus jeune, qui semble jouir de deux vies bien distinctes, la flamme de la vie, qui transite à travers les âges et ce jeune homme un brin déboussolé et désillusionné qui pourrait, si ce n’est réunir le tout, révéler malgré lui la lumière sur ce qui se trame. La réussite de ce projet tient indéniablement dans son dessin qui, avec simplicité et lisibilité, parvient à révéler la tension qui se joue dans chaque scène. Le traitement distinct en bichromie pour les parties modernes et en noir et blanc pour les scènes se déroulant sur le large des côtes sénégalaises, apporte aussi un rythme graphique sur lequel joue l’auteur. Sylvain Combrouze démontre aussi, au travers de ce récit, une capacité à faire croître le suspense et à épaissir les zones d’ombre. Cela participe à doper l’atmosphère de ce qui se joue sous nos yeux et dont on devient un peu le spectateur curieux. Du bon boulot pour un premier projet qui donne envie d’en découvrir plus sur cet auteur.

Sylvain Combrouze – Prison d’Ebène – La Boite à bulles – 2015 – 17 euros

Entretien avec l’auteur…

PRISON_D'EBENEPeux-tu présenter ton parcours avant la réalisation de ce projet ?
Au lycée j’ai fait des études d’Arts Appliqués et je travaille actuellement en tant que concepteur-graphiste dans le domaine du packaging. J’ai participé au concours Jeunes Talents au Festival d’Angoulême en 2007 et « Prison d’ébène », sorti en mars, est mon premier ouvrage.

Comment est née l’idée de travailler sur Prison d’Ebène ?
La naissance de ce livre s’est faite très progressivement. Tout est parti d’un documentaire sur les croyances vaudou et leurs origines : Le croisement entre la culture des esclaves venus d’Afrique, et celle des catholiques dans les îles. Ce thème amène un imaginaire, un univers graphique fort, sombre qui m’a tout de suite inspiré. Vivant à Nantes à l’époque, je me suis intéressé à son histoire et j’ai commencé l’écriture de cet ouvrage.

Le sujet de la traite des noirs au XVIIIème siècle est connu et a déjà été traité par différents supports créatifs. Peux-tu nous parler de ta phase de documentation du sujet, je pense notamment à cette île de Gorée, au large du Sénégal qui a été un lieu de transit pour les esclaves avant leur acheminement vers des cieux moins favorables ?
Je voulais évoquer des endroits importants pour ce récit : L’Ile de Gorée, la maison des esclaves font partie de ces lieux. Et puis la porte de « Non retour ». Ce rectangle bleu, lumineux, qui s’ouvre sur l’horizon infini, vers l’inconnu… L’évocation est forte, et me paraissait fondamentale. Ce sont des éléments que j’ai voulu intégrer dans la narration, à l’époque du commerce triangulaire au 18ème siècle. Donc une documentation solide m’a été très utile pour aborder toute cette partie de l’histoire.PRISON_D'EBENE2

Comment s’est imposée à toi l’idée d’un traitement sans parole ? Avais-tu cette envie que l’image seule puisse soutenir le récit, puisse suggérer et placer des zones d’ombres qui stimulent la lecture ?
Réaliser une histoire sans parole n’était pas une priorité pour moi. Au début il y en avait, mais je me suis vite aperçu que le dessin me parlait davantage sans. Donc les bulles ont disparu au fur et à mesure de l’écriture. Ce choix radical est aussi un moyen de préserver ce climat sombre, étrange, mystérieux qui me paraissait indispensable. Cela donne de l’intérêt au récit et stimule aussi l’imaginaire du lecteur. Dans les grandes lignes on suit le parcours des personnages, la succession des événements… Mais dans le détail, on peut avoir une interprétation différente, plusieurs lectures, des nuances. Il y avait cette volonté de ne pas imposer le regard exclusif de l’auteur. Et puis utiliser la pleine expression du dessin m’a beaucoup plu.

Peux-tu nous parler de ta technique de travail et de la façon dont tu as travaillé sur ce projet de manière concrète ?
Ma technique de travail est assez hasardeuse… Rien n’était préétabli, j’avançais par à-coups. C’est un premier bouquin avec ses doutes, ses égarements. Et puis je n’ai pas choisi la facilité de raconter de cette façon ! Cela demande une grande rigueur dans le découpage, dans les double-pages, l’articulation entre les planches. Je me suis éternisé dans le story dont la pagination ne cessait d’augmenter ! J’étais comme un metteur en scène avec sa banque d’images, ses personnages et j’ai adoré ça ! Mais cela demande une grande persuasion, j’ai rarement fait un travail aussi pointu, exigeant et personnel. 

PRISON_D'EBENE3Tu ouvres l’album par une sorte de préface qui contient pas mal des éléments qui vont s’éclaircir dans le développement du récit. Lorsqu’on parvient à la fin de l’histoire, cette scène initiale devient encore plus forte. Peux-tu nous en parler ?
En absence de texte, il fallait que je trouve des moyens narratifs qui donnent envie au lecteur de tourner les pages. D’où cette intrigue qui alterne sur les deux époques, où tout s’imbrique et qui au final, prend tout son sens. C’est un récit puzzle avec ses boucles, son effet miroir. Cela donne de l’épaisseur, une profondeur, une intensité qui grandit tout au long de la narration. Ce principe a été conçu à cause ou grâce à cette absence de texte. Dans le cas contraire, la construction aurait été totalement différente et aurait perdu selon moi de l’intérêt.

L’album se développe sur une thématique fantastique. Es-tu un amateur du genre et quels sont tes influences en ce domaine ?
Je ne suis pas un grand spécialiste du genre, disons qu’en bande dessinée ce sont des récits qui m’ont le plus marqués. Je pense aux « Yeux du Chat » ou « Arzach » de Moebius, Druillet, ou même les histoires de l’auteur suisse Thomas Ott.

Lorsqu’on découvre les pans du passé du personnage d’Ernest on passe par plusieurs sentiments. Ton récit voulait-il traiter de cette difficulté à prendre les bonnes décisions, à être maitre de son destin et à assumer nos choix ?
PRISON_D'EBENE4Sur cette toile de fond de traite négrière, je voulais aborder entre autre le côté sombre et le côté clair du personnage d’Ernest. Cette ambivalence, cette ambiguïté qui est en chacun de nous. Enfin pour son cas c’est vraiment extrême ! Les décisions qu’elles soient bonnes ou pas construisent nos vies, nous mènent sur des chemins différents et peut-être vers un « destin ». C’est quelque chose qui parle à tout le monde. Dans le cas d’Ernest il est maître de son destin et jusqu’au bout il assume et décide d’en finir. C’est un des aspects du récit que je voulais traiter, tout comme l’enfance, la joie, la douleur, la vie, la mort, la filiation, la perte d’êtres chers… Je suis toujours dans ce contraste, et puis ce sont des thèmes universels qui se passent de mots. 

Que retiens-tu de ton travail sur ce projet ?
Ce que je retiens surtout c’est d’avoir été jusqu’au bout de ce projet ! Que ce livre existe, l’avoir dans les mains, c’est vraiment super. Mais ce qui est vraiment nouveau pour moi c’est cette attention sur le bouquin. Le fait qui passe pas totalement inaperçu est franchement une bonne surprise et cette sélection pour ce Grand Prix des lecteurs en est bien la preuve. 

Merci à toi et bonne chance pour le Grand Prix des Lecteurs


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