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Thomas Rabino : Interview de l’auteur de ‘Laure Moulin – Résistante et soeur de héros’ – Grand Prix des Lecteurs 2021

A l’heure où les faits historiques sont parfois malmenés, nous vous proposons de lire une interview de Thomas Rabino, l’auteur de Laure Moulin – Résistante et soeur de héros (Perrin), qui a remporté le Grand Prix des Lecteurs 2021 dans la Catégorie Livres > Histoire de la 8ème édition du MaXoE Festival en juin dernier.

Son ouvrage est passionnant et tous ceux, très nombreux, qui l’ont soutenu en votant pour lui ne s’y sont pas trompé : Laure Moulin méritait bien un ouvrage qui lui soit consacré. Vous pouvez lire notre Chronique ici et découvrir ci-dessous les réponses à nos questions auxquelles Thomas Rabino a bien voulu répondre !

 

Bonjour Thomas Rabino, nos lecteurs ont pu découvrir ‘Laure Moulin – Résistante et soeur de héros’ dans notre Sélection Livres du MaXoE Festival 2021. Votre ouvrage a remporté le Grand Prix des Lecteurs dans la Catégorie ‘Histoire’, félicitations ! Avant d’aborder le sujet de votre livre, nous allons tout d’abord nous intéresser à vous : quelle a été votre formation et votre parcours ?

Thomas Rabino : Bonjour, merci pour ce Grand Prix des Lecteurs qui m’honore au plus haut point ! Ma formation ? Un master en histoire contemporaine à l’université d’Aix-en-Provence, entrecoupé d’une brève incursion en école de journalisme, au Celsa. J’ai publié mon premier livre, Le réseau Carte, en 2008, ce qui m’a amené à travailler pour le magazine Histoire(s) de la Dernière guerre, avant de commencer à Marianne dans la foulée de mon deuxième livre, De la guerre en Amérique, Essai sur la culture de guerre. Le livre est paru en 2011, mais l’écriture avait en réalité commencé près de sept ans plus tôt… En même temps, j’occupais les fonctions de « pilote de projet » du musée Jean Moulin de Saint-Andiol, un village situé au Nord des Bouches-du-Rhône d’où est originaire la famille Moulin. C’est en faisant l’inventaire des collections du futur musée que l’idée d’écrire une biographie de Jean Moulin centrée sur « l’homme derrière le héros » a germé. Le musée a ouvert en 2018, après une intense période de recherches pendant laquelle la figure de Laure Moulin s’est également imposée. Elle était partout, mais elle restait dans l’ombre… Entretemps, j’avais également co-écrit Bienvenue à bord, le livre-témoignage d’une hôtesse Ryanair. Et je reste évidemment reste journaliste à Marianne. Mes sujets de prédilections sont l’environnement et les faits de société, mais je m’intéresse à tout !

 

Vous êtes spécialiste de l’histoire de la Résistance à laquelle vous avez déjà consacré plusieurs ouvrages, notamment sur Jean Moulin avec ‘L’Autre Jean Moulin’ sorti chez Perrin en 2013. Pouvez-vous, pour nos plus jeunes lecteurs, nous présenter Jean Moulin et son rôle dans la Résistance ?

Jean Moulin est né en 1899. Il était un brillant haut-fonctionnaire, d’abord plus jeune sous-préfet de France puis plus jeune préfet de France. Sportif, séducteur, un peu flambeur, artiste dans l’âme, collectionneur avisé, il était par-dessus tout un ardent républicain. Sous le Front populaire, il était chef de cabinet du ministère de l’Air et œuvrait de manière clandestine à l’envoi d’armes aux Républicains espagnols. Quand l’armée française s’effondre face à l’attaque allemande en mai-juin 1940, il reste à son poste, à la préfecture de Chartres. Après l’entrée des nazis dans la ville, des officiers allemands le violentent six heures durant pour lui faire signer un document faisant de tirailleurs sénégalais de l’armée française les coupables d’un massacre de civils, en fait tués par l’aviation du IIIe Reich. Il refuse. Pour éviter de céder sous les coups, Jean Moulin tente de se suicider. Relevé de ses fonctions par le régime dictatorial de Vichy, il va entrer en contact avec d’autres Français qui, comme lui, refusent la défaite. Là, il a un réflexe de préfet et inventorie cette Résistance qui n’en a pas le nom, ces organisations embryonnaires qui manquent de tout pour se développer, gagner en efficacité et en influence. Fin 1941, il en présente les composantes au général de Gaulle, qui lui confie la mission d’unifier la Résistance sous la bannière de la France libre. Il y parviendra, malgré l’opposition de certains chefs de la lutte clandestine qui veulent garder leur indépendance. Moulin, alias Rex, puis Max, est le fondateur d’un véritable État clandestin, comprenant une sorte de « parlement », le Conseil national de la Résistance qui sera porteur de progrès social. Vraisemblablement trahi, il a été arrêté le 21 juin 1943 par Klaus Barbie, le chef de la Gestapo locale. Ce jour-là tombaient nombre de cadres de la Résistance, dont son unificateur. Torturé, Moulin n’a pas parlé. On a retrouvé son corps sans vie dans un train pour Berlin, le 8 juillet 1943.

 

La soeur ainée de Jean Moulin, Laure Moulin, reste encore assez méconnue mais grâce à vous on en apprend plus sur l’importance de son rôle auprès de son frère avec lequel elle entretenait un rapport quasi fusionnel, et dont l’action n’aurait peut-être pas été la même sans elle. Femme cultivée, indépendante, infirmière en 1914 puis professeure de lettres et d’anglais, elle fut parmi les premières femmes élues après la libération mais on ne sait pourtant que peu de choses de cette femme de l’ombre. Qui était-elle ? Quel rôle a-t-elle vraiment eu dans la Résistance ?

Laure Moulin était d’abord une femme indépendante, libre et engagée. Elle a reçu la même éducation républicaine que son petit frère Jean. Protectrice, elle a aussi été un soutien de tous les instants pour lui, de son enfance jusqu’à ses derniers jours, et même au-delà, à travers sa mémoire. Laure Moulin a pu aussi être une source d’inspiration pour son frère : cette anglophile patentée est la première, au début de l’été 1940, à lui conseiller de rallier Londres. Lui voudra plutôt partir pour les États-Unis, avant de comprendre que sa sœur avait raison. À son retour, Moulin ne pouvait compter que sur de rares personnes. Laure devient naturellement sa première complice. Pendant des nuits entières, jusqu’à l’aube et avant d’aller enseigner, elle code et décode des messages radio, tâche fastidieuse s’il en est, mais indispensable pour maintenir le contact avec Londres. Elle remplit également des fonctions d’agent de liaison, cache des documents, transporte du matériel radio et de l’argent, tout en s’occupant de leur vieille mère. En bref, Jean Moulin n’aurait peut-être pas eu le même parcours sans sa sœur. Elle est pourtant restée dans l’ombre.

 

Jean Moulin sera arrêté à l’été 1943, torturé par la Gestapo de Lyon et retrouvé mort dans un train en gare de Metz le 8 juillet, mais sa soeur ne sera avertie de sa mort que plusieurs mois plus tard. Ses cendres (présumées) seront ensuite transférées au Panthéon en 1964. Laure Moulin n’aura eu de cesse de rechercher les responsables de la mort de son frère (en vain) et à défaut d’y parvenir, elle arrivera à faire que l’histoire lui rende justice. Est-ce que vous pensez que l’on saura un jour, officiellement, qui a trahi Jean Moulin (René Hardy, sa maitresse…) ?

Tous les éléments que j’ai pu consulter, comme la plupart des historiens, donnent à penser que René Hardy aurait pu être le responsable de cette trahison. Mais par deux fois, la justice a rendu des verdicts qui interdisent d’en parler comme un coupable. En 1947, il a été acquitté « au bénéfice du doute » en dépit d’éléments accablants, et en partie sur la foi de faux témoignages. Autre étrangeté : certains témoins déjà condamnés à mort (des collaborateurs susceptibles de témoigner contre Hardy) ont été exécutés avant le procès, alors que leur présence à la barre aurait pu peser sur les débats. En 1950, Hardy a été relaxé à la « minorité de faveur » : sur les sept juges chargés de statuer sur son sort, quatre l’ont déclaré coupable, mais il en fallait cinq… Je reviens en détail dans mon livre sur les zones d’ombre de ces procès, qui ont écœuré Laure Moulin.

 

Jean et Laure viennent d’une famille républicaine et laïque très engagée, leur père a par exemple soutenu le Capitaine Dreyfus, et ils resteront dans cette tradition familiale qui remonte à la Révolution Française. Quelle éducation ont-ils reçu et comment les a-t-elle influencés dans leurs engagements ?

Tous deux ont grandi dans le culte dans des hommes de l’histoire de France, à commencer par les républicains : Gambetta, Victor Hugo… Antonin Moulin, leur père, était un élu radical-socialiste (conseiller général et municipal, vice-président du conseil général de l’Hérault), engagé dans la séparation des Églises et de l’État et en effet parmi les premiers défenseurs du capitaine Dreyfus. En parallèle, il était un fin lettré, poète, historien et auteur publié chez Perrin (il est donc assez amusant de l’être à mon tour). Quant à leur mère Blanche, c’était une femme de caractère, quoique discrète et très pieuse. Si Antonin, Laure et Jean ne l’ont pas été, ils ont toujours manifesté un esprit de tolérance et de respect à l’égard des religions. Cette famille est donc de tradition humaniste, au sens le plus noble du terme. Tous leurs engagements s’inscrivent dans cette continuité.

 

L’histoire de la Résistance est passionnante, on pense à tort tout en connaître alors qu’une grande partie reste encore occultée : celle des femmes de l’ombre, à l’instar de Laure Moulin (même si elle a -très discrètement- reçu la Légion d’Honneur et la Croix de Guerre en 1954). Sur le millier de compagnons de la Libération, on compte moins d’une dizaine de femmes. On connait Lucie Aubrac ou Danielle Casanova car elles avaient des activités dans la résistance armée alors que la majorité des femmes résistantes étaient, elles, impliquées dans le renseignement et le transfert d’information. Une contribution dans l’ombre souvent à haut risque que votre ouvrage permet aussi de mettre en lumière. Pourquoi les historiens ne s’y intéressent pas davantage ?

Depuis une bonne vingtaine d’années, le nombre de biographies consacrées à des femmes résistantes ne cesse de croître. Pendant longtemps, ce réel déséquilibre a d’abord été le reflet d’une époque pendant laquelle le rôle des femmes était peu reconnu, tandis que les mentalités restaient imprégnées d’un imaginaire résistant limité à la figure du maquisard. Et pourtant, il y a eu des femmes maquisardes… Mais on peut constater que les héroïnes consacrées, comme Lucie Aubrac, sont d’abord celles qui avaient littéralement pris les armes, quand les femmes actives dans le renseignement, indispensable et plus important sur un plan numérique, faisaient peu parler. Il faut dire aussi que ces héroïnes de l’ombre ont rarement revendiqué un quelconque statut. La plupart pensaient n’avoir fait que leur devoir. Quand leur mari était décoré ou honoré, elles estimaient l’être aussi… Or, la Résistance n’aurait pu exister elles. 

 

Pour celles et ceux qui voudraient en savoir davantage sur Jean Moulin et cette période, il existe plusieurs musées à travers la France, à Béziers, Quimper ou encore Paris. Vous avez été personnellement impliqué dans la création du Musée Jean Moulin de Saint-Andiol dans les Bouches-du-Rhône, inauguré en 2018 en présence de Daniel Cordier (décédé depuis), qui fut le secrétaire de Jean Moulin quand il était chef de la Résistance à Lyon. Qu’est-ce qui différencie le musée de Saint-Andiol des autres et comment y faites-vous venir les plus jeunes ?

Le musée Jean Moulin de Saint-Andiol montre le rôle qu’a eu ce coin de Provence dans la vie du grand homme. Le musée a d’ailleurs pour sous-titre « souvenir de mon pays », phrase reprise d’une dédicace de Jean Moulin apposée sous une gravure, réalisée par ses soins et représentant l’église du village. De fait, Saint-Andiol était « son » pays, fait de découverte, de joie pour l’enfant qu’il était, de repos, de retrouvailles par la suite, mais aussi sa base-arrière pendant la guerre. Nous avons aussi centré le récit qu’offre la visite sur le côté humain du personnage. Ses passions, ses goûts, son don pour le dessin… Les plus jeunes apprécient le côté vivant de l’exposition, riche en animations. La reconstitution de la carlingue de l’avion qui a parachuté Jean Moulin dans les Alpilles toutes proches le 1er janvier 1941 plaît beaucoup. Au programme : plancher vibrant, sons de DCA, trappe dans le sol donnant l’impression de survoler la Provence, et tout le vol raconté par la voix du résistant Hervé Monjaret, seul survivant de la mission…

 

On termine cette interview par une question rituelle : MaXoE est un média indépendant et multi-thématiques, pas de frontière entre les bandes-dessinées, les livres, la musique, le cinéma ou encore les jeux-vidéo. A quels jeux (vidéo) jouez-vous ? Quelles sont vos lectures (anciennes ou récentes) ? Vos films ou séries préférés ? Et du côté de la musique, vous écoutez quoi ? Un conseil sur un événement, une exposition à voir ?

Si je ne suis pas spécialement un grand amateur de jeux vidéo, je m’intéresse plutôt au phénomène (j’ai écrit un article sur les jeux vidéo et l’histoire pour la regrettée revue Le Débat) et j’apprécie les énormes progrès accomplis en termes de graphisme, d’animation et de scénario. Je suis de la génération Amstrad CPC 6128, ce qui situe un peu. En revanche, je suis passionné de BD. Je lis tout ce que je peux, avec une préférence pour la franco-belge, mais j’aime beaucoup Tanigushi, il est vrai très européen… Ma dernière BD, c’est Alice Guy, de Catel et Bocquet, l’histoire méconnue de la première cinéaste. En roman, je viens de finir Passage de l’union, de Christophe Jamin. Une écriture précise, un récit qui part très loin… Mon dernier gros coup de cœur littéraire va à Paul Gréveillac et son magistral Maîtres et esclaves, une fresque dans la Chine de 1950 à nos jours, à travers la vie d’un artiste. Niveau film, je suis fan de The Big Lebowski, des films de Scorsese, de Coppola, du Splendid évidemment. Outre les OSS 117 et le Magnifique dont je peux citer les dialogues par cœur, j’ai un faible pour les films à dimension historique comme Missing ou Frost/Nixon. Dernièrement, j’ai vu Boîte noire, un thriller sacrément bien fait, et Stillwater, ultra captivant. Je précise que la VO est ici indispensable ! Parmi les séries, je ne me suis toujours pas remis de la première saison de True Detective et de Fargo. Je citerai aussi spontanément Ozark et The Queen’s Gambit. Alors que je m’étais désintéressé de la F1 depuis plusieurs années, j’ai été emballé par Drive to Survive, qui m’a fait penser à un « Rush » contemporain au format série…

Musicalement, je suis un fan de rock, de pop anglaise. Definitely Maybe, le premier album d’Oasis, est aussi le premier disque que j’ai acheté. Alors ça laisse des traces. Mais j’écoute aussi Still Woozy, une sorte de néo-Beck british très groovy. J’aime aussi la soul, Marvin Gaye, Curtis Mayfield et leurs descendants… Pour finir, je ne peux que conseiller la visite du musée archéologique de Gergovie, et pour les personnes de passage dans la région d’Aix-en-Provence, d’aller visiter le musée Granet… et le musée Jean Moulin de Saint-Andiol !

 

Merci beaucoup d’avoir répondu à nos questions et au plaisir de vous accueillir à nouveau sur MaXoE ! 🙂

Merci à vous !



Illustration / Photo : Olivier Malcor

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Les films, vous les regardez de préférence...





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