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La BD du jour : La Douceur de l’enfer d’Olivier Grenson T2 (+ interview)

Formidable fresque construite autour de la guerre de Corée, La Douceur de l’enfer s’impose comme un récit bouleversant dans lequel la guerre masque son lot de destins brisés qui ne demandent qu’à se reconstruire. Tout n’est pas figé en ce monde et les perspectives d’un avenir plus serein n’est pas que pur mirage… 

 

Nous avons vu dans le premier volet du diptyque La douceur de l’enfer comment Billy s’est retrouvé amené à partir en Corée pour assister à l’hommage rendu à son grand-père ainsi qu’à d’autres soldats victimes de la guerre de Corée. Lors de ce bref séjour, le jeune homme découvrira que son grand-père Ted a survécu au conflit et qu’il vit aujourd’hui dans le nord du pays. Est-il un traitre au service de l’ennemi, un transfuge acquis à une cause ou bien est-il victime de quelque chose qui le dépasse ? Le deuxième tome apportera la réponse à cette question et à bien d’autres encore. Ce volet s’axe en effet autour de la rencontre entre ces deux êtres qui partagent au moins un point commun, celui de destins brisés, de passés chargés de zones d’ombres et d’espoirs de reconquêtes. La DMZ, cette ligne de front qui sépare le Nord du Sud du pays, sera celle dans laquelle se déroulera la suite de ce récit. Sur cette zone neutre la rencontre défiera le temps. Instants lourds de sens dans lesquels le petit-fils et le grand-père se révéleront l’un à l’autre, essaieront de comprendre aussi leurs destins et gagnerons, telle une thérapie, les moyens de poursuivre leur vie et leur destinée dans une harmonie nouvelle.

Olivier Grenson avoue avoir débuté le travail sur ce récit par cette rencontre éphémère lourde de sens dans laquelle le face à face va prendre des directions insoupçonnées. Le petit-fils n’en attendait peut-être pas grand-chose, pour autant il espérait faire le lien avec sa grand-mère – pour laquelle il se trouve en Corée – avec ses parents très tôt disparus, le laissant orphelin. Car ces liens sont vitaux. Telles des racines qui pénètrent profondément dans la terre et se démultiplient, elles nous empêchent de plier face aux bourrasques qui s’engouffrent dans nos existences fragiles. Grenson excelle dans les jeux de regards, dans les moments volatiles où le temps semble s’égrener dans une lenteur inhabituelle. L’histoire des Summer s’expose ainsi, le petit-fils réapprivoise son passé, découvre de vieux secrets de famille, jusqu’à se redécouvrir lui-même. Ce volet de la Douceur de l’enfer repose sur une dualité permanente. Le sud contre le nord, la dictature contre le monde libre, le bien contre le mal. Pour autant ces dualités semblent vaciller lorsque notre regard y pénètre plus en profondeur. Rien n’est entièrement blanc ou entièrement noir mais un peu entre les deux. Là réside le premier apprentissage pour Billy et sûrement celui qui le fera grandir et passer définitivement dans l’âge adulte.

Au plus fort de la tension se révèlent les caractères de chacun. Grenson fouille les personnages, souligne leur complexité et leur richesse. La Douceur de l’enfer est un peu tout ça, un moment de plaisir, d’émotions brutes, compactées dans lesquelles nous trouvons sans doute un peu de nous. Une réflexion sur la transmission qui nous fait dire sans conteste que la vie n’est pas que la succession interminable de non-sens ou d’espoirs déçus mais qu’il faut prendre le temps de la construire, par touches successives, par volutes pour lui donner un sens, une direction, un cap, et vogue le navire !

 Olivier Grenson – La douceur de l’enfer – Le Lombard – 2012 – 16,45 euros   

 

Interview d’Olivier Grenson 

Le projet de La Douceur de l’enfer a été initié lors d’un voyage d’auteurs en Corée il y a de cela 7/8 ans. Peux-tu nous parler de cette expérience ? Et peux-tu nous dire comment tu es passé d’un carnet de croquis à un récit dense comme celui-ci ?
Progressivement. Le carnet de croquis était le réceptacle de toutes les séries de dessins conçus sur le vif et d’informations que j’ai pu collecter sur place. Et puis, au fur et à mesure, les choses ont commencé à s’installer. Les informations m’amenaient à développer des personnages. Le premier sur lequel j’ai travaillé a été Kim Ki-Soon, un homme de 70/75 ans qui vit à Séoul et dont la sœur est restée en Corée du Nord. L’histoire est partie de ces deux personnages. Mais je me suis aperçu assez vite que personne ne parle véritablement de ce pays et concevoir un récit autour d’un personnage coréen pouvait ne pas intéresser le public. J’ai donc pris le parti de développer un personnage qui soit plus proche de moi pour m’inclure, indirectement, dans ce récit. C’est pour cette raison que j’ai créé Billy Summer, qui est plus jeune que moi – il a une trentaine d’années – qui vit à San Francisco et va être emporté vers la Corée un peu malgré lui. Sur le fond la Corée lui importe peu, il a d’autres problèmes à régler. S’il décide de se rendre dans ce pays c’est uniquement pour honorer une promesse faite à sa grand-mère : aller à une commémoration en l’honneur de son grand-père, soldat américain mort sur le front pendant la guerre de Corée.

Dans ton album dès le début, le feu est omniprésent. C’est la souffrance de la guerre, mais aussi une manière de purifier, de repartir à zéro, de tout détruire aussi. Cette idée que le feu pouvait jouer un rôle essentiel dans ton récit est-elle venue à toi dès le départ ?
Cette idée s’est forgée au fur et à mesure que les images, dans le montage de mon scénario, se connectaient entre elles : la guerre, le feu, la mort, les cendres, le crématorium… Par rapport à la cohérence de mon scénario, le feu est venu comme un symbole très fort que j’ai mis en avant. Par ailleurs cet élément peut avoir une double connotation, purificateur en effet et destructeur aussi. Nous verrons en effet qu’à la fin de l’histoire, le feu peut aussi détruire des souvenirs par le biais d’une photo brûlée. Pour autant peut-on affirmer que les souvenirs, la mémoire peuvent être détruits par le feu ou par la mort ? C’est une des questions que je pose. J’aime bien cette idée d’oxymore, de deux mots qui se confrontent et qui ont formé le titre de l’album, la douceur… l’enfer… La douceur de l’enfer. Le feu représente pour moi le plus et le moins, le yin et le Yang.

Au début du deuxième tome, l’action se déroule sur la ligne de démarcation (entre le nord et le sud), et met en scène la rencontre, qui n’était pas prévue au départ, entre le petit-fils et son grand-père. Dans ce lieu neutre vont resurgir tout un tas de souvenirs et de découvertes. On sent une réelle densité dans cette partie. Beaucoup d’émotions qui se développent, plus peut-être que dans la première partie…
Après avoir créé Kim Ki-Soon, le personnage coréen qui va véhiculer toute l’histoire de cette guerre, j’ai décidé de développer mon contexte autour d’un transfuge américain. Mon problème résidait dans le fait qu’il peut paraître étonnant que vive dans ce pays, de son plein gré, un américain. Car la Corée est complètement fermée, considérée comme l’axe du mal où on ne sait pas trop ce qui s’y passe, où il n’y a aucune communication avec l’extérieur. J’ai donc commencé à me poser des questions : comment un américain pourrait vivre dans un pays comme celui-là ? J’ai effectué des recherches sur Internet et je me suis rendu compte que mon idée n’était pas si mauvaise que ça car en effet six ou sept transfuges américains vivent ou vivaient (certains sont morts, d’autres sont partis) en Corée comme Dresnok [transfuge américain connu pour avoir tourné en tant qu’acteur dans des films nord-coréens – NDLR] qui est le plus connu. J’ai donc finalement construit cette histoire autour de ce transfuge. La seule possibilité pour qu’il y ait un contact entre lui et le monde occidental, résidait dans l’idée d’une rencontre sur cette frontière neutre, la frontière de toutes les rencontres diplomatiques. Je savais que mon histoire serait construite principalement autour de cette rencontre. Je ne voulais pas d’un échange entre deux personnages qui allait s’étaler avec des intermèdes. J’ai donc commencé à écrire l’histoire à partir du deuxième tome. Lorsque ce volet-là a été écrit, je me suis rendu compte que tout était cohérent, crédible, alors j’ai pu écrire le premier tome pour amener mes personnages vers ce moment très dense de la douceur de l’enfer.

En lisant le second volet de ton récit on découvre que le personnage du grand-père, ce soldat déserteur, est construit sur une ambivalence car il possède aussi des valeurs importantes de respect notamment vis-à-vis de la Coréenne qui lui a sauvé la vie et avec laquelle il a fondé une famille. Cet aspect-là était-il quelque chose de voulu ?
Oui j’ai voulu qu’il y ait pas mal de résonances, d’ambivalences pour développer l’idée que rien n’est totalement bien ou mal. Chacun a au fond de lui des valeurs, des vertus… Ce sont les événements qui décident souvent qu’une personne va révéler plutôt son côté noir, son côté sombre ou inversement. Le début de mon récit est construit autour de ce soldat américain et du mythe, du fantasme qui prend naissance autour de nos ancêtres morts à la guerre et dont on n’a rien connu, ou très peu. On se dit qu’ils ont combattu, qu’ils ont été des héros, mais parfois on découvre que non, que certains ont été collaborateurs et n’ont pas été si clean que cela. La guerre peut révéler le côté monstrueux qui sommeille en chacun de nous. Nous découvrons dans le récit que le jeune Billy Summer a des problèmes existentiels avec sa petite amie, avec son passé, ses parents qui sont morts dans un incendie et nous le suivons dans sa manière de les résoudre. Ces problèmes sont en fait le reflet de notre société. D’un autre côté nous avons le grand-père qui lui a vécu une séparation, la guerre, l’envie de mourir et qui vit finalement dans un pays complètement invivable dans lequel il arrive pourtant à trouver son bonheur. Alors on se dit : Comment se fait-il que l’on puisse trouver son bonheur dans un tel contexte ? Ces deux exemples démontrent que chaque situation est complexe et que tout ne va pas forcément dans un seul sens.

Peut-on trouver son bonheur dans un pays qui, aux yeux de l’Occident, est une dictature ? Est-il possible de vivre une histoire romanesque dans ce contexte ?
J’aime bien amener le lecteur à se poser la question : Ted Summer le soldat transfuge américain se ment-il a lui-même ? Ou est-ce que l’amour est plus fort que tout ? Peut-il faire abstraction dans cette relation amoureuse, d’abord de toute sa vie antérieure et ensuite du contexte dictatorial, stalinien qui existe en Corée du Nord ?

Nous découvrons dans ton histoire que si Ted Summer n’est pas retourné aux États-Unis, ce n’est pas forcément par empêchement, mais c’est aussi qu’il ne l’a pas souhaité car il avait des choses à fuir dans son pays d’origine…
Il y a tout un cheminement qui s’est installé très vite finalement dans le dialogue entre Ted et Billy. Ted raconte qu’au cours d’un combat il a pensé mourir. Il sera finalement sauvé et aura envie de repartir. Mais il lui sera impossible de passer les frontières, d’une part car il ne sait pas où il se trouve et d’autre part car il tombe amoureux de cette coréenne qui lui a sauvé la vie et cet amour va être plus fort que tout. Il se rendra compte progressivement que son destin sera lié à celui de cette femme qu’il a envie de protéger. Et il a cette envie d’aller au bout des choses. Il ne peut donc plus revenir en arrière. Lors du face à face entre le petit-fils et le grand-père, Billy annoncera à Ted qu’il est son grand-père, Ted lui confiera que non en lui expliquant le pourquoi. Mais on sent que Ted hésite, car une partie de lui est restée là-bas.

Il y a dans ce second volet ce que j’appelle le premier choc, qui vient de cette case où tu fais se superposer la photo de Ted jeune que tend Billy à son grand-père et le visage du jeune homme. Ted semble figé par la ressemblance…
C’est le choc pour le grand-père et pour Billy qui se dit, tout ce qu’il me raconte c’est vrai je ne suis pas son petit fils et pourtant la ressemblance est là elle est plus forte que la vérité. Je voulais dire aux lecteurs que l’un comme l’autre ne savent pas très bien où est la vérité mais le lecteur, lui, le sait parce que les photos parlent d’elles-mêmes. Je ne sais pas si le grand-père les voit vraiment, il n’a pas trop envie de les voir au point qu’il les laisse lorsqu’il quitte le lieu de la rencontre. Par contre Billy trouve la ressemblance frappante. Pour moi cette scène servait à évoquer le thème de la transmission. Un moyen de mettre en évidence ce que nos ancêtres nous laissent comme héritage ou comme fardeau. Ce que l’on reçoit devra aussi être transmis à nouveau à nos enfants. Dès les premières pages de mon album je parle du destin et je pense que celui-ci est indéniablement influencé par celui de nos ancêtres. Billy se rend compte à la fin de l’histoire – mais je ne veux pas trop dévoiler d’éléments (rires) – que le destin de son grand-père possède une réelle force et que finalement il est plutôt beau. Cela va aider Billy à vivre sa vie à nouveau et à rebondir en résolvant ses propres problèmes.

Cette idée de transmission constitue aussi en un sens le second choc de la rencontre. Sans trop déflorer le récit, nous pouvons dire qu’elle va avoir un effet positif sur la résurgence des souvenirs enfouis en Billy et qui se révèlent par cette rencontre…
Exactement. C’est lié au traumatisme qui est une chose violente ancrée au fond de l’être. On essaye de le refouler pour continuer à vivre, on croit l’avoir digéré mais il reste toujours quelque part. Par le biais de conditions très particulières, une rencontre, un choc, une image, le traumatisme peut refaire surface. Et il peut déclencher des choses positives ou négatives. Il peut nous permettre de faire le deuil de ce que l’on a pu vivre de traumatisant. Mais il est impossible de l’oublier totalement.

Est-ce que l’idée que tu as voulu transmettre par cet album, est que, quoique l’on fasse une reconstruction est toujours possible ?
C’est ça. L’idée est que, dans un premier temps, le pire n’est jamais le pire et La douceur de l’enfer, c’est un peu ça. Même dans l’endroit le plus horrible il y a encore le moyen de trouver un espoir, on peut encore apercevoir la lumière qui va faire grandir le feu de la reconstruction. La dernière page de l’album montre vraiment cela, elle est un cri d’espoir. Je voulais emmener le lecteur vers quelque chose de plus positif, de serein peut-être.

Est-ce que le fait d’avoir travaillé sur cet album te pousse à t’intéresser plus à ce qui se passe dans ce pays qui possède aujourd’hui une actualité chargée ? 
Il y a plusieurs réponses. Dans un premier temps c’était moi l’ignorant. Je découvrais un pays dont j’ignorais tout. Je prenais du plaisir à faire de la recherche et à découvrir toute cette imagerie communiste un peu stalinienne avec le culte de la personnalité, qui permet le développement de tout un tas d’éléments graphiques. Et puis j’ai eu cette envie de transmettre des choses qui sont très peu véhiculées. Alors j’ai porté un regard de plus en plus pointu sur ce pays-là. Dans le même temps il fallait aussi reconnaître que nous ne possédons bien souvent qu’une partie de la vérité. Dans ce que l’on apprend par les médias occidentaux de la Corée du nord ou ce que les autorités nord-coréennes transmettent à leur peuple il y a une manipulation énorme. Pourquoi une dictature comme celle-là dure encore aujourd’hui ? Ce pays n’a aucune ouverture sur le monde, et il y existe un matraquage de propagande permanent qui diffuse l’idée que la Corée du nord est un paradis contrairement à l’extérieur qui représente l’enfer. Cette ignorance qui frappe de fait le peuple coréen fait que celui croit ce qu’on lui dit. Tout est basé sur une information artificielle à partir notamment de la TV qui ne possède qu’une chaine qui diffuse le discours officiel de son leader…

 

Propos recueillis le 27 janvier 2012 à Angoulême


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