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La BD du jour : Le château des animaux de Xavier Dorison et Felix Delep (Casterman)

Transposition des idées développées par Orwell dans La Ferme des animaux, Le château des animaux se veut une réflexion sur le pouvoir de chaque homme, de chaque femme, de pouvoir infléchir la courbe des évidences, dans des actions ciblées, citoyennes, là où encore les dictatures ou les semblants de démocratie ne laissent que peu de chance de développer une vie harmonieuse… Sur un scénario de Xavier Dorison, découverte d’un jeune dessinateur, Felix Delep.

Lorsqu’au sortir de la seconde guerre mondiale George Orwell écrit « 1984 », l’auteur a déjà derrière lui cette étiquette d’auteur engagé. Dans « Et vive l’Aspidistra ! » (1936), il s’en prend à une société dominée par le culte de l’argent, dans laquelle son héros, un poète désargenté, va tenter de survivre avant de progressivement dépérir moralement et intellectuellement. Il livre ensuite, dans « Le quai de Wigan » (1937), un témoignage saisissant sur la classe ouvrière du nord de l’Angleterre dans les années 30. Une classe réduite à saigner, sans perspective aucune. Puis vint le texte qui devait peut-être le révéler aux yeux du monde, ce pamphlet contre la mainmise franquiste sur la République Espagnole. Cette guerre d’Espagne dans laquelle il s’engage dès les premiers coups de fusil, et où il manque d’ailleurs de se faire tuer, résume toute la pensée d’Orwell. Il y porte ses pensées, qu’il traduit en actes, pour combattre ceux qui souhaitent abolir les libertés au profit des plus aisés – les grands propriétaires terriens – dans une Espagne encore proche d’un système féodal aussi bien sur le plan politique, économique ou social. Au-delà des problèmes propres à l’Espagne, « Hommage à la Catalogne » (1938) dénonce déjà le totalitarisme, russe ici. Car Orwell y parle, notamment, des interférences négatives de groupes staliniens dans un conflit récupéré de toutes parts, au point d’échapper en partie à son peuple. « La ferme des animaux » (1945) peut se lire comme une préfiguration des thèmes développés quatre ans plus tard dans « 1984 ». Ce texte bref, qui dénonce lui aussi le totalitarisme, le fait sous une forme originale, celle de la fable animalière. Au sein d’une ferme où il ne fait pas bon vivre, des animaux, guidés ou « réveillés » par un vieux sage, vont tenter de s’opposer aux hommes pour atteindre leurs idéaux de liberté.

« (…) Au cours de ma longue existence, j’ai eu, dans le calme de la porcherie, tout loisir de méditer. Je crois être en mesure de l’affirmer : j’ai, sur la nature de la vie en ce monde, autant de lumières que tout autre animal. C’est de quoi je désire vous parler. Quelle est donc, camarades, la nature de notre existence ? Regardons les choses en face : nous avons une vie de labeur, une vie de misère, une vie trop brève. Une fois au monde, il nous est tout juste donné de quoi survivre, et ceux d’entre nous qui ont la force voulue sont astreints au travail jusqu’à ce qu’ils rendent l’âme. Et dans l’instant que nous cessons d’être utiles, voici qu’on nous égorge avec une cruauté inqualifiable. Passée notre première année sur cette terre, il n’y a pas un seul animal qui entrevoie ce que signifient des mots comme loisir ou bonheur. Et quand le malheur l’accable, ou la servitude, pas un animal qui soit libre. Telle est la simple vérité. Et doit-il en être tout uniment ainsi par un décret de la nature ? Notre pays est-il donc si pauvre qu’il ne puisse procurer à ceux qui l’habitent une vie digne et décente ? Non, camarades, mille fois non ! Fertile est le sol de l’Angleterre et propice son climat (…) Mais puisque telle est la triste réalité, pourquoi en sommes-nous toujours à végéter dans un état pitoyable ? Parce que tout le produit de notre travail, ou presque, est volé par les humains. Camarades, là se trouve la réponse à nos problèmes. Tout tient en un mot : l’Homme. Car l’Homme est notre seul véritable ennemi. » (Orwell – La ferme des animaux – 1945)

« La dictature parfaite aurait les apparences de la démocratie » écrivait Aldous Huxley. Dans « Le Château des animaux », revisite de « La ferme des animaux » d’Orwell, les bêtes représentées ne sont pas enfermées le soir venu dans des bâtiments surpeuplés et crasseux, ni enchaînées le jour pour accomplir, lors de journées harassantes, de vils travaux sans objectif ni organisation. Mais chacune d’elles a peut-être perdu l’idée de ce que représente la liberté. Ce qui fonde un vivre ensemble respectueux de l’autre. Et ce qui autorise à s’opposer aux modèles non choisis. 

Xavier Dorison et Félix Delep ne se connaissaient pas avant de travailler sur « Le château des animaux ». Le scénariste a pourtant su tirer tout le potentiel d’un dessinateur au trait dynamique et expressif pour s’immerger ensemble dans un projet pas évident à mettre en place sur le papier.

Dans sa préface au « Château des animaux » Xavier Dorison salue l’œuvre d’Orwell. Oui, le vingtième siècle fut celui de la confiscation des aspirations à la liberté et à la justice, ce que dépeint avec justesse l’auteur anglais. Mais, aussi clairvoyant soit-il, il n’avait pas tout vu (dixit le scénariste), puisqu’au-delà des échecs démocratiques les plus symboliques, des hommes et des femmes se sont battus, dès l’après-guerre, pour gagner de nouveaux droits légitimes, améliorer leur quotidien et changer le cours de leur existence, que ce soit en Afrique du Sud, aux États-Unis ou en Inde. Et ils le firent, comble de l’humiliation pour les puissants, sans arme à la main. C’est en mêlant la vision sombre d’Orwell à la réalité historique qui suivit la fin de la seconde guerre mondiale, que le scénariste bâtit son nouvel album. Comme Orwell, l’auteur de « Long John Silver » et d’ « Undertaker » développe son histoire sur une base animalière. Le vieux sage n’est plus le porc du roman mais un rat conteur du nom d’Azélar qui livre ses pensées et ses bases de réflexion par l’intermédiaire d’une pièce de théâtre très engagée – et bizarrement non interdite – qui met hors de leurs gonds les chiens délégués à la surveillance de la petite salle où en est donnée une représentation. Trop tard pour intervenir. Poussés par une envie soudaine de liberté, les animaux, autrefois réduits au silence, vont tout faire pour prendre leur destin en main (ou en pattes) bouleversant les évidences que certains croyaient figées dans le marbre. Le meilleur reste à venir… Comme Gandhi, Martin Luther King, Nelson Mandela et tant d’autres en leur temps, nos petits animaux de basse-cour vont jouer de la désobéissance civile, avec comme arme, une superbe marguerite dessinée sur les bâtiments officiels et les murs de la micro-société où ils vivent ensemble.   

« La ferme des animaux » préfigure « 1984 » qui trône en modèle du récit dystopique. On y retrouve des animaux qui, conscients de leur sort et de leur statut, vont s’opposer à leur fermier qu’ils vont chasser de ses terres. A une dictature de l’homme succède pourtant non pas un Eden animal, mais une autre forme de dictature plus pernicieuse encore.

Ici point d’hommes. La ferme, devenue château, n’abrite que des animaux placés sous l’autorité dictatoriale de Silvio, un taureau musculeux, et de sa garde de chiens féroces. Nous y suivons Miss Bengalore, chatte dure à la tâche qui ne pense qu’à protéger ses deux petits, le lapin séducteur César et Azélar, rat à l’origine du réveil des bêtes trop longtemps endormies et résignées à leur sort. Oui un autre modèle de société est possible. Mais comment le construire et le sculpter pour qu’il ne soit plus ce ressassé liberticide qui tend toujours à s’imposer au fil du temps ? La réponse dans ce premier volet et les trois autres à venir…

Delep et Dorison – Le château des animaux – Casterman


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