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Traité de planétologie, les orientations récentes de l’univers d’Enki Bilal

Alors que viennent de sortir récemment Julia & Roem, dernier album du dessinateur originaire de Belgrade, et Ciel d’orage, long entretien sur la genèse, le développement et les perspectives d’une œuvre en perpétuelle évolution, nous vous proposons de décliner pour vous un des aspects qui s’affiche comme la préoccupation majeure de l’auteur, l’écologie ou plutôt comme il le définit lui-même, la planétologie. Nous avons de fait décidé de remettre en avant un travail plus ancien de Bilal, Le sarcophage, paru chez Dargaud en 2000 avec des textes de Pierre Christin. Dans cet album moins connu l’auteur imagine Tchernobyl reconverti en Musée de l’avenir, une attraction touristique clairement macabre dans laquelle le ton caustique déployé au fil des pages nous rappelle la fragilité du Monde. Une fragilité qui s’exprime et prend toute sa mesure au travers de quelques évènements récents… Mais tout n’est pas sombre, car la vie reprend toujours ses droits. C’est ce qui transparaît du travail de Carlos Pardo, qui livre, chez Ankama, un témoignage photographique sur Tchernobyl qu’il a sillonné vingt-cinq ans après la catastrophe de 1986… La planète n’a jamais été aussi fragile, saurons-nous prendre conscience que nous flirtons dangereusement avec le fameux point de non-retour ?

 

Nous sommes toujours méfiant à l’idée de lire un entretien fleuve d’un auteur dont l’univers nous touche particulièrement. Mise à nue, révélations ou explications sur la nature du travail de l’auteur participent à sa plus grande compréhension. Mais avons-nous besoin de savoir ? N’est-il pas dangereux pour le lecteur attentif et passionné que nous sommes de découvrir l’envers du décor, ce qui préside à l’édification de l’œuvre en construction ? Sans conteste la réponse est oui. Lire Ciel d’orage d’Enki Bilal risquait donc de dénaturer notre vision du Monde bilalien. Le lecteur que je suis a construit sa propre perception, son propre imaginaire, sa propre mythologie des dits et non-dits présents dans cette œuvre tout à la fois riche en déclinaisons émotionnelles et réellement marquée par une force contestataire. Bilal livre avec chaque nouvel album sa vision, son ressenti d’un présent qu’il décline, extrapole, extirpe de nos rêves les plus sombres dans un futur pas forcément gai sur lequel les gris s’enracinent de manière toujours plus prégnante. C’est parce qu’il se pose des questions sur notre époque et qu’il en offre sa vision à long terme que la lecture de Bilal nous happe. Alors que pouvions-nous (voulions-nous) attendre de Ciel d’orage ? Le livre est là, nous ne pouvons pas faire fi de sa parution. Nous l’avons donc lu attentivement. Il en ressort tout d’abord un grand soulagement car l’œuvre de Bilal ne livre pas tous ses secrets. L’auteur d’Animalz les contourne parfois, les affronte souvent de face, essaye surtout de puiser dans son expérience, son vécu, sa vision du Monde les orientations de son travail. C’est pourquoi la lecture de Ciel d’orage est saine. Elle humanise un auteur dont certains réfractaires dénoncent justement l’œuvre comme exempte d’humanité, froide, métallique. Si le choc des masses d’air fait naître nos ciels d’orage, la lecture de ce livre agit comme un effet de foehn. Le monde construit par Enki Bilal nous apparaît plus chaud donc encore et toujours essentiel…

Enki Bilal – Ciel d’orage, conversations avec Christophe Ono-dit-Biot – Flammarion – 2011 – 19 euros

 

En 2000, Enki Bilal sort un album étrange, peut-être moins en vue que ses précédents opus : Le sarcophage. Ecrit avec son compagnon de route Pierre Christin, l’auteur de la Trilogie Nikopol s’emploie, avec un ton d’une causticité « dérangeante » pour certains, à décrire la réouverture du site de Tchernobyl, dans un futur plus ou moins proche – l’album n’offre pas de repères temporels – à des fins de Musée de l’avenir. Préambule à ce que pourrait être le XXIème siècle, un siècle gangrené par l’argent et le non respect de la nature, ce Musée/parc d’attraction, offre les bases des futurs albums d’Enki Bilal, notamment de la série qu’il inaugure par la suite avec Animal’z. Construit sous la forme d’un projet adressé à des investisseurs potentiels, Le sarcophage explique et présente ce que pourra être ce lieu dédié à la présentation de quelques maux et horreurs du monde. Le projet alterne avec les témoignages et photos de personnes ayant été les premières victimes de la catastrophe écologique et sanitaire de Tchernobyl. Cela glace parfois le sang. Mais tout est réfléchi, tout s’inscrit dans un désir affirmé d’interpeller le lecteur, de le pousser à la réflexion sur le devenir de notre planète, de notre avenir, de la vie sur Terre. Au regard de l’actualité récente qui voit l’Ukraine réfléchir à l’ouverture touristique du site de Tchernobyl, nous sommes en mesure de dire que l’album d’Enki Bilal et Pierre Christin sans être visionnaire – nous lui préférons la notion d’anticipation – offrait un raccourci vers des horreurs encore plus palpables…

Enki Bilal & Pierre Christin – Le Sarcophage – Dargaud – 2000 – 13 euros

 

Le 26 avril 1986 se produit l’une des plus grandes tragédies de notre temps : la fusion du cœur du réacteur de la centrale nucléaire de Tchernobyl. L’impact souvent minimisé, tant en ex-URSS que dans le monde occidental, ne laisse entrevoir toute sa portée que bien des années plus tard. La terre se trouve balayée par une radioactivité sans commune mesure. La vie semble devoir se mettre, pour une période non quantifiable, en stand-by pur et simple. Déplacements tardifs de population, liquidateurs sacrifiés pour colmater les brèches et essayer de minimiser si tant est que cela soit possible l’impact aux alentours, sont à l’origine de la plus grande catastrophe sanitaire de l’histoire de l’humanité. Vingt-cinq ans se sont maintenant écoulés et alors que l’Ukraine envisage d’ouvrir de nouveau le site aux visiteurs avides de sensations fortes, le photographe chilien Carlos Pardo porte sur cette terre dévastée un regard troublant. Faut-il voir dans les clichés offerts par le photographe la déclinaison macabre qui avive l’intérêt de certains ou une réflexion sur la vie, sur les atteintes faites à mère nature ? Sans conteste c’est la seconde acception qui l’emporte. Pas de voyeurisme chez Pardo mais des photographies livrées brutes, comme des éléments d’une réflexion à mener. Le temps semble suspendu, tel un négatif. Le photographe semble prendre des clichés de clichés, dans cet étrange magma de désolation. Il est possible d’apercevoir la vie passée au détour d’armoires emplies de jouets d’enfants, d’un jeu d’échecs trônant fièrement au milieu de nulle part, de livres éparpillés ça et là. Tout paraît fermé, irrémédiablement perdu… Et pourtant à y regarder de plus près la nature semble regagner ses droits, des herbes sauvages poussent dans des lieux improbables, se love sur des sols rocailleux, sur des mûrs fragilisés. Le soleil offre des reflets et des apparences de « normalité ». Loin de nous conditionner ou de nous laisser croire aux possibilités du retour d’une vie, Pardo offre avec modestie un livre majeur hommage aux liquidateurs dont les vies sacrifiées ont permis d’en sauver tant d’autres… Essentiel.

Carlos Pardo – Tchernobyl, 25 ans après – Ankama – 2011 – 30 euros

 

Sur une terre dévastée par un cataclysme dont on n’aperçoit même pas toute la portée, des hommes et des femmes, les derniers survivants d’un ancien monde recouvert par les sables et les vents qui le fouette, vivent en sursit dans un immense immeuble élevé à la gloire de quelques ex-magnats du pétrole. La nature si souvent troublée par la cupidité de l’homme lui a répondu avec force dans un fabuleux Coup de sang. Bilal explique dans Ciel d’orage cette notion de coup de sang qui se donne à voir aussi bien dans Animal’z que dans Julia & Roem : Je ne veux pas parler de cataclysme, d’apocalypse, et encore moins les montrer : l’actualité, encore, s’en charge. Chez moi c’est hors-champs. Mais c’est volontairement que j’ai choisi une expression qui correspond à un sentiment humain. J’ai simplement imaginé que la nature est vivante, et qu’elle a un instinct de survie. Le « coup de sang » (…) est une réponse de la Terre à l’Homme (…) Et j’explique effectivement dans le prologue d’Animal’z que devant les agressions qu’on lui a fait subir, la planète s’est révoltée et que toutes les règles physiques et géographiques sont perturbées : les tortues marines volent dans les nuages, le Pic du Midi jouxte l’Himalaya, la mer baltique est devenue un désert… (Ciel d’orage – p 194). Dans cet extrême la vie semble prendre une autre valeur. L’homme se questionne souvent sur son rapport au monde, avec Bilal, il se repositionne en acteur des changements à venir. Rien n’est irrémédiable et pourtant tous les signaux annoncent ce point de non-retour qui pend au nez de ceux qui se targuent de posséder le pouvoir d’agir et d’orienter le monde.

Julia & Roem. Au milieu de ce cataclysme surgit de nulle part Lawrence, un aumônier-militaire détenteur de quelques secrets. Sur sa route il rencontre deux jeunes hommes proche d’une mort par déshydratation. Il les sauvent de cet enfer et les embarque, ainsi qu’un milan sacré, blessé lui aussi, dans une solide voiture. Plus loin ils croisent Tybb, gardien d’un groupe de survivants miraculés. De la rencontre entre ces êtres sans avenir certain va naître l’amour. Jouant sur un parallèle avec l’œuvre de Shakespeare, Roméo et Juliette, Bilal utilise des vers du dramaturge comme texte de son œuvre. Cette intégration qui ne s’est pas imposée dès le départ du projet ajoute une dimension mystique au projet. Lawrence prend conscience du jeu qui se joue sous ses yeux et du parallèle avec l’œuvre de Shakespeare. Mais si Bilal use du canevas shakespearien il en détourne certains aspects pour laisser la tension croître au fil du récit. Julia & Roem doit se lire comme un cri d’alerte. La Terre est vivante, elle compose avec ce que l’homme lui offre comme dérèglements. Traité de planétologie, cet album possède aussi d’autres degrés de lecture. La littérature s’y impose de droit. Elle y retrouve un rôle de transmission, tel qu’il peut apparaître dans l’univers de Ray Bradbury. Fondateur d’une société où l’oubli gagne, où la mémoire vacille, le texte reste le medium capable de transgresser, de s’affranchir aussi d’une mort probable. Si le doute habite nos croyances en l’homme, nous ne devons pas douter de la capacité de la nature à modeler un monde prenant pour reflet l’intérêt que nous lui portons… D’un point de vue graphique Bilal va plus loin encore dans le traitement des matières. Il vire doucement vers le no color. Les gris se déclinent en cendres chargées, les blancs font office de derniers lopins de terres encore viables, le magma généré se fait volatile comme les poussières invisibles qui nous entourent. Un album trace, reflet de la vision d’un futur possible par un auteur qui se questionne sur le sens de la vie. Toujours détonant, parfois incompris mais terriblement captivant…

Enki Bilal – Julia & Roem – Casterman – 2011 – 18 euros


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