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Une BD sous le bras Spécial Zidrou
Un scénariste dans le vent... de l'amour...

Zidrou nous avait ravi il y a peu avec son conte cruel Les trois fruits dans lequel un roi était prêt à sacrifier sa famille pour repousser l’idée même de la mort. Il avait rendu une copie non moins parfaite sur La Mondaine, chronique policière en pleine seconde guerre mondiale dans un Paris où la présence allemande se faisait des plus prégnante. Il avait enfin défié la folie et l’aliénation dans un récit poignant sur les tranchées dans Les Folies Bergères. Sans conteste Zidrou est LE scénariste de ces dernières années. Ça tombe bien il nous propose en cette rentrée trois récits sous forme de déclinaison de l’amour… beau programme !   

Bouffon une

L’amour, plus qu’un simple sentiment, développe une complexité parfois difficile à saisir pour les hommes et les femmes qui s’en trouvent pénétrés un jour. Capable de bouleverser nos habitudes, il transforme nos émotions de l’instant en un doux cocon, bouleverse nos sens, notre rapport au monde et rend possible ce qui nous semblait inatteignable la veille, nous plongeant parfois dans une suave béatitude. Protégés de cette armure homérique qui se renforce chaque jour davantage, rien ne semble pouvoir nous atteindre… et pourtant… L’amour cache parfois un revers tout aussi complexe à appréhender. Le tourbillon qu’il développe se mue parfois en tornade dévastatrice venant déranger le bon ordonnancement de notre petit monde. Ce qui nous paraissait acquis se voit ainsi remis en question, le grand bouleversement qui relie l’amour à la haine, à sa capacité de destruction fait son œuvre et il le fait plutôt bien… Trois situations, trois contextes, trois manières d’envisager et de vivre l’amour. C’est ce que nous propose le scénariste Zidrou sur cette fin d’année 2015.

Les Beaux étés de Zidrou et Lefebre

Les Beaux étés de Zidrou et Lafebre – Dargaud (2015)

Dans Les Beaux étés il revient avec Jordi Lafebre sur les années 70 pour nous replonger dans la frénésie des vacances passées par une famille belge dans le sud de la France. Des vacances qui sonnent comme une libération de ces tensions qui s’accumulent au fil des mois et qui connaissent leur apogée quelques jours avant le départ lorsque le père, Pierre, dessinateur de son état, boucle tout juste les planches qu’il doit remettre à son éditeur. Mais aussitôt dans sa 4L étroite la petite famille – quatre enfants tout de même – revit. Ce sont les chansons criées à tue-tête le long du parcours, les cartes routières tournées dans tous les sens pour retrouver le petit coin de bonheur aperçu l’année précédente pour pique-niquer, les fous-rire et la joie qui reviennent à l’approche du soleil et toutes les perspectives à venir qui dopent parents et enfants. Sauf que cette année, et même si Pierre et sa femme Mado ne laissent rien percevoir, la donne n’est plus vraiment la même. L’érosion du couple face à la routine, à l’absence de perspectives, au nouveau job très stimulant de vendeuse de chaussures de Mado et tout un tas d’autres choses qui mettent indéniablement du sable dans leur relation, ont eu raison de la patience de la mère qui souhaite, une fois rentrée au pays demander, le divorce. Les derniers moments de la vie à deux ou plutôt à six, se doivent pourtant d’être savourés et peut-être bien qu’ils conduiront à une chute inespérée et subtile… Avec Les Beaux étés Zidrou explore un temps presque révolu qui voyait les routes départementales traversées chaque été par tout un flot de touristes qui prenaient le temps d’observer le paysage, de faire une pause champêtre dans un parcours éreintant effectué dans des voitures non climatisées qui peinaient à transbahuter les familles et leurs lourdes valises mal fagotées à travers le pays. Le voyage faisait alors partie des vacances avec son lot de surprises et de joies partagées. Dans ce récit léger le scénariste creuse ses personnages, les rend attendrissants et vrais, fragiles et ô combien humains leur offrant le statut notoire d’anti-héros du quotidien qui possèdent une âme. Jordi Lafebre, lui, rend compte d’une époque sur laquelle sont calées des couleurs de circonstance. Il se fait précis dans l’expression de chacun et dans ce supplément de drôlerie qu’il offre comme si les scènes dépeintes se voyaient extraites d’un album photo envahit de polaroïds vite tirés captant une incroyable joie de vivre…     

Bouffon de Zidrou & Porcel

Bouffon de Zidrou & Porcel – Dargaud (2015)

Dans Bouffon, Zidrou met en lumière un enfant né dans les cachots du château du comte d’Astrat d’une mère abusée par le geôlier des lieux et les hommes de passage qui acceptent de payer une obole pour la violer sans restriction. Rien de très glamour à première vue, d’autant plus si l’on considère que le gamin qui naîtra se voit affublé d’un visage déformé qui lui offrira plus tard l’envieux statut de monstruosité locale. Le garçonnet vivra donc dans les entrailles du château en aidant le maître des geôles dans ses tâches au quotidien et en côtoyant les hommes qui y sont emprisonnés et torturés. Durant cette enfance privilégiée il ne verra jamais la lumière du jour, sauf depuis la mince lucarne qui laisse pénétrer un rai de lumière dans ce lieu austère. Un jour pourtant le sort de Glaviot, le nom donné à l’enfant, se voit bouleversé lorsque le comte d’Astrat débarque dans les entrailles de son château pour y suivre une torture bien saignante. Amusé par les agissements du garçon qui le font passer pour un véritable histrion, le comte décide de « l’offrir » à sa fille comme bouffon attitré. Dopé par ce nouveau statut il ne faillira pas dans sa tâche. Bien au contraire, la jeune fille du comte, superbe de beauté en devenir, ne pourra plus se passer de lui. Si bien qu’il restera présent auprès d’elle en chaque circonstance. Assez pour rendre le garçonnet amoureux de la belle. Mais la laideur et la beauté ne font pas bon ménage… Dans ce conte sombre traversé d’une faible lumière que nous vous laissons découvrir par vous-même, Zidrou raconte son histoire par l’intermédiaire d’un homme ancien amant du comte, enfermé pour « infidélité » dans les geôles sombres du château. Le destin de chacun reste fragile dans un monde d’une cruauté sans pareille. Glaviot, qui se découvrira le don de ramener à la vie les femmes tout juste décédées en âge d’être mère, traversera la contrée invité par les riches et les puissants à faire revenir leur femme ou leur fille de l’au-delà. Un seul baiser suffit à inverser le cours de l’histoire mais pour Glaviot l’amour partagé restera désespérément absent de sa vie. Conte cruel mais ô combien réaliste, Bouffon laisse transparaitre le talent indéniable de conteur de Zidrou, qui, par l’intermédiaire d’un narrateur, tisse les entrelacs d’un récit qui diffuse toute sa portée jusque dans les dernières planches. Porcel, dans ce contexte, excelle dans sa façon de pénétrer chaque personnage et de leur créer une aura, une dimension qui les dépasse parfois. Les cadres qu’il offre au récit entretiennent parfaitement les tensions et l’émotion qui s’en dégagent renforçant un scénario subtilement écrit par un Zidrou au sommet de son art…

L'Indivision de Zidrou &

L’Indivision de Zidrou & Springer – Futuropolis (2015)

L’indivision s’ouvre sur une scène lourde de sens. Un homme et une femme se retrouvent près d’une falaise. La femme vient lui annoncer que leur relation doit cesser. Elle, c’est Virginie, mariée et mère de deux enfants dont le plus âgé fête ses 10 ans. Lui c’est Martin, un peu plus jeune et sans attache. Leur relation complexe a débuté il y a plus de vingt ans maintenant comme un jeu entre adolescents en découverte de leur corps et de leurs limites. Rien de bien troublant s’il en faut sauf à supposer que les deux ados devenus adultes sont frères et sœur… Pas évident de traiter de l’inceste dans une fiction qui ne veut en rien juger les actes. Ici Zidrou endosse avec ses lecteurs le rôle d’observateur dans une relation dont il décortique minutieusement les tensions et conséquences. Des conséquences qui se ressentent dans l’âme troublée de Virginie qui tente de se préserver avec pudeur d’un amour qu’elle a participé à faire vivre. Martin lui, reste addict à cette relation charnelle qu’il voit comme naturelle et vraie et refuse de se mentir à lui-même, et ce même s’il cache bien évidemment la nature réelle de la relation avec sa sœur aux personnes qui l’entourent. Porté par le dessin subtil de Benoit Springer qui fait montre ici d’une maitrise parfaite sur un sujet sensible en se fondant dans le contexte sans ajouter en effets là où les regards et les gestes suffisent, le récit se développe avec délicatesse sans sombrer dans le pathos. Une histoire qui laisse le soin au lecteur de se distancier de tout jugement facile et rapide et marque par son audace et son traitement. Chapeau bas ! 

La qualité d’un scénariste s’apprécie dans sa capacité à défier les contextes et les genres. Zidrou est l’un de ces scénaristes. Il développe avec réussite depuis plus de 25 ans un registre fournit dédié à l’humour jeunesse et ado avec L’élève Ducobu, La Ribambelle, Schumi ou Tamara, au conte avec Le Montreur d’histoires ou Les trois fruits ou encore à des chroniques sociales avec Les Promeneurs sous la lune ou Pendant que le roi de Prusse faisait la guerre, qui donc lui reprisait ses chaussettes ?. Il a aussi exploré le polar (La Mondaine) avec toujours cette manière bien à lui de plonger au cœur des destins brisés comme il a pu le faire aussi sur Les Folies bergères, récit singulier, poignant, surréaliste et désillusionné autour de la guerre des tranchées et de l’aliénation des hommes. La qualité d’un scénariste s’apprécie aussi dans sa faculté à s’entourer du bon dessinateur en fonction du projet qu’il entend développer. Et pour tout dire Zidrou excelle en la matière. Vivant aujourd’hui en Espagne il arrive à dénicher des dessinateurs ibères qui portent en eux un souffle nouveau. Francis Porcel, aperçu aux côtés de Jean-David Morvan au début des années 2000, en est l’exemple parfait qui, en deux albums avec Zidrou, affirme une touche et une capacité de mise en scène et de suggestion des plus subtiles. Même chose avec Jordi Lafevre qui suit le scénariste depuis la fin des années 2000 sur des projets où la donne humaine l’emporte bien souvent sur le contexte. Benoît Springer lui n’est pas ibère mais qu’importe ! Auteur avec Zidrou du Beau voyage, il excelle dans la construction des atmosphères sensibles et délicates où tout pourrait s’effondrer comme un château de cartes sur un mauvais choix de plan ou de rythme. Il démontre pourtant que le plus fort des vents ne peut atteindre la mire… pour notre plus grand plaisir. Zidrou porte le duo scénariste/dessinateur à des sommets rarement atteints en BD aujourd’hui et démontre ainsi, s’il le fallait encore tout l’intérêt d’un travail partagé.

Zidrou &  Lafebre – Les beaux étés – Dargaud – 2015 – 13,99 euros 
Zidrou & Porcel – Bouffon – Dargaud – 2015 – 14,99 euros
Zidrou & Springer – L’indivision – Futuropolis – 2015 – 15 euros


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