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4 cases en plus : Quoi de plus normal qu’infliger la vie ? L’interview d’Oriane Lassus

La société dans laquelle nous vivons n’a jamais été aussi normée. Si Tati avait construit en son temps de manière particulièrement frappante son univers sur les travers du monde moderne, son souci consumériste, et son mimétisme ravageur, Oriane Lassus, s’inspire de cette veine pour, avec la même dérision et la même volonté de nous interroger, décortiquer le poids qui pèse sur les jeunes femmes qui choisissent de renoncer à être mère. Bousculant les codes de la réussite sociale ces femmes se voient ainsi mis au banc, fléchées dans un monde qui n’admet que peu la différence…

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Dans cette longue interview Oriane Lassus nous explique les différentes étapes qui ont conduit à la réalisation de « Quoi de plus normal qu’infliger la vie ? ». Le premier jet de ce travail, réalisé au cours de sa dernière année aux Beaux-Arts, puis le développement du sujet suite à l’intérêt de son éditrice qui a amené la dessinatrice à se nourrir de rencontres avec d’autres jeunes femmes, engagées dans la même direction, pour comprendre et retranscrire des tranches de vie. De cela découle une plus grande maturation de la pensée chez la jeune femme qui a conduit à « accoucher » de cette version finale qui se veut aussi puissante dans le fond, dans ce qu’elle amène comme matière, comme substrat à la réflexion, que dans la forme, totalement décomplexée qui se joue de certains des codes de la BD pour repenser la séquentialité et la manière de faire avancer le récit. Dans cette interview Oriane Lassus nous explique aussi l’importance des éléments extérieurs à notre propre vie qui influent sur nos actions au point de chasser parfois notre propre bonheur. Laissez-vous embarquer !

Quoi de plus normal 13Dans « Quoi de plus normal qu’infliger la vie ? » tu abordes le sujet de la « nulliparité ». Peux-tu nous dire en quoi ce sujet t’intéressait et les raisons qui t’ont poussé à le traiter en BD ?
C’est assez simple, je n’ai jamais voulu d’enfant. J’ai toujours vu ça comme quelque chose d’extérieur à ma vie, sans que ça pose problème d’ailleurs. Mais j’ai commencé à y réfléchir plus intensément pendant la première grossesse de ma sœur. On a beaucoup discuté mais il en ressortait toujours que les hormones me rattraperaient et que j’allais changer d’avis. Beaucoup de choses dans l’évidence d’avoir des enfants me semblaient insupportables, j’avais envie d’en parler et j’ai donc entrepris de répertorier ces éléments dans le premier jet du livre que j’ai réalisé aux Beaux-Arts où j’étais à l’époque. Par la suite j’ai rencontré mon éditrice qui l’a lu, et m’a poussée à reprendre le sujet pour en faire une bande dessinée.

A une époque assez nauséeuse où certaines personnes s’arrogent le droit de penser pour les autres, je pense notamment aux manifestations de la « Manif pour tous » qui prône les valeurs de la famille avec tout ce qui va avec, ainsi que la résurgence d’associations catholiques ultra-orthodoxes, ton album est-il un moyen de nourrir le débat sur le droit des femmes (et aussi des hommes) à ne pas avoir d’enfant(s) ?
J’imagine et j’espère qu’il peut faire réfléchir et donner lieu à des discussions. Après, entre les mains de qui se livre se retrouvera-t-il ? Est-ce qu’il ne risque pas de ne prêcher que des convaincus ? C’est super difficile à prévoir. Enfin plus important que le droit à ne pas avoir d’enfants – et qui englobe ce premier – il y a le droit de chacun·e à disposer de son corps. Par moments j’ai été tentée d’élargir le livre à toutes ces problématiques qui se touchent : sur le contrôle du corps des femmes, le droit à l’avortement, les stérilisations forcées, les difficultés pour les homosexuel·les à être acceptés comme parents, et la liste est longue. Mais justement, tellement longue que j’aurais dû faire un livre cinq fois plus gros, au risque de m’éparpiller, de m’embarquer dans des sujets qui me dépassent et d’en dire des conneries. Alors j’ai préféré me concentrer sur une petite partie du sujet, celle qui me touche directement. C’était à mon sens la manière la plus honnête de le faire, même si je sais que certaines personnes se reconnaitront dans ce livre mais que d’autres pourront s’en sentir exclues, parce que mon rapport à cette question ne peut évidemment pas recouvrir toutes les relations que les gens entretiennent au fait de faire des enfants, ni toutes les situations, toutes les histoires.Quoi de plus normal 21

Tu critiques, notamment sur deux/trois passages, le rôle de la publicité qui joue un rôle normatif dans notre société. Peux-tu nous en parler ?
Quand j’étais gamine je faisais des parodies de publicité en animation sur l’ordinateur de mes parents, dans mes bandes dessinées d’enfance aussi et ça m’a toujours complètement fascinée. C’est vraiment une relation ambivalente, ça me dégoûte et à la fois ça me fait rire, donc j’y reviens toujours. Quand j’étais en BTS on avait un cours de communication de chaisplusquoi avec un prof très fier de nous montrer comment la pub était intelligente, maline, subtile dans ses manipulations, etc… Mais tu peux être intelligent et complètement con à la fois, ou complètement connard. Et c’est insultant parce qu’on sait que la plupart des trucs vantés sont fabriqués dans des conditions tristes et dégueulasses, mais c’est présenté avec décors idylliques et grandes métaphores. Ya quelque chose d’épuisant à voir ça : on sait que c’est du mensonge, la pub sait qu’on sait, mais elle continue à balancer partout ces images impossibles, ces gros clichés. Le seul truc que j’arrive à en faire c’est le tourner en dérision, c’est une piètre consolation !

Penses-tu que la pression sociale qui s’exerce par les proches : parents, grands-parents, ami-e-s, collègues de boulot… puisse influer sur les choix de certaines femmes à avoir des enfants et que, d’une manière plus générale, il est difficile de « vivre » sans ces trois piliers qui sont autant de repères de « réussite » sociale que sont : avoir un bon job, se marier et avoir des enfants ?
Je pense en tout cas que cette pression sociale rend beaucoup de gens inutilement malheureux. C’est tout un ensemble d’idées dans lesquelles on baigne depuis tout petit : tu vas grandir-tomber amoureux-faire des bébés. Même si ça ne vient pas de ta famille, ça vient des livres, de la télé, de mon amie la publicité – même si on trouve ça ridicule, c’est tellement omniprésent. Plein de gens se sentent mal pour diverses raisons dans ce schéma mais c’est difficile à défaire pour tout le monde parce que ce sont aussi des repères. On a plutôt tendance à essayer de se conformer aux repères en se disant que ça ira mieux, plutôt que tenter de les détruire ou transformer, c’est plus évident et plus doux d’aller dans le sens de la majorité. Après, est-ce qu’il est plus difficile de vivre en ne suivant pas ces schémas-là : ça dépend de tellement de paramètres… Quoi de plus normal 35

Le sujet que tu traites est un vrai sujet de fond, pour autant tu décides d’employer un ton volontairement humoristique. Était-ce pour toi une nécessité pour traiter ce sujet ?
C’est presque une habitude je crois, mais j’ai essayé d’être vraiment attentive à ne pas tomber dans une forme de moquerie gratuite. Et j’aime beaucoup rire et me faire rire moi-même (c’est un petit plaisir de dessinateur je crois) mais je ne suis jamais dans une recherche de gag à tout prix, c’est souvent du rire jaune, et quelque chose qui laisse de la place à d’autres émotions aussi.

Cet album est issu d’un travail d’étudiant que tu as (re)travaillé et réorganisé. Peux-tu nous parler de ce premier « jet » et de ton travail spécifique sur la narration pour arriver à la forme que tu nous présentes aujourd’hui ?
La première version du livre, que j’ai présenté à mon jury de dernière année aux Beaux-Arts, c’était une succession de scènes d’une ou deux pages chacune. Toutes reliées par le sujet, mais toutes avec des personnages différents illustrant chaque fois un élément différent. Une des premières choses dont on a convenu avec mon éditrice c’était que ce serait plus intéressant d’avoir un fil conducteur, et un récit plus construit, pour faire la version qui existe aujourd’hui. J’ai donc tourné super longtemps autour de cette question : comment on transforme une série de scénettes déconnectées en un récit, sans que celui-ci soit artificiel et bancal ? Au final le livre est un compromis entre ce récit qui le structure, tout en gardant ce principe de scénettes qui apparaissent pour développer une idée, lui donner un autre corps. Ce système me permet aussi de mêler différents outils et styles de dessin, ce qui à la fois intéressant pour renforcer des sensations et très plaisant à réaliser dans le dessin.

A-t-il été nécessaire pour toi de te documenter, de rencontrer des personnes et notamment des femmes qui ont fait ce choix de ne pas avoir d’enfants ?
Bien sûr, même si en ce moment je suis aussi dans une phase où je me demande : et si finalement je ne l’avais pas assez fait ? En tout cas, dans les deux années qui sont passées entre le moment où on a discuté du projet avec mon éditrice et le moment où je l’ai commencé, j’ai parlé de ça avec beaucoup de personnes. J’ai tâché de lire des sites, des livres, des témoignages. Sur les témoignages en particulier, beaucoup se recoupaient avec mes propres ressentis, ce qui m’a aussi encouragée à m’y fier.

Quoi de plus normal 41Peux-tu nous parler de ta façon concrète de travailler sur chaque planche ?
En premier lieu j’ai pris des notes sur tout ce que je voulais voir figurer dans le livre, une forme de liste étendue des scènes ou thèmes à aborder. Je savais que ça respecterait une forme de chronologie : des règles, à la grossesse, à l’accouchement, à l’éducation. Ensuite j’ai organisé tout ça dans une maquette où j’ai grossièrement noté sur chaque page ce qu’elle contiendrait. Parfois un dessin, parfois une vague mise en page, parfois un dialogue ou juste une ligne de texte. Une fois que la maquette était à peu près finie et que je savais que la structure de mon livre était fixée, j’ai commencé à dessiner. J’ai donc suivi mon plan en me disant à chaque fois : alors comment je vais faire pour cette page ? Pour moi c’est un excellent compromis entre la sérénité d’avoir déjà cadré où le récit va, et un besoin de pouvoir improviser sur chaque page. Comme ça je peux réfléchir à la forme, amener des détails et affiner par rapport au reste, sans être dans un moment de simple exécution.

Le découpage de l’album relativement libre te permet pas mal de choses. Avais-tu ce souci de ne pas te cloisonner dans des cases bien droites, bien cadencées et bien tracées à la règle ?
C’est plutôt dans la continuité de ce que je fais depuis plusieurs années. J’ai vraiment commencé à faire de la bande dessinée quand j’ai réalisé qu’on pouvait s’affranchir des cases, et du système scénario-storyboard-crayonné-encrage qui m’écrasait complètement. A partir de là j’ai fait beaucoup de bande dessinée sans cases, notamment sur mon blog. Ce que je déteste dans la case c’est : tu te retrouves avec un rectangle qu’il faut remplir. Malgré mes efforts c’était souvent un énorme échec : gros problèmes de cadrage, impression d’être complètement restreinte, limitée dans mon dessin. J’ai découvert avec des auteurs indés qu’il y avait plein d’autres manières de travailler. Qu’il y avait plein d’exemples dans l’histoire de la bande dessinée de mise-en-pages ingénieuses, de narrations particulières. Je ne dis pas qu’une mise-en-page plus traditionnelle n’est pas ingénieuse, mais j’ai été vraiment frappée par ce qui sortait de ça, et en prenant conscience des tonnes de possibilités que ça offre j’ai aussi eu envie de pousser la recherche. Pour moi la mise-en-page peut être aussi expressive que le dessin lui-même. Après, ça me semble aussi cohérent qu’une bande dessinée qui pose des questions sur des normes de société ait une forme qui ne soit pas elle-même complètement dans les normes de la bande dessinée.

Quoi de plus normal 43Tu réalises avec Renaud Thomas une maquette très originale. Peux-tu nous en dire quelques mots ?
Pendant longtemps j’étais totalement dans l’expectative de ce que serait la couverture. Question très difficile : il y a un personnage principal dans mon livre mais je n’avais pas forcément envie qu’elle soit mise en avant dessus, et je voulais que la couverture garde un côté « général », qui laisse de la place au titre notamment. Finalement l’idée d’un dessin pas vraiment figuratif, une évocation d’intérieur de corps m’est venue et ça correspondait bien à quelque chose que je voulais faire ressentir : ça se passe dans le corps, il y a une forme d’inquiétude peut-être par rapport à ça, de mystère. Le noir et blanc me semblait le meilleur moyen de faire ce dessin, pour ne pas aller vers quelque chose de trop explicite sanglant, mais d’un autre côté je ne voulais pas une couverture trop esthétisante, trop lisse. C’est comme ça que j’ai pensé au carton gris, un carton recyclé avec de la matière, du bruit. On avait prévu de le faire en sérigraphie à peu près dès le début, et à ce moment-là Renaud a proposé de faire un bandeau pour la quatrième de couverture : ça évitait d’incruster directement les informations dans le dessin (d’autant qu’il aurait été difficile d’imprimer des textes très fins sur ce carton) et ça permettait d’amener un rappel de couleurs des quelques pages en ton direct de l’intérieur. C’était très intéressant de pouvoir travailler de cette manière-là, avec aucune limite pour l’aspect du livre, une maquette qui a évolué sur plusieurs mois avec des discussions, les retours des imprimeurs, etc…

Penses-tu pour finir que la BD plus que d’autres arts possède cette force et cette capacité à traiter de sujets les plus variés ?
Peut-être pas « plus », ce serait un peu prétentieux ! Mais l’association texte/image et les possibilités narratives de la bande dessinée permettent en effet de transmettre beaucoup de choses. J’aime par exemple l’idée qu’au sein d’un même livre on puisse passer d’un style graphique à un autre pour exprimer exactement ce qu’on veut, ou le fait que dessin et texte participent d’un même mouvement et se construisent ensemble. Ceci dit il y a tellement de manières différentes de faire de la bande dessinée…