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BD et Patrimoine, un mariage heureux…

Mêler BD et patrimoine, l’idée n’est pas nouvelle, la développer dans une collection cohérente où le lieu s’impose comme l’un des personnages centraux du récit, cela mérite toute notre attention. Futuropolis propose depuis quelques années déjà une déclinaison de visions d’auteurs autour du Musée du Louvre. Glénat et les Editions du Patrimoine se sont lancés quant à eux, en juillet 2010, dans un concept original, celui de proposer à des auteurs le soin de bâtir une fiction autour d’un monument ou d’un site historique français. Des lieux chargés d’histoire qui servent de stimuli à la mise en narration de récits originaux. Après deux volumes consacrés à Cluny et à Carnac, la collection s’étoffe cet été de trois nouvelles références axées sur les sites de Carcassonne, du Panthéon et de Ferney-Voltaire. Trois raisons de (re)découvrir des lieux qui ont forgés l’histoire de France et qui continuent aujourd’hui à susciter le rêve.

Les feux de l’histoire en terre cathare…

La Cité de Carcassonne, restaurée par Viollet-le-Duc au XIXème siècle, a traversé les siècles en suivant les soubresauts de l’histoire. De l’arrivée du catharisme en ses murs au XIIIème siècle, en passant par la montée du protestantisme au XVIème siècle et l’occupation allemande au cours du second conflit mondial, Carcassonne a toujours joué le rôle de pivot dans cette région calée entre mer et terre. Construire un récit autour de cette cité classée au patrimoine mondial de l’UNESCO, n’est donc en rien surprenant.

Nous sommes en août 1944, alors que partout sur le territoire français les troupes allemandes sont mises à rude épreuve par les armées alliées et les Forces Françaises de l’Intérieur, qui participent, par leur connaissance du terrain, à la marche en avant vers la libération des derniers îlots occupés, à Carcassonne, une jeune femme, Linette, va être placée au coeur de l’action. La ville n’est pas très sûre et nombre de ses habitants l’ont désertée pour se rendre dans les campagnes environnantes. C’est dans ce contexte que Linette va entrer en contact avec Joë Bousquet, un écrivain talentueux paralysé des jambes après avoir reçu une balle allemande lors du premier conflit mondial. Le personnage a réellement existé, il a entretenu une correspondance avec les plus grands auteurs de son temps. Son œuvre a elle-aussi marqué les esprits. Joë Bousquet n’était pourtant pas qu’un talentueux poète. Son érudition, sa connaissance de la littérature en ont fait un pilier incontournable de son temps. Dans Les amants de Carcassonne il habite chaque page, instaure un climat dans lequel la passion trouve un terrain propice à son développement et à sa consolidation. Linette quant à elle nourrit les pensées de l’auteur et lui insuffle l’espoir. La rencontre des deux personnages conjugue retenue et magie de l’instant. Cet instant où se détache la raison pour donner corps à l’amour.

LF Bollée et Luca Malisan livrent un récit expurgé du piège classique d’un romanesque sclérosant. Le déroulé dramatique peut offrir, à travers les mots de Bousquet, les regards échangés et la tension d’une époque charnière de l’histoire un album surprenant qui révèle un auteur, un moment et une passion avec modestie et finesse…

Bollée & Malisan – Les amants de Carcassonne – Glénat/Editions du Patrimoine – 2012 – 13,90 euros

  

Et si notre futur se lisait dans nos actions du moment ?

Panthéon, le tombeau des Dieux endormis prend place dans un futur indéterminé. La majeure partie des habitants de la Terre a quitté la planète bleue poussée par un enchaînement de catastrophes écologiques et notamment par la fonte des pôles qui a provoqué une montée des eaux irrémédiable. Les continents submergés par ces chamboulements climatiques n’ont pu soutenir longtemps la pression des milliards d’habitants qui les peuplent. La vie s’est progressivement réorganisée sur la Lune voisine. Une vie dans laquelle l’harmonie semble de mise mais qui se développe sans passion, sans joie, avec une destructrice et nocive régularité. Tout ce qui compose cette société nouvelle parait avoir été lissé. Les larges avenues, les immeubles vitreux et tentaculaires, les cités sombres composent une société sans âme, sans relief et donc sans vie. Cette sinistrose ambiante entretient et développe un mal étrange qui prolifère au point d’inquiéter Le Consistoire – cet organe qui préside à l’ordonnancement de cette nouvelle société – l’amnesia morbide. Ce mal, qui frappe de plus en plus d’habitants de la cité centrale, Selene, se développe tel un cancer, avec peu de chance de rémission et conduit ceux qui en sont victime au suicide.

Pourquoi ce mal semble ne pas pouvoir être canalisé ? Pourquoi se développe-t-il dans une société supposée être harmonieuse ? Comment le vaincre avant qu’il ne se répande de façon massive sur l’ensemble ou une grande partie de la société ? Des experts vont plancher sur le sujet et arriver à cette édifiante conclusion que l’homme est victime de sa mémoire et de son passé. Un groupe de six explorateurs va donc prendre la direction de la Terre avec cette idée de renouer avec les rares autochtones ne l’ayant pas quitté lors des cataclysmes passés, et retisser ainsi le lien coupé plusieurs siècles auparavant… Ces hommes et femmes vont atterrir près du Panthéon, icone de la grandeur de la pensée française depuis la fin du XVIIIème siècle. Mais tout ne sera pas aussi facile.

Avec ce récit initié par Convard et Adam, cette collection Patrimoine entreprend une percée dans notre futur. Il permet surtout de poser des questions sur notre devenir à tous, sur cet équilibre à conserver sur une planète usée qui plie sans cesse plus tous les jours. Si des schémas de futurs peuvent se dessiner avec des idées de plus en plus précises, il faudra les composer avec cette matière volatile qu’est la mémoire. En sachant d’où il vient l’homme pourra continuellement adapter son présent et dessiner son futur. Peut-être pourra-t-il ainsi vaincre son amnésie…

Convard/Adam/Han – Panthéon, le tombeau des Dieux endormis – Glénat/Editions du Patrimoine – 2012 – 13,90 euros

  

Autour de Voltaire et de la libre-pensée…

Dans la France des Lumières la liberté d’expression n’a pas encore fait tout son chemin et ceux qui prennent le risque d’écrire « contre-nature » doivent en mesurer tous les risques. En 1760, lorsqu’il écrit Candide, Voltaire a déjà gagné la réputation d’un habile manieur de mots, plein de verve et d’irrespect pour l’ordre des choses, refusant la compromission. Dès 1726 il entretient une vive querelle avec le chevalier de Rohan-Chabot à qui il jette le très cinglant « Je commence mon nom, Monsieur, et vous, vous finissez le vôtre ». Bien des années plus tard, en 1760, Voltaire rédige de façon anonyme son fameux Candide. Charles de Rohan-Chabot, se rend alors auprès de Rousseau qui, même s’il ne partage pas la pensée de son ainée, refuse de lui tendre un piège en analysant la sémantique de l’œuvre qui fait débat et qui de toute évidence ne peut avoir été écrite que de sa main. Rousseau se rend alors auprès de Voltaire dans son château de Ferney près de la frontière suisse pour l’entretenir de ce qui se trame autour de son œuvre… A Paris dans des salons bondés, le texte qui fait beaucoup de bruit se trouve déclamer par des « idéalistes » affirmant l’avoir écrit et qui en assurent la transmission et la gloire… Tout cela ne va pas sans faire de victimes collatérales, car, dans la France du bien aimé Louis XV, il n’est pas encore de bon ton de tout dire et écrire.

Avec cet album qui dépeint plus la pensée et la philosophie d’une époque que le site de Ferney, devenu plus tard Ferney-Voltaire, Makyo, Richaud et Pagot livrent un récit qui va au cœur de la France des Lumières, jusque dans les salons mondains, et qui analyse le contexte d’une époque. Même s’il parait difficile de traiter d’un tel sujet en un nombre de pages réduit nos trois auteurs parviennent à l’essentiel, nous faire sentir l’époque, ses antagonismes et ce désir palpable de liberté d’expression…

Makyo, Richaud et Pagot – Le complot de Ferney-Voltaire – Glénat/Editions du Patrimoine – 2012 – 13,90 euros