Ken Follett – écrivain gallois spécialisé dans les romans historiques et d’espionnages – publiait en 1989 Les Piliers de la Terre, un roman fleuve sur l’Angleterre du XIIe siècle et qui relate l’histoire de la construction d’une cathédrale, celle du prieuré de Kingsbridge, le tout sur fond de guerre civile entre deux prétendants à la couronne. En 2007 paraît Un Monde sans Fin qui fait suite aux événement des Piliers de la Terre, deux ... En savoir plus !
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La BD du jour : Déserteur de Halfdan Pisket (Presque Lune)

Un jeune homme à peine sorti de l’adolescence se voit entrer très tôt dans l’âge adulte. Sans transition, sans cette possibilité de découvrir la richesse du monde qui l’entoure. Il ne connaitra que l’angoisse, la tristesse, la peur et la souffrance. Bien loin des yeux du peuple des villes, la bourgade où il réside, nichée à proximité de la frontière turco-arménienne,  verra sa colère grandir, au travers de proches partis trop tôt sous les coups d’une armée de « sans visage » façonnée pour oublier toute idée d’humanisme et de partage…

Une difficile relation père/fils est à l’origine du projet du dessinateur Halfdan Pisket. Dans Déserteur il met en scène ce père, tout juste entré dans l’âge adulte, qui a connu, à une période charnière de l’histoire de la Turquie, alors que les relations avec l’Arménie bouillonnent encore d’un génocide aux plaies jamais refermées, l’enfermement dans les geôles lugubres, la torture et la peur. Après avoir vécu le pire, au travers de la mort de son meilleur ami puis de son frère, brillant violoniste, assassinés par les « sans-visages » qui forment le corps armé dans lequel les jeunes turcs accomplissent leur devoir patriotique, qui consiste à surveiller, à proximité de la frontière avec l’Arménie, dans les anciennes tranchées d’anciens combats, en ayant perdu tout humanisme et toute notion de ce qui les relie à la société civile, compassion comprise, le bout de fierté de la nation turque, le père d’Halfdan Pisket devra tenter de franchir le cap de la plongée sombre vers des abysses de pessimisme qui manquent de l’envahir. Rien ne sera simple, et surtout pas l’idée d’un monde meilleur. Pourtant, sur le papier, la Turquie des années 60/70 n’est pas amnésique de l’apport d’Atatürk à l’équilibre du pays. Un président dans les mémoires pour avoir inscrit la laïcité dans la constitution et pour avoir notamment donné le droit de vote aux femmes. Deux mesures phares qui ont permis aux mentalités de s’ouvrir et de permettre, dans le cas de la famille du jeune homme (les grands-parents du dessinateur), que la mère russo-arménienne, de confession chrétienne, épouse un musulman. Habité par le stress depuis la mort de ses deux proches, le père d’Halfan, connait ses premières crises d’épilepsie et, peu après, se trouve lui-même enrôlé dans l’armée des « sans visages » d’où il s’échappera très vite, lorsque, ayant demandé une permission pour visiter son père mourant, il se verra essuyer un refus catégorique.

Raconter en images ce que fut l’histoire de son père n’était pas forcément facile pour Halfdan Pisket. Il fallait déjà le convaincre de se replonger dans un passé douloureux. Puis garder une certaine distance pour ne pas tomber dans un pathos qui aurait desservi les intentions premières. Il fallait enfin trouver cet équilibre entre texte et image pour que la fusion des deux permette de porter toute la dramaturgie de l’histoire. Sur le fond cela donne un récit d’une incroyable densité émotionnelle, vécue au plus près des hommes, avec le ressenti sur une époque, sur une nation qui n’avait pas encore perdu la ligne des idées révolutionnaires engagées sous Atatürk, mais qui souffrait peut-être déjà d’amnésie chronique. Une famille traversée par la douleur. Celle de la perte d’un enfant, d’un frère, d’un ami. La souffrance qui touche la chair en plus de meurtrir l’esprit et une spirale négative d’une efficacité rare. Sur la forme, le dessin en noir et blanc, apporte beaucoup au propos. Parfois dur il se love dans une forme de fragilité pour décliner toute la palette d’émotions par laquelle passe le héros, de la souffrance de la geôle, à la détresse, en passant par de rares  moments de douceur. Au fil des pages et de la gravité du propos, le lecteur se voit ainsi happé par un récit qui porte en lui la souffrance non pas seulement d’un homme mais de tout un peuple, celui qui habite à Kars, près de cette frontière encore un peu honteuse où les soldats, « sans visages » ou pas, ont vécus dans des tranchées dignes de celles dressées plus tôt en Europe, entre la mer du nord et la Suisse. Ce premier volet pose un cadre édifiant  pour un triptyque qui fera date.

Halfdan Pisket – Déserteur – Presque Lune