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La BD du jour : L’Opération Copperhead de Jean Harambat (Dargaud)

Surprenant récit que celui concocté par Jean Harambat avec L’Opération Copperhead. Dans ce récit construit à partir de faits réels assez épiques, il nous présente ce que fut de l’intérieur une action de diversion entreprise durant la seconde guerre mondiale pour déjouer la vigilance de l’armée allemande. Un récit au ton léger pour décrire une opération militaire cruciale.

Sur le tournage de Mort sur le Nil, deux acteurs, Peter Ustinov, dans le rôle d’Hercule Poirot et David Niven dans celui du colonel Race discutent autour d’un thé entre deux scènes. Les deux se connaissent depuis qu’ils ont pris part, trente ans plus tôt à une opération de diversion pour faciliter le débarquement en Normandie des troupes alliées. Les souvenirs s’articulent autour de cet épisode marquant de leur vie baptisé sobrement Opération Copperhead, au cours de laquelle les deux hommes ont dû former, en quelques semaines, l’acteur Meyrick Edward Clifton James, qui devait incarner le rôle du maréchal Montgomery dans un film de propagande…

Lorsqu’en 1943 les états-majors des puissances alliées envisagent un débarquement en Normandie, ils doivent faire face à une armée allemande très bien implantée sur les côtes et surtout parfaitement organisée. Pour parvenir à cacher le lieu exact de ce débarquement massif, plusieurs actions de désinformation sont alors organisées à partir de l’Angleterre avec pour but d’étirer au maximum les troupes jusqu’au Nord-Pas-de-Calais. Mais cela ne pouvait suffire à déjouer la vigilance des troupes de l’Axe. C’est pour cette raison que fût envisagé que l’une de ces opérations, l’Opération Copperhead, permettre de faire croire que le Field Marshal anglais Montgomery préparait, depuis l’Afrique, le fameux débarquement non pas sur les côtes normandes mais dans le sud de la France.

Jean Harambat possède ce talent assez rare de nous surprendre à chaque projet. Après avoir (notamment) proposé une vision du rugby saisissante et d’une remarquable justesse dans En même temps que la jeunesse ; après avoir parcouru la Grèce pour nous offrir, au travers d’Ulysse, les chants du retour, un récit surprenant d’érudition sous fond d’Odyssée ; après avoir dressé le portrait de Bernard d’Audijos, véritable Robin des bois gascon qui s’opposa à Colbert pour défendre des paysans révoltés au bord de la famine, il nous revient avec L’Opération Copperhead, un récit qui revisite une opération stratégique de diversion réalisée par les Anglais pour surprendre les Allemands lors du Débarquement crucial en Normandie en 1944. Si l’opération est dépeinte avec la portée qui lui ait due, le récit ne vire jamais dans le tout didactique grâce à l’utilisation par Harambat des mémoires écrites par les trois protagonistes de ce récit, dont il reprend des extraits au fil de la narration. Il se prémuni d’ailleurs, en préambule à son récit, de toute portée historique en précisant que « Dans les pages qui suivent, tout n’est pas entièrement vrai, mais tout n’est pas entièrement faux ».  Un récit entre réalité et fiction qui laisse libre cours à l’interprétation et à l’imaginaire d’Harambat. Plus que la présentation d’un fait de guerre, L’Opération Copperhead conquiert le lecteur par le rythme insufflé à son histoire, par la richesse des décors, la construction même des trois personnages, par le rôle crucial donné à une troublante Véra qui fera battre le cœur de David Niven, par la tension de l’enjeu, l’humour qui se détache au fil des scènes et par cette astuce de faire reposer le récit sur trois narrateurs avec leur point de vue et leur singulière personnalité.

Au point que les presque deux cents pages de ce récit se lisent avec une fluidité et un intérêt constant. Le lecteur s’amuse de la conquête maladroite de Véra par David Niven pourtant réputé être un vrai bourreau des cœurs, des répétitions pas évidentes menées avec Meyrick Edward Clifton James, le sosie de Montgomery, de la présentation fortuite et épique du père de Peter Ustinov après que nos trois héros aient échappés de peu à un lynchage en règle dans un pub de Londres. L’opération Copperhead, dont l’enjeu historique est rappelé en début de récit par Churchill himself pour qui « la vérité est une chose si précieuse qu’il faut la garder dans une forteresse de mensonges », se voit ainsi humanisée par la description fine de l’envers du décor. Le trait, plus classique que la proposition faite par l’auteur sur son Ulysse les chants du retour, va de pair avec la légèreté d’une histoire qui a participé à déstabiliser l’occupant allemand sur le territoire français. Un récit surprenant mené par un auteur devenu, au fil des projets proposés, essentiel à l’univers du neuvième art.

Jean Harambat – L’Opération Copperhead – Dargaud