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Eco et la princesse des nuages… (+ Interview de Guillaume Bianco)

Il existe certains récits que l’on aime suivre dans le temps, dont les déroulés nous portent et nous surprennent. L’histoire de la jeune Eco a été initiée il y a maintenant plus de quatre ans. Au fil du temps, des lectures et relectures de ce conte sombre, le lecteur a pu se forger son propre imaginaire quant à la fin du parcours de la jeune fille devenue difforme. La fin du voyage nous est arrivé il y a peu et nous nous devions non seulement d’en parler mais aussi de laisser la parole à celui qui a composé le récit, Guillaume Bianco…

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Eco couvEco est née d’une rencontre entre deux auteurs aux tempéraments et aux influences qui auraient pu ne jamais les faire converger. Jérémie Almanza enrichit son regard de tout l’apport de la culture japonaise, de l’illustration, pour arriver à des cadrages et plans singuliers qu’il aime à développer sur chaque dessin, chaque contexte graphique. Guillaume Bianco, lui, reste ancré dans la culture franco-belge matinée d’un respect profond pour l’écrit dont il se sert pour enrichir le volet narratif par des enchaînements subtils, quasi mitonnés. La fusion de ces deux univers détone véritablement. Elle donne à voir un récit-force capable de sublimer une matière thématique pas forcément novatrice mais qui puise ses notes de sel de l’apport de chacun. Trois volets composés en quatre ans. Cela laisse le temps de la maturation pour deux jeunes auteurs qui aiment se lancer des défis, se laisser porter par l’énergie créative dans tout ce qu’elle comporte de prise de risques et de remises en question.

Le premier volet posait les bases et l’intrigue de cette histoire initiatique, le second quant à lui s’apparentait à une véritable quête, avec son lot de tragédies symbolisées par la perte progressive des compagnons de route de la jeune héroïne. Le troisième développe une énergie supplémentaire, puisée dans cette envie, qui devient nécessité, de boucler la boucle. La jeune Eco arrive au bout du chemin. Parvenue sur la dernière marche, celle qui la sépare de sa rencontre recherchée avec la princesse des nuages, la jeune fille, devenue femme, va enfin comprendre ce qui se joue depuis qu’elle a quitté le noyau familial dont elle a été chassée il y a maintenant quelque temps. Elle mesurera de fait le chemin parcouru, la force qu’elle a pu gagner de ses épreuves constantes et les perspectives qui s’offrent à elle.

D’un point de vue formel, l’album explose par la force du dessin de Jérémie Almanza. Un illustrateur qui a su grandir sur chaque volet de cette histoire, comme l’héroïne qu’il met en scène tout au long de ce périple. Jérémie Almanza excelle dans la mise en forme de plans et de décors fait de matières composites qui pourraient paraître chargés au premier regard mais qui révèlent chacun une histoire. Une histoire qui exhale la patine du temps, cette usure saine qui dope en permanence le background. Le travail sur les couleurs, lui aussi, s’est ajusté avec le temps – la maturation – pour un rendu plus trouble, plus profond, plus chargé en matière. La tentation aurait pu être forte de se focaliser sur les teintes mais, au goût de surface, Almanza préfère la profondeur de suggestion, et là réside sûrement sa force sur ce projet.

De son côté Guillaume Bianco révèle un talent narratif réel. Son texte simple va à l’essentiel, le sens, sans esbroufe, sans surcharge, avec saveur et plaisir de faire avancer son récit, de se laisser aussi des ouvertures permanentes, pour ne pas figer ses personnages et par ricochet sa capacité à nous surprendre. Sur ce dernier volet s’exprime un rapport au temps qui fonde le récit. Le temps, matière impalpable, peut tour à tour se faire pesant avec cette lourdeur mortifère ou bien cadencé sur des charbons ardents avec l’urgence du moment. Eco passera par toute une panoplie de rythmes pour finalement parvenir à toucher au but ultime, non sans repousser sans cesse l’échéance. Comme si la vie devait pour une fois ne pas emporter avec elle ses vérités, Eco découvrira le sens de sa quête et pourra, peut-être, encore grandir…

Bianco/Almanza – Eco T 3 – Soleil/Métamorphose – 2013 – 15,95 euros

 

Entretien avec Guillaume Bianco 

Eco3p19Avant de parler du troisième volet d’Eco, peux-tu nous dire où tu avais laissé ton héroïne ?
Je l’avais laissée en train d’escalader un cactus géant pour se rendre dans la cité des nuages. On la retrouvait devant la porte géante d’un château sur laquelle étaient dessinées les armoiries des Schaklebott.

Lorsque nous nous étions vus à Angoulême en janvier 2012 pour l’interview des deux premiers tomes de ce triptyque (voir ici), tu nous avais dit que tout n’était pas encore écrit. Peux-tu nous dire la façon dont tu as travaillé sur ce troisième volet ?
Le projet est né à la base d’une rencontre flexible qui laissait pas mal d’ouverture sur le sujet et sa forme. C’est la rencontre, l’échange qui fait l’histoire. Petit à petit en me laissant guider par les dessins de Jérémie, par ses envies, par les miennes, par ce que j’ai dans la tête, mes névroses, on arrive à une silhouette un peu floue d’histoire. Au fur et à mesure que l’album avance cette silhouette devient de plus en plus nette. J’avais une idée à peu près précise de la fin du récit, de la façon de boucler la boucle. Le final était assez clair dans ma tête. Mais je ne savais pas encore comment y arriver. J’aime bien me laisser le choix du chemin. Si je veux me diriger vers ce petit vallon que l’on voit au loin, ou si j’ai envie de passer sur ce petit pont, je me l’autorise. Je me balade toujours en fonction de mes envies du moment, cela reste plus vivant. Si je commence à tout cadrer cela me plait beaucoup moins. Je ne suis pas forcément d’accord avec les gens qui disent écrire leurs livres pour le public. Je pense personnellement que l’on fait d’abord les choses pour soi. Se faire plaisir avant tout c’est aussi faire plaisir aux lecteurs. Pour revenir à la question le but était de se laisser un peu de cette liberté pour pouvoir se surprendre.

Eco3p24Chaque album a mis deux ans à sortir. Cette durée était-elle nécessaire pour mûrir le projet ou bien était-elle contrainte par la réalisation d’autres de tes travaux ?
Pour être honnête le texte du troisième volet d’Eco a été écrit en trois jours. Par contre il a dû mûrir dans ma tête au fil du temps sans que je m’en rende forcément compte. Autant je peux être lent dans la réalisation de certains albums, autant pour écrire un texte cela peut se faire très vite. Si l’on a mis deux ans entre chaque volet de ce projet c’est surtout parce que Jérémie était en retard (rires). D’un autre côté si Jérémie avait mis un an entre chaque album peut-être que de mon côté le projet aurait eu une toute autre tournure. Je ne sais pas trop à quel moment la maturation se fait. Personnellement sur ce projet j’ai voulu m’essayer à l’écriture pour l’écriture, sans phylactères. J’avais quelques craintes au début car je ne suis pas écrivain. Au final si je trouve le premier volet un peu confus, je crois que dans le second j’ai gagné un peu en clarté pour finir sur le troisième de manière plus épurée, avec moins de chichi, d’effets de style. Cela donne je trouve plus de limpidité au projet. Aujourd’hui je peux dire que l’écriture est quelque chose qui me passionne de plus en plus.

Jérémie de son côté a également beaucoup gagné en maturation, en suggestion. Peux-tu nous parler de son évolution et de son travail sur ces quatre années ?
Je l’ai rencontré un peu par hasard lors d’un repas éditeur. J’aime beaucoup son travail car il s’en dégage beaucoup de poésie, de tendresse, de peurs d’enfants. Il a aussi une approche des couleurs remarquable. Nous n’avons la même culture, il est influencé par des auteurs japonais que je ne connais pas du tout, une culture souterraine qui m’est étrangère mais qui me touche quand même. Par contre il est moins influencé par la BD franco-belge ou par la BD américaine que j’ai beaucoup plus lue. Je trouvais dans son univers un peu de noirceur, une certaine fragilité qui m’a tout de suite plu.
Eco3p34Pour revenir à son travail sur ce projet, je trouve que le premier volet d’Eco est plus coloré, plus rond, plus enfantin. Dans le second son style commence à s’épurer avec des couleurs un peu sales, un peu ternes. Dans le troisième tome, comme tu le précises, il va beaucoup plus dans la suggestion, il est moins « poupon », du coup sa maturation à lui allait bien avec le thème de l’histoire. Je ne pense pas qu’il ait fait exprès de se dire : «  Tiens je vais changer mon style », je crois plutôt que son dessin a gagné en maturation naturellement et c’est vrai que pour le coup cela apporte à l’histoire cette noirceur qui se développe au fur et à mesure des albums et de la thématique du récit qui est la métamorphose.

On a l’impression que dans ce dernier volet se passe plus de choses que dans les précédents. Cet effet était-il recherché ?
En fait au risque de décevoir, cela n’était pas recherché même s’il est vrai qu’il se passe pas mal de choses dans ce dernier volet. Au début de chaque partie j’ai demandé à Jérémie ce qu’il avait envie de dessiner. Pour celui-ci il m’a demandé d’inclure des petits êtres bizarres, des zombies, tout un tas de choses qui ont guidé en un sens mon histoire. Ensuite j’ai essayé de me retrouver là-dedans, il faut que ça me plaise aussi, donc il fallait trouver une justification à tous les désirs graphiques de Jérémie. Le premier album est assez flottant, le second s’apparente à une longue quête, c’est pour cette raison qu’il fallait que dans le troisième ça bouge un peu plus. Eco commence à grandir, elle a des choix à faire, des épreuves à affronter si elle veut évoluer. Le temps est donc relatif comme à certaines périodes de notre vie. Jeune on a l’impression que le temps est interminable. Lorsqu’on devient vieux on se sent un peu en marge, le temps se ralenti, on sort de la vie, de ce côté effréné des choses, d’où la boucle un peu métaphorique que j’ai voulu développer dans Eco. On pourrait faire un parallèle avec le temps tel qu’il est vécu par certains insectes qui dorment lorsqu’il Eco3p43fait froid et qui redeviennent actifs avec le retour des beaux jours. Leur notion du temps est donc différente de la nôtre puisqu’elle repose sur des facteurs de température. Le temps et les rythmes corporels, psychiques dépendent de notre perception physique, psychologique. Lorsqu’Eco est enceinte et qu’elle évolue dans les bains arabes, j’imagine une longue période flottante, très rêverie, où le temps passe plus lentement.

Même si Eco est un conte sombre, il aurait pu être rattaché à un public jeune, ado. Finalement il est un peu intergénérationnel. Etait-ce un but recherché au début où cela s’est-il imposé au fil de l’écriture du récit ?
Je pense que la plupart des contes sont sombres. Sur Eco je n’ai pas trop réfléchi au public cible, bien sûr je souhaite qu’il touche le plus de monde possible. Je ne sais pas ce que pourrais ressentir à sa lecture une petite fille de 9 ans mais je crois que ça pourrait contribuer à la faire évoluer. Si on me disait : « elle a pleuré », en un sens je serais content car cela voudrait dire qu’elle aurait compris quelque chose. Je pense que dans chaque vie il y a de petits électrochocs qui sont très sains.

A la fin de l’album Eco a du mal à franchir la dernière marche. De votre côté avec Jérémie, a-t-il  était de même ? Etait-ce difficile de se dire que ce troisième volet était aussi la fin d’une aventure ?
Je suis content que tu relèves la métaphore de la marche. En fait lorsqu’on se rapproche de la fin de la vie je me dis que l’on doit passer par pleins de stades, de peurs, de douleurs avant d’arriver à un grand apaisement. Je pense qu’il est nécessaire, comme le plongeur ou le sauteur en élastique, de franchir la première marche comme le fait Eco dans le récit. Personnellement j’aime beaucoup ce personnage, comme j’ai aimé travailler avec Jérémie, mais au final je suis très heureux d’avoir achevé ce récit car je me dis que l’on a pu arriver au bout du chemin. Eco vit toujours pour nous, mais on va pouvoir aussi passer à autre chose.