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La BD du jour (+ Interview) : Guerre de Marion Jdanoff (Super Loto Editions & Grante Ègle)
Chronique et rencontre avec l'auteure

Album troublant, intime, Guerre s’immisce dans la relation entretenue par deux amies éloignées que le cancer de l’une va rapprocher. Comme un ultime adieu poignant. Un album épais et lumineux, sans pathos qui met en avant une auteure singulière, Marion Jdanoff

Chaque livre possède une saveur particulière, pensé des longs mois durant avec des intentions particulières, un cheminement spécifique qui conduit à composer un récit, un message, une envie de transmettre. Les fichiers qui forment Guerre n’auraient jamais dû connaitre les joies des rotatives. A l’origine de ce projet, le cancer de Pauline, une amie de Marion Jdanoff. Et le choc que la maladie engendre sur l’artiste qui, éloignée à Berlin, va tenter de conserver un lien ténu avec cette amie qui lutte chaque jour pour survivre. Un lien qui se veut autant un accompagnement pour dépasser les absences et l’abandon dont sont parfois victimes les malades qu’une volonté de donner la force suffisante à Pauline de lutter contre un mal qui gagne chaque jour d’avantage de terrain. L’idée de faire parvenir des dessins tous les mois à l’amie de toujours s’est imposée assez vite dès que Marion Jdanoff a eu connaissance de la maladie de Pauline. Des dessins qui devaient à l’origine être brûlés dans une sorte de rituel destiné à conjurer le sort. Cela durera des mois et les dessins, à défaut de former une histoire cohérente, sonnent comme autant de balises, d’étapes pour reléguer, le temps d’un instant, la maladie à une place moins oppressante. Contre toute attente après plusieurs mois Marion découvre que les dessins sont toujours là. Avec l’aide des éditions Grante Ègle, en coédition avec Super Loto Editions, elle propose d’en éditer un livre. Le lecteur s’immisce de fait dans ce dialogue entre Pauline et la dessinatrice. Dans une intimité tissée sur des années qui trouve dans ces quelques dessins une orientation jamais envisagée. La lecture de ce livre pourrait déranger, elle impose pourtant une force terrible qui renvoie à des sentiments partagés par nombre de lecteurs qui connaissent ou ont connus des proches, parents ou amis, partis trop tôt. Le sentiment de culpabilité de n’avoir pas été suffisamment présent gagne parfois. Avec Guerre Marion Jdanoff livre un témoignage fort, elle donne aussi des armes à chacun pour entrevoir l’accompagnement du malade. Un livre essentiel par sa forme et par sa signification. Un grand témoignage d’amitié et d’amour.

Marion Jdanoff – Guerre – Super Loto Editions et Grante Ègle

 

Entretien avec l’auteure

Lorsque tu apprends que Pauline, ton amie, doit lutter de nouveau contre la maladie, quelle a été ta première réaction ?
« Et merde ». Suivi d’une phase d’hyperactivité, complètement désordonnée pour tenter de pallier le sentiment d’impuissance. En dehors des dessins on a aussi monté une livraison de secrets avec un copain. Pauline était super curieuse, on s’est dit que si on lui promettait quelques secrets par semaine, elle n’allait pas pouvoir s’empêcher de tenir le coup pour les connaître. Bon, au final c’était une très mauvaise idée, complètement foireuse. J’ai aussi arrêté de fumer, toujours ces histoires de sacrifice : « Tant que tu es en vie, je ne fumerai pas ». Pauline me disait que c’était contre-productif et que j’allais finir par souhaiter sa mort pour pouvoir reprendre. J’ai effectivement repris. Bref, de la superstition dans tous les sens. Je crois que l’un d’entre nous a aussi contacté un sorcier…

Comment s’est imposée cette idée d’un dessin à brûler par jour ?
Pauline est à Paris, je suis à Berlin. Je sais que pour ces maladies de longue haleine, le soutien quotidien est important. Généralement, quand on annonce la maladie, tout le monde est là, puis ça se désintensifie au fur et à mesure. Parce que c’est long et chiant. Je voulais trouver une astuce pour un petit soutien régulier. Associé à mon grand sens de la superstition et mon amour du feu, surtout en appartement, et hop.

En faire un livre. Était-ce facile en sachant que cela signifiait aussi exposer à tous une relation personnelle entretenue à distance entre deux amies de longs mois durant ? Qu’est-ce qui t’a fait franchir le pas de la publication ?
Non ce n’est pas facile. J’ai une formule toute faite : « C’est très inconfortable mais ce serait encore plus inconfortable de ne pas le faire ». Parfois j’ai l’impression d’être super dégueulasse et de me faire mousser sur le dos de mon amie morte. En plus, le sujet coince les gens parfois. Tu es obligé de trouver ça bien, sinon tu n’as pas de cœur. Bref, pas trop fastoche. Mais c’est une décision que l’on a prise à deux. Une forme d’échange. Le livre assure une petite planque pour Pauline dans la mémoire collective. Et Pauline s’assurait que je sorte de mon rayon d’action habituel, assez restreint, celui de la micro-édition, pour faire quelque chose d’un peu plus visible. Elle m’a toujours soutenu, et avait envie que je m’expose un peu plus. Tu ne peux pas te dégonfler pas quand tu t’engages dans un projet avec quelqu’un qui va mourir, puis qui meurt, puis qui est mort. Surtout quand c’est Pauline. C’est risquer de se faire hanter pour déshonneur et  trahison. Donc voilà c’est fait.

Des choix ont-ils été faits dans la réalisation de ce livre ? Avais-tu cette envie de « reconstruire » cet échange ou bien de laisser les images, brutes, livrées telles quelles, parler ? Images brutes du coup non retouchées, non corrigées ?
Je n’ai viré que deux ou trois dessins seulement. Sinon je voulais que le livre soit au plus proche de ce que Pauline avait entre les mains. C’est le même papier que les dessins originaux par exemple. C’est aussi pour ça que seul le recto est imprimé et qu’il n’y a pas de vis-à-vis. Gerald Fleury s’est tapé le nettoyage des 300 scans. Un boulot impressionnant. Nettoyer ce qui relevait du scanner, laisser mes traces de doigts.

Les dessins alternent plusieurs phases, de la lutte à l’espoir. L’image du guerrier s’impose au début dans ce combat à mener pour, chapitre III proposer ce dessin où « Le cancer » est rayé pour être remplacé par « La famille ». Pour toi dans cet échange par le dessin, l’espoir, le partage, le lien qui réunit s’est-il imposé de plus en plus au-delà du simple et terrible combat à mener ?
Au début du livre, je reprends un personnage dont je m’étais servi dans un petit bouquin en sérigraphie, qui s’appelle Baston, et que j’avais fait pour Pauline lors de la saison 1 du cancer. C’est d’ailleurs à cause de Baston que Guerre s’appelle Guerre. Fini la bagarre de rue, on passait aux choses super sérieuses. En revanche au fur et à mesure, ma manière de dessiner a changé. J’ai mieux compris ce qu’on pouvait faire de ça. Surtout que Pauline ne brulait rien du tout. Donc je me suis mise à faire des dessins qui me semblaient coller à ce qu’elle me racontait, à ce qu’elle vivait. On m’a dit qu’il y avait un côté carte de tarot. C’est assez vrai, je crois. Mais un tarot ultra personnalisé.

Quel était le regard de Pauline sur ces dessins ? Est-ce qu’elle te livrait son ressenti sur ce qui lui parvenait ?
Un peu. Des fois elle me disait « Ok celui-là, il est super juste ». En tout cas elle les montrait volontiers à son entourage. Et je crois que parfois ça lui permettait d’avoir des conversations un peu compliquées à entamer autrement. Mon but, à un moment, c’était qu’elle puisse montrer un dessin et dire « Je me sens comme ça » et que, sans plus de mots, la personne en face comprenne.

Ce livre renvoie au côté éphémère des choses. Les dessins à brûler, les destins qui peuvent basculer en quelques jours ou quelques mois. Quel est ton sentiment sur ce livre ? Pour toi le fait qu’il soit palpable, partagé, qu’il trouve une place dans les bibliothèques des lecteurs ne met-il pas à mal cette idée d’éphémérité ?
Non, comme je le disais plus haut, le livre permet de planquer Pauline dans la mémoire collective. C’est le Club de la Mémoire Collective Pour Prendre Soin de Pauline. Tous les gens qui ont le livre font partie du Club.

Maintenant qu’il est publié, donc achevé, quel regard portes-tu sur ce livre ?
Je ne l’ai pas vraiment relu. En tout cas, je trouve qu’on a fait du beau boulot, avec les éditeurs (Super Loto Editions et Grante Ègle). Je le trouve beau comme objet. Et j’ai un peu le sentiment du devoir accompli. Il y a aussi cette quasi-certitude : jamais je ne referai quelque chose d’aussi utile avec le dessin.