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La BD du jour : La femme d’argile de Vincent Vanoli (6 pieds sous terre), Chronique et Interview

Parfois l’homme peut se sentir en dehors du moule qui forge la société et les membres qui la composent. Parfois il peut devenir amnésique et recouvrer la mémoire par bribes, aidé peut-être par des hommes et des femmes qui l’ont connu et prompts à réveiller les fantômes d’un passé qui aurait pu rester enfoui. C’est ce que connait le héros du récit de Vincent Vanoli… A noter que l’ouvrage est sélectionné dans la catégorie Indépendants du MaXoE Festival 2018.

Un homme, revenu à la nature, déambule dans un bois dense où il récolte de la boue pour former de petites statuettes. Il les disperse ensuite çà et là sans véritable logique. Un jour pourtant, l’homme, amnésique, retrouve un brin de lucidité pour s’échapper à son triste sort. Revenu à la ville, il va rejoindre sa maison et retrouver son atelier de sculpture où se cache un terrible secret. Épié par deux personnages mystérieux, une femme, ancienne modèle, et un vieil homme qui monologue, le sculpteur va tenter de réassembler le puzzle de sa vie.

Vincent Vanoli sait cultiver les univers singuliers et fantastiques. Toujours au plus près de ses personnages le dessinateur joue sur cet équilibre perpétuel entre ce qui est montré et ce qui est subtilement masqué, entre le dit et le non-dit, entre le beau et l’horreur de chaque situation. Habillement construit, ce récit monte constamment en puissance. Une tension qui s’immisce entre les cases, dopée par la recherche d’un éclairage tout droit venu du cinéma expressionniste. La teinte bleue utilisée ici ou là se fait, au fil des planches, plus présente. Elle capte l’attention dans un monde voulu sombre duquel le héros devra tenter de s’extirper pour se désanonymiser. Parviendra-t-il à ses fins ? Comme sur ses précédents projets, Rocco et la Toison ou Maudite !, Vincent Vanoli explore le fond mais aussi et surtout la forme. Les deux trouvent d’ailleurs entre ses mains un terreau fertile exprimé dans un récit séquencé qui entraine son lecteur dans une plongée fine et fraîche dans un neuvième art qui a décidément besoin, à une époque qui tend à la surproduction, de se focaliser sur l’essence même du médium. Un auteur devenu indispensable !

Vincent Vanoli – La femme d’argile – 6 pieds sous terre – 18 euros

Interview de l’auteur

 

Quels sont les éléments qui ont présidés au choix de travailler sur La Femme d’argile ?
Au départ, c’était juste une histoire courte avec un type qui sortait d’un bois avec cette bonne idée de l’endroit précis dans la forêt où tout se dédouble par symétrie. Je voulais au départ en faire un « Conte de la Désolation » à la suite de ceux que j’avais faits pour l’Association il y a quelques années. Ensuite, j’ai voulu développer.

Alors, c’est devenu une histoire avec un personnage amnésique qui revient petit à petit vers son passé, vers la ville. Le décor urbain est daté, il correspond un peu ou, pour certains passages, complètement  à celui de ma ville d’enfance en Lorraine. Dans mes histoires, il y a souvent ce va-et-vient de la nature vers la ville ou vice-versa, se fait alors le chemin d’une animalité vers une vie sociale ou le contraire, il y a ça chez Murnau, Jack London, enfin ce sont les références auxquelles je pense et je les aime bien ces 2 là. Ensuite sont venues, d’abord l’idée du sculpteur qui ne parvient pas terminer une oeuvre, puis l’idée à de sa voisine qui l’observe et donc d’une histoire d’amour, même contrariée.

Comment se construit votre processus créatif, comment articulez-vous votre travail entre idée(s) et réalisation ?
J’avais ces quelques éléments de départ en tête, mais rien d’autre. J’ai terminé la 1ere partie dans les bois sans vraiment savoir ce qui allait se passer après. Des mois après sont venues les autres idées. Je fonctionne toujours comme ça, j’avance dans une direction tant que je suis sûr et puis je fais des pauses plus ou moins longues, en attendant qu’émerge une suite dans ma tête, je n’écris rien, ni ne dessine, j’attends.

Ensuite quand me vient une direction pour la suite, j’y vais et je me laisse guider par l’action et les personnages pour trouver des détails et des subtilités dans la narration, le découpage venant tout seul.
Sinon, quand j’ai introduit le vieux personnage, c’est parce que ça manquait de mise en abyme: tant qu’il n’apparaissait pas, ça me semblait impersonnel. Je me sens dans mon territoire naturel quand l’histoire est tordue, baroque, pleine de diversions, c’est un procédé qui s’impose chez moi, je suis comme ça dans la vie, je penche, je suis informe, nerveux, anxieux, mais bon j’essaye de garder le cap… Là, je suis intervenu a posteriori en réintégrant les premières pages ou on voit ce vieux personnage. J’ai réintégré de la même façon dans les 1ères pages, les petites statuettes en glaise, elles n’y étaient pas au départ.

Le fait que votre héros soit artiste plastique vous permet d’introduire une réflexion sur le rôle, la portée, le mystère de toute création. Cette réflexion était-elle essentielle pour vous dans ce projet ?
Pas au départ, je ne voulais pas forcement que ça devienne une histoire sur la création, mais ensuite, avec l’idée d’un artiste qui n’arrive pas à finir son oeuvre, ça s’est imposé forcement.
Je n’avais pas décidé au départ que ça allait parler de ça, j’en ai pris conscience au fur et à mesure et le sens se met en place « à l’insu de mon plein gré »

Votre héros souffre d’amnésie. Cet état permet de jouer entre rêve et réalité entre ce que le héros a fait dans un passé proche et un quotidien qui lui-même peut virer à l’étrange voire au cauchemar. Aimez-vous ces ambiances « entre-deux » où le lecteur peut aussi détenir sa propre vérité sur ce qu’il découvre au fil de la lecture ?
Oui c’est pas mal cette dénomination d’un espace « entre deux », moi aussi je suis constamment dans cet espace au fil de la réalisation. Je me laisse guider par les personnages, je sens qu’ils incarnent des motifs et je ne contrôle pas tout. Mes histoires ne possèdent pas de sens prémédité, je me rends toujours un peu compte de ce que je fais émerger au fur et à mesure, mais seulement partiellement et heureusement. Le livre sort et quand je le lis, je vois d’autres niveaux de lecture qui m’avaient échappé, heureusement. Il faut que le processus de création fasse en sorte que des choses puissent naitre de façon « automatique », au sens surréaliste. Je ne peux pas supporter une histoire où tout est contrôlé. Je pense à Hitchcock, je me demande d’ailleurs s’il a contrôlé tout ce qui émerge dans un film comme Vertigo?

Comment sont nés les deux personnages « observateurs » du héros ? Chacun joue un rôle essentiel dans la compréhension et aussi dans le mystère de ce qui montré.
Le sculpteur observe son oeuvre, sa forme en suspens, la femme derrière sa fenêtre observe le sculpteur qui est aussi « sa » forme car elle en fait ce que son imagination fabrique, le vieil homme ratatiné et tordu derrière une autre fenêtre observe les 2 et donne une forme, sculpte en la racontant la relation entre les 2 personnages qui est son matériau, moi enfin je tente de donner une forme à tout ce petit monde, tout est tordu, penché, frustrant, grotesque, mal achevé.
Il y a du mystère car tous ces différents protagonistes, à des niveaux différents, ne contrôlent pas une vérité, ils observent la réalité et en font une matière souple, vague, incertaine.
Le mystère n’est pas tant lié au meurtre qui a été commis, je mets le lecteur rapidement au parfum, mais à l’incertitude dont sont nimbés les personnages, ils se meuvent sur un terrain meuble, ils sont englués dans des sables mouvants de leurs fantasmes, de leur vie problématique.ça m’intéresse la confusion des sentiments, ici personne ne s’appartient, les personnages vivent à travers d’autres et sont étrangers à eux-mêmes.

Voir, regarder, c’est travailler un matériau, on observe selon nos expériences, nos psychés, c’est  ce qui arrive aux personnages ici. Les 3 personnages travaillent chacun un matériau différent dans cette mise en abyme, certes baroque mais rigoureuse tout de même. Le lecteur est le dernier maillon comme observateur dans cette mise en abyme.

Vous jouez tout au long de l’album sur le conscient et l’inconscient du héros, comment s’est construit la scène du théâtre et du mime ?
ça m’a été inspiré par le passage final du Loup de Steppes de Herman Hesse, où le personnage vit ses différents « moi » dans un espace mi-réel mi-théatral. J’avais envie aussi dans le récit qu’à un moment on sorte un peu du lieu principal de l’histoire, confiné, ça rythme mieux le récit. En le faisant, ça m’a permis de se faire approcher presque à se toucher les 2 personnages, mais le contact ne se fait tout de même pas. A aucun moment , il ne fallait qu’ils ne se rencontrent, mais qu’ils puissent s’approcher à un moment donné m’a semblé une bonne idée. Le personnage du mime rappelle tout de même celui du Cabinet du docteur Caligari d’ailleurs. Ce passage est important: le sculpteur voit sur scène raconté ce qui lui est aussi arrivé, au lieu d’en être effrayé, il rigole. C’est bien, il ne se rend compte de rien, on est confirmé dans l’idée qu’il est complètement cinglé en fait.

La référence au cinéma expressionniste est assumée. Pouvez-vous nous dire l’influence qu’il a sur votre propre création ici dans La femme d’Argile et plus généralement sur votre travail ?
Oui, c’est une de mes références, ça donne un côté rétro, démodé, j’en suis conscient, surtout quand je ne mets pas de distance avec ces expressions primitives de sentiments exacerbés, mais je voulais que mes personnages soient ainsi ici, simples, naïfs, « idiots », ils ont incapables d’avoir du recul, ils sont les muets dans une histoire tragique, comme dans les films noirs ou dans l’ expressionnisme où quelqu’un les fait agir d’en haut  comme s’ils étaient des marionnettes. Je ne voulais pas d’humour dans cette histoire, pas d’expressionnisme digéré, « sympa ». Il y a juste un côté un peu grotesque quand j’ai dessiné le vieil homme aigri chez lui parmi ses  »créatures empaillées » ou encore les policiers: j’ai toujours bien aimé le plan de Fritz Lang quand il filme le commissaire Lohmann de dessous la table dans M le Maudit.

L’expressionnisme c’est aussi un mouvement pictural: les ombres, les compositions dynamiques.
J’aime aussi les artistes de la « Nouvelle Objectivité », juste après l’expressionnisme, dans les années 20, ça donne une nuance plus humaine à l’expressionnisme qui est très théâtral, lyrique.
Bon cela dit, j’aime la bd aussi, hein. Astérix, Lucky Luke, Tintin, Fred, Weismuller et son Gendarme Gédeon, Altan! Pour le grotesque… Mais ici, je suis carrément graphiquement et aussi avec les décors, davantage chez Tardi.

Comment s’est imposée la touche bleue qui apparaît dans l’album ?
Un peu de couleur dans ce monde tout noir! Et puis c’est une couleur qui me fait penser l’argile, aussi elle évoque le coté « fleur bleue » de la voisine. C’est un beau bleu à la Yves Klein. Les taches bleues de corps pleine page y font penser je crois. La couleur bleue fonctionne bien avec les noirs, blanc et gris je trouve.

Votre travail sur le mouvement, la dynamique est palpable dans cet album. Est-ce un élément sur lequel vous effectuez un travail particulier ?
ça vient tout seul, le sens du rythme, la respiration d’ensemble, je le ressens et je l’applique dans toutes mes bds, mêmes si elles sont dans des genres différents. Le rythme fait partie du procédé pour envouter le lecteur, l’emporter, en plus de l’ambiance graphique et du flot des mots.

L’acte créatif est-t-il quelque chose de douloureux pour vous, une remise en question sur la forme et sur le fond ?
C’est douloureux parce que j’ai l’impression de me battre parfois pour mettre en place une page ou une séquence de cases, pour trouver la bonne forme par rapport au fond, c’est la lutte du surfeur contre la vague, mais c’est là l’essentiel. Cela dit, ça me procure beaucoup de plaisir de dessiner, d’imaginer une narration, d’encrer, noircir, recouvrir, voir vivre la page enfin, vraiment beaucoup de plaisir. Si c’est douloureux, c’est en fait plutôt parce que je pense que c’est un peu mortifère de se mettre à créer, on s’isole du monde, on travaille un matériau mort au lieu d’aller prendre l’air et profiter de la vie réelle. On sculpte des chimères. Certes si c’est moins mortifère quand ensuite le livre va vers les autres et que je l’accompagne, c’est le moment où je m’isole pour travailler à mes pages que je suis le plus heureux, alors je suis vivant à 200% même s’il y a un côté mortifère, c’est bizarre. Dans La femme d’argile, le vieux monsieur, il me représente un peu, il est pathétique, grotesque car c’est aussi en partie comme ça que je vois celui qui créée.

Lorsque vous achevez la dernière planche d’un projet, vous arrive-t-il d’y revenir, de corriger certains aspects ou d’en reprendre d’autres ?
Oui, comme je l’ai expliqué avant, plus ou moins selon les histoires que j’ai faites, il y a des réajustements à faire mais de manière générale quand une page est faite, le petit monde tordu que j’ai mis en place existe dès lors définitivement.