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La BD du jour : Lope de Aguirre – L’expiation de Castells & Cava et Aguirre, le principe de liberté de Marazano et Delmas

Personnage qui possède incontestablement une capacité romanesque, Aguirre devait selon ses détracteurs être oublié à jamais pour redonner aux souverains un sens en leur action de colonisation et d’évangélisation. Rien n’en fut fait et bien au contraire… Cinéma, littérature reprirent l’histoire de ce rebelle. Et la BD ne déroge pas à la règle. Retour sur deux récits possédés par l’âme du « tyran »…

 

 

L’histoire tragique de Lope de Aguirre, depuis le film de Werner Herzog en 1972, a été revisité à maintes reprises, aussi bien au cinéma – voir El Dorado de Carlos Saura – qu’en littérature, musique et bien sûr bande dessinée. Enrique Breccia, le fils d’Alberto, sur un scénario de Felipe Cava propose chez Soleil en 1991 sa propre vision d’Aguirre. Huit ans plus tard sort chez Fréon éditions, L’Expiation toujours sur un scénario de Cava avec cette fois Ricard Castells au dessin. Enfin plus récemment, en 2008, ce sont Richard Marazano et Gabriel Delmas qui nous font découvrir leur version. Ce sont ces deux derniers albums qui nous intéressent aujourd’hui.

L’expiation tout d’abord s’impose comme une œuvre d’artistes, totale, désintéressée. Le dessin de Castells se fait volatile, volontairement anguleux, fébrile, nébuleux pour souligner le caractère et les émotions qui transitent dans l’esprit de son héros, Lope de Aguirre. Cava au scénario a opté pour la dernière période de la vie du soldat. Lorsque, dans les derniers retranchements, après son passage par l’île Marguerite, où il devait perdre encore de ses hommes, il sent l’inéluctable arriver. Les derniers jours d’Aguirre laissent planer le trouble sur le destin de ce personnage. Et les deux auteurs entretiennent ce mythe. Le récit de Vazquez y est dénoncé, comme pour nous dire s’il le fallait encore de nous méfier des vérités portées par un seul angle. Puis tout ce qui a fait la légende de l’homme, sa folie des dieux, l’assassinat de sa fille pour éviter qu’elle ne tombe entre les mains des soldats du vice-roi, la désertion du capitaine Tirado en qui Aguirre avait une totale confiance et la fin atroce du « tyran » démembré. Castells et Cava nous livrent ces instants dans le trouble et le dessin se fait une porte d’entrée des enfers, avec les traits à peine esquissés, la douleur qui s’affiche sur les cases découpées grossièrement, chargées d’une matière enveloppante et mortifère. Un essai, une vision, un autre angle de vue… (Lope de Aguirre – L’expiation de Castells & Cava – Editions Fréons – 1999 – 16, 80 euros)

 

Un visage aux yeux exorbités, fixes. Les traits tirés, une barbe foisonnante, l’inquiétude qui semble envahir l’homme ainsi représenté. Un rouge qui vient se caler sur un fond noir pour en tirer toute une symbolique. Telle nous apparait la couverture de Aguirre, le principe de liberté de Marazano et Delmas. Paru aux éditions Carabas, cet album se fonde autour de la fameuse lettre d’Aguirre au roi d’Espagne Philippe II. Une lettre dont des extraits sont repris sur quatre des 54 planches de l’album : Je te jure, Roi et seigneur que si tu ne remédies à toutes les iniquités de ce pays, une calamité te viendra du ciel… Le dessin de Gabriel Delmas ne s’embarrasse pas des fonds qui affichent des monochromes ou des traits tirés sur le vif. Les personnages restent le cœur du sujet et encore plus leur âme et leur conscience. Les regards laissent apparaitre la peur, la résignation, l’interrogation, la fureur, l’avidité, toutes les tensions qui envahissent ces destins brisés qui vont entrer dans l’histoire au grand dam de ceux qui préféraient conquérir les terres nouvelles dans le silence des Dieux. Nous verrons dans cet album Aguirre parler avec Guatavita, dont la légende dit qu’elle était la déesse qui recueillait l’or que tout nouveau roi de Bacata devait jeter en offrande au milieu du lac Gatavita. Cette légende donna naissance au mythe de l’Eldorado et d’une cité d’or, reprise par la suite pour justifier nombre d’expéditions à travers l’Amérique du sud. Marazano et Delmas posent le cadre et relèvent le défi d’Aguirre, celui d’en faire un personnage bien plus complexe que ce que veulent bien nous en donner les historiographies respectueuses de la morale. (Aguirre, le principe de liberté de Marazano et Delmas –  Carabas – 2008 – 13,50 euros)