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La magie de Noël, souvenirs d’enfance…

L’approche de Noël apporte toujours son lot de magie puisé dans les souvenances d’un temps pas si lointain où l’insouciance se conjuguait avec la chaleur d’un coin de feu pimentée d’histoires extraordinaires lues lové au creux de son lit avec des chevaliers valeureux et des princesses prisonnières, des animaux héroïques parlant notre langue et des enfants bravant le froid de l’hiver, des 45 ou 33 T de chants de Noël et des péplums dévorés grands yeux ouverts… Cette période se résume pour moi à cela et bien plus encore. Noël approchant à grands pas j’ai décidé de me replonger dans cette atmosphère magique pour faire renaître je l’espère des émotions enfouies qui ne demandent qu’à resurgir à la (re)découverte d’un livre, d’une BD, d’un film, d’une musique… Voyage aux pays des rêves…

Ce dossier comprend deux focus sur des projets coup de cœur pour nous, Le Mystère Tour Eiffel d’Armand Guérin et Fabien Lacaf (Glénat), qui nous a accordé un interview et La Danseuse papillon d’Audrey Alwett et Luky, qui a bien voulu répondre également à quelques-unes de nos questions. Le reste de ce gros dossier se compose de projets somptueux et émouvant : Beautiful Nightmares (Soleil Productions) de la dessinatrice et peintre Nicoletta Ceccoli, où la plongée onirique dans un monde à mi-chemin entre Lewis Carroll et Tim Burton, Lettres au Père Noël du maître J.R.R Tolkien, réédité à juste titre chez Pocket, émouvant témoignage de l’auteur, Père Noël pour ses enfants sur près de 23 ans. Enfin que serait le début de l’hiver sans son lot de contes ? Pour la peine nous avons pris le parti de vous présenter Les Loups de Sylvie Folmer (Albin Michel), un superbe ouvrage qui reproduit de courts textes ayant pour point commun l’animal si chargé en symbolique. Pour finir nous évoquerons le travail remarquable d’illustration de René Hausman sur les Fables de la Fontaine, rééditées par Dupuis en octobre… Retour sur quelques moments forts !

 Audrey Alwett (sc) et Luky (ill.) – La Danseuse papillon – Soleil Production – 2010 – 28, 50 euros
Les contes naissent souvent de peu de chose. Celui de La Danseuse papillon s’est forgé en partie dans le parallèle opéré par Théophile Gautier entre la danseuse Emma Livry et l’insecte gracieux. L’histoire de cette danseuse qui a réellement existée fut des plus tragiques puisqu’à peine adulée par son public, elle décèdera des suites de l’embrasement de son habit de scène au cours d’un ballet écrit pour elle par l’immense Marie Taglioni en 1863. Publié par Soleil Productions, ce (beau) livre, d’une densité émotionnelle rare allie admirablement conte illustré et contexte historique de l’époque notamment autour de quelques reproductions de presse et du livret du ballet Papillon. Le texte très poétique d’Audrey Alwett ne peut trouver qu’un superbe écho dans les dessins de Luky, qui, je l’avoue, est une réelle découverte pour nous. Et qu’elle découverte ! Le dessin de la jeune illustratrice transcrit en effet avec un luxe de détails toutes les émotions qui traversent le « papillon » mutant en être humain. Le lecteur partage ainsi la tristesse d’Emma lorsqu’elle se sent transparente aux yeux de celui qu’elle croit aimer : L’amour de sa vie parti, une sombre langueur envahit Emma. Elle remonta dans sa chambre. –  Théophile ne s’intéresse pas à moi, se répétait-elle. Je ne lui plait pas, ou bien il ne m’a pas vue. Oui, ce doit être cela. Aux yeux de Théophile, je n’existe pas. La Danseuse papillon est un projet qui a longuement mûri dans l’esprit des deux créatrices. Jamais de sensibleries mais un flot d’émotions qui nous parcourt au fil des pages. Il n’y a jamais eu d’histoire d’amour entre Théophile Gautier et Emma Livry. Pourtant lorsqu’on lit le texte écrit par l’auteur du Roman de la momie en hommage à la danseuse quelques jours après sa mort en août 1863 (voir ci après), on ne peut que comprendre l’amour qu’elle renvoyait et l’émotion qu’elle suscitait chez ses admirateurs. Cette émotion, Audrey et Luky nous la font partager pleinement, ce qui prouve la réussite de cette belle entreprise. Un véritable coup de cœur.

 

Interview de Luky

Comment est né ce projet et comment s’est déroulée ta collaboration avec Audrey Alwett ?
C’est Audrey qui est venue vers moi ma collaboration c’est très bien passé.

On sent dans ton dessin beaucoup de mélancolie, une mélancolie qui se met au service de l’intrigue pour suivre les pas d’une héroïne pas tout à fait comme les autres. Qu’est-ce qui t’a attirée dans ce conte tragique et comment as-tu travaillé concrètement avec Audrey ?
Audrey m’envoyait les textes et elle me donnait quelques indications sur une composition, ce qu’elle voyait pour ce texte. En général elle me donnait carte blanche… J’ai fait cela vraiment au feeling, des images me venaient en tête et après le reste suivait.

Ce livre publié par Soleil Productions est un peu un objet hybride. Tout à la fois conte illustré et document historique. As-tu souhaité te documenter sur le ballet à cette époque, sur Théophile Gauthier (qui fut un grand amateur de ballet, et un critique averti qui rédigea d’ailleurs un billet sur Emma dans le Moniteur quelques jours après la mort d’Emma) et sur l’époque en général pour réaliser ton travail ?
J’étais déjà pas mal documentée sur l’époque victorienne. Cette époque me fascine. Et pour ce qui est de Théophile je le connaissais un peu et Emma pas du tout, je me suis donc documenté sur leur vie pour en savoir plus. J’ai beaucoup appris en faisant ce livre.

De part son approche (conte illustré) ce projet laissait-il peut-être plus que dans une BD classique la place à la liberté de création et d’approche ?
Je pense que ce conte n’aurait pas eu sa place en BD en effet. En illustration il faut savoir raconter « un instant » en une seule image, faire passer une certaine émotion sur laquelle on souhaite mettre le doigt. C’est le lecteur qui va automatiquement imaginer le reste, le fantasmer et c’est ça qui est beau je trouve : laisser les gens « rêver » un peu plus…

Tu as toi-même pratiqué la danse classique assez longtemps. Cela t’a-t-il aidé dans ta compréhension de la psychologie d’Emma ? Que retiens-tu du milieu de la danse ?
Le fait d’avoir fait de la danse m’a rapproché un peu plus d’Emma, m’a permis de m’identifier à elle, de sentir ses mouvements lorsqu’elle bouge. Je ne retiens qu’une seule chose de la danse : l’effort toujours l’effort !

Que représente ce projet dans ta jeune carrière ?
Ce projet représente tout ce que j’aime, pas forcément la danse, mais l’époque victorienne et aussi des histoires belles et tragiques à la fois. Ce livre m’a permis aussi de pousser plus loin ma technique de dessin au critérium – à chaque image je poussais de plus en plus les détails – à mieux composer mes images et à être plus exigeante aussi.

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EMMA LIVRY
Née en 1842 – Morte en 1863

Emma Livry avait vingt et un ans à peine. Dès ses dé­buts dans le pas d’Herculanum, elle s’était révélée dan­seuse de premier ordre, et l’attention publique ne l’avait plus quittée. Elle appartenait à cette chaste école de Taglioni, qui fait de la danse un art presque immatériel à force de grâce pudique, de réserve décente et de virgi­nale diaphanéité. A l’entrevoir à travers les transpa­rences de ses voiles dont son pied ne faisait que soulever le bord, on eût dit une ombre heureuse, une apparition élyséenne jouant dans un rayon bleuâtre ; elle en avait la légèreté impondérable et son vol silencieux traversait l’espace sans qu’on entendît le frisson de l’air. Dans le ballet, le seul qu’elle ait créé, hélas ! elle faisait le rôle d’un papillon, et ce n’était pas là une banale galanterie chorégraphique. Elle pouvait imiter ce vol fantasque et charmant qui se pose sur les fleurs et ne les courbe pas. Elle ressemblait trop au papillon : ainsi que lui, elle a brûlé ses ailes à la flamme, et comme s’ils voulaient es­corter le convoi d’une sœur, deux papillons blancs n’ont cessé de voltiger au-dessus du blanc cercueil pendant le trajet de l’église au cimetière. Ce détail où la Grèce eût vu un poétique symbole, a été remarqué par des milliers de personnes, car une foule immense accompagnait le char funèbre. Sur la simple tombe de la jeune danseuse, quelle épitaphe écrire, sinon celle trouvée par un poète de l’Anthologie pour une Emma Livry de l’antiquité : « O terre, sois-moi légère ; j’ai si peu pesé sur toi ! »
Certes, dans cet intérêt si vif et si tendre de toute une population, le talent, la jeunesse, la mort fatale de la victime et sa longue souffrance étaient pour beaucoup ; mais il y avait encore une autre raison : on voulait honorer cette vie pure dans une carrière facile aux entraînements, cette vertu modeste devant laquelle se taisait la médisance, cet amour de l’art et du travail, qui ne demandait de séductions qu’à la danse seule; on voulait montrer qu’on respecte l’artiste qui sait se respecter lui-même. Si quelque chose peut consoler les regrets d’une mère, c’est ce convoi si grave, si attendri, d’un recueillement si religieux, que suivaient dans une voiture de deuil, parmi les célébrités de l’Opéra, les deux sœurs de Charité qui avaient soigné la méritoire et chrétienne agonie de la pauvre fille. (Théophile Gautier – Le Moniteur – 2 août 1863)

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Nicoletta Ceccoli – Beautiful Nightmares – Soleil Productions – 2010 – 34, 90 euros
Le travail de Nicoletta Ceccoli n’est pas aussi connu chez nous qu’il peut l’être ailleurs, notamment aux Etats-Unis. Elle a certes illustré les polars de Camilla Läckberg chez Actes Sud, mais pas de reconnaissance publique ou d’expositions à la hauteur du talent de cette jeune peintre/illustratrice. Soleil Productions/Venusdea dont nous connaissons l’exigence éditoriale proposent un très ambitieux artbook pour « réparer » cet état de fait et promouvoir cet artiste italienne. Le précieux et épais ouvrage, disons-le d’entrée, est tout simplement bouleversant, il s’affiche comme une véritable mise à nue d’une artiste qui dévoile un univers trouble, emplie de poésie, de peurs enfouies, de phobies, d’abandon. L’enfance, période fragile fait de questionnements permanents, occupe le centre du travail de l’artiste sur les dernières années (la plupart des peintures réunies ici ont été réalisées entre 2006 et 2009). Elle se trouve ici déclinée, décortiquée de façon quasi chirurgicale et obsessionnelle. Pour placer le contexte il ne serait pas faux de dire que le monde de Nicoletta Ceccoli peut être considérée comme une relecture (ou une extension) de mondes tout aussi interrogatifs et ténébreux que ceux d’un Lewis Carroll ou d’un Tim Burton, les deux références qui viennent tout de suite à l’esprit lorsque l’on parcours le sien. Mais l’univers de l’artiste italienne possède sa propre trame, son propre bestiaire, son propre no man’s land gris et incertain. En tournant les pages on ressent une solitude touchante, une mélancolie que relèvent fort heureusement une grande ouverture d’esprit fait d’un foisonnement d’imaginaires parfois déconcertants : monstres hybrides, animaux ou insectes protéiformes, contextes pluriels… L’univers construit par Nicoletta n’est donc pas hermétique, il constelle de références et le lecteur peu sans conteste s’immiscer ça et là dans le coin d’un tableau et retrouver son regard d’enfant. C’est dans le partage que réside la grande force de l’œuvre de l’artiste. Même si elle n’apporte pas de solutions elle propose une vision fait de nuances, de dérivations, d’une subtilité et d’une exigence rares. En cela cet artbook mérite d’être parcouru car il exultera sans aucun doute en nous des réminiscences d’un temps pas si lointain.

 

J.R.R Tolkien – Lettres au Père Noël – Pocket – 2010 – 7, 80 euros
Nous connaissons tous Tolkien pour ses romans Bilbo le Hobbit et sa trilogie du Seigneur des Anneaux qui fut adaptée au cinéma notamment par le néo-zélandais Peter Jackson au début des années 2000. Lettres au Père Noël prend une place à part dans l’œuvre de l’auteur, d’une part car ces textes illustrés ne devaient pas forcément être lus au-delà du cercle familial, et d’autre part car ils témoignent avant l’heure des talents de conteur de l’auteur anglais. Les textes composant ce recueil furent écrits par Tolkien à partir de 1920, sous la forme de lettres manuscrites envoyées tous les ans à ses trois fils et à sa fille. Leur lecture, au-delà de la portée symbolique, permettent à chacun de se plonger avec délectation dans les aventures nordiques palpitantes du petit homme habillé de rouge à la barbe blanche et de son acolyte le grand ours polaire, maladroit et plaisantin au possible. D’histoires farfelues en témoignages émouvants – comme dans cette lettre de 1939, lorsque Tolkien écrit à ses enfants sur sa vision de la guerre – le recueil s’épaissit au fil de ans, certaines lettres se faisant l’écho d’histoires passées. Des reproductions de certaines lettres envoyées agrémentent l’ouvrage mettant en évidence les talents de dessinateur de Tolkien. Car en plus de la lettre proprement dite, l’auteur se plaisait à faire parvenir des témoignages visuels des situations cocasses qu’il décrit sous la plume tremblante du Père Noël. Que dire de plus sinon que ce recueil qui ne s’adresse pas qu’aux enfants, loin de là, renforce l’imagerie de Noël, période au cours de laquelle les yeux des enfants s’ouvrent plus grands. Précieux livre à prix très souple…

 

Sylvie Folmer – Les Loups – Albin Michel – 2010 – 14, 90 euros
Le loup possède une place à part dans l’imaginaire collectif. Présent dès notre plus tendre enfance comme l’animal qui viendra punir les enfants qui ne seront pas sages, il est à l’origine d’une multitude de contes et de légendes à travers le monde. Si les textes les plus connus demeurent Le Petit chaperon rouge, Pierre et le loup ou La chèvre de Monsieur Seguin, il prend une place de choix dans la littérature de terroir. Nombres d’histoires viennent ainsi alimenter les chaumières les soirs d’hiver, contées par le grand père ou la grand-mère qui véhiculent de fait une tradition héritée de temps immémoriaux. Sylvie Folmer a accompli un travail documentaire impressionnant en allant puiser aussi bien en France, qu’en Grèce, Lituanie, Amérique du Nord, Allemagne, Sibérie, Caucase… des textes oubliés qu’elle retravaille et adapte. Ils trouvent ainsi place dans la nouvelle collection de contes de Henri Gougaud (formidable conteur, à l’origine du renouveau du genre en France) chez Albin Michel.  
Concrètement le livre, après une préface qui nous met incontestablement l’eau à la bouche, se structure en quatre grandes sections qui sont autant de déclinaisons de la vision du loup dans notre imaginaire. Loups, artisans de l’Univers remet en avant des textes qui plongent l’animal au cœur d’une mythologie tutélaire. Loups, maîtres des métamorphoses revient sur la partie sûrement la plus connue des légendes rattachées à l’animal, celle qui gravite autour des loups-garous et de la transformation de l’animal. Loups, bouffons des pauvres nous expose l’animal sous son jour le moins glorifiant, objet de railleries ou traqué. La dernière partie Loups et humains, amis à la vie à la mort offre par contre une vision plus émouvante de « l’amitié » entre l’homme et le loup. Un livre qui se garde, se lit et se relit avec le même plaisir. Le loup fascine par sa liberté et son mystère, le recueil de Sylvie Folmer s’impose comme donc un ouvrage essentiel.

 

Les Fables de La Fontaine illustrées par René Hausman – Dupuis – 2010 – 35 euros
Je ne sais pas si d’autres dessinateurs possèdent une carrière aussi riche que celle de René Hausman. Le belge propose ses dessins et illustrations sur différents médias et dans des collections éditoriales variées depuis plus de 50 ans maintenant. Cela force le respect. Au-delà, Hausman a toujours fait ce qui lui tenait à cœur, ne s’est jamais perdu dans des voies de garage, n’a jamais défendu son marketing « image » au profit d’une liberté si rare et si précieuse. Le dessinateur a souvent construit son œuvre autour d’un bestiaire fabuleux et foisonnant donnant corps à des légendes et contes humanistes d’une poésie foncièrement réjouissante. Sa passion pour le dessin animalier ne s’ébranle pas au fil du temps, on pourrait même dire qu’elle se renforce alors que les éditions Dupuis prennent le parti d’éditer ses fabuleux bestiaires. En 1965 puis en 1977, ces mêmes éditions confient à l’illustrateur le soin de donner une image aux fameuses fables de La Fontaine. Hausman s’y attellera avec un sens du détail déconcertant, puisant dans la dérision de l’écrivain des éléments qui nourrissent sa vision personnelle. Ce luxe de détail donne toute sa grandeur au texte subtil et savoureux de La Fontaine. Je ne suis pas sûr qu’il soit possible de lire aujourd’hui les fables sans en contempler les illustrations d’Hausman. Non, il serait sincèrement dommage de s’en passer… L’édition des deux tomes de 1965 et 1977 en un seul cette année par Dupuis vient donc à point… un livre précieux à conserver et à transmettre.

 

Armand Guérin (sc) et Fabien Lacaf (ill.) – Le Mystère Tour Eiffel – Glénat – 2010 – 15 euros
Octobre 1906, un bateau remonte la Seine. A son bord un jeune homme, Tonin, accompagné de sa femme et de son fils, revient sur les lieux qui l’ont marqué vingt ans plus tôt lorsqu’il travaillait sur le chantier de la Tour Eiffel. Au travers de ce personnage le lecteur va se plonger dans la fantastique aventure de la construction de cet ambitieux projet, le plus ambitieux de la fin du XIXème siècle. Celui aussi qui allait donnait son emblème national à la France. Des ateliers d’Eiffel à Levallois-Perret, dans lesquels fut conçu ce projet un peu « fou » en perspective de l’exposition universelle de 1889, en passant  par la jeunesse, l’adolescence puis l’engagement de Tonin sur le chantier, sans oublier la fronde opérée par une partie de la communauté artistique de l’époque, pour qui la Tour signifiait l’avènement d’une société néo-industrielle avec toutes les aliénations que cela suppose, cette période est reconstituée par Armand Guérin et Fabien Lacaf avec un réalisme saisissant. A partir de l’histoire principale et de ses nombreuses péripéties, c’est toute la société de l’époque qui est ainsi décrite dans cet album : Les guinguettes dans lesquelles se retrouvaient les gens le dimanche après-midi pour danser, les bars obscurs, tel Le Chat Noir, repères d’artistes en tout genre dont certains se dirigent vers un décadentisme si sombre mais si stimulant en matière créative, les moulins de Paris qui permettent à la ville de garder ce côté champêtre qui émeut tant Tonin… tout est ici présenter. Cela force en un sens le respect car le lecteur mesure tout le travail documentaire que cela suppose de la part des auteurs, toute l’assimilation à cette époque, nécessaire pour essayer de la comprendre sans la juger. De fil en aiguille, le chantier prend corps dans cet espace laissé libre du Champs de Mars. Le lecteur dévore les pages, s’immisce dans le Paris fin XIXème et en ressort avec cette envie irrépressible de gravir les marches du monstre d’acier…

 

Interview de Fabien Lacaf

Comment est né le projet de travailler autour du Mystère Tour Eiffel ?
Le projet à l’origine est un triptyque, trois albums de BD sur les trois monuments les plus visités de France. Le Mont Saint-Michel (Les Flammes de l’archange), la Tour Eiffel (Le Mystère Eiffel) et le prochain aurait pour cadre….. Versailles bien sur, avec le retour de Nelly Moriquand au scénario ; c’est aussi l’envie de prendre pour décors la ville où je suis né, ainsi que mon père et mon grand-père et que j’adore bien qu’habitant en province, Paris ! Le Paris populaire (je suis du quartier de la Butte aux Cailles, 13ème), le Paris des artistes (mon père, céramiste, y avait son atelier avec ma mère, peintre et décoratrice).

Ce projet est le second que tu mènes avec Armand Guérin. Peux-tu nous parler de votre travail en commun ? Comment a été impulsé ce projet ?
Armand Guérin m’a proposé cette histoire d’attentat anarchiste alors que je cherchais un thème original et crédible autour d’une histoire connue, la construction de la « dame de fer ». Contrairement au Mont Saint-Michel, bâtiment mystérieux et secret, aux milles cachettes, la tour est quasi transparente et le mystère devait se situer autre part que dans son architecture, dans le secret de l’histoire de sa construction ! On a donc travaillé dans cette direction et j’ai réécrit une ultime version en introduisant mon personnage clé : Tonin, héros d’une ex-série « Les pêcheurs d’étoiles », dont on raconte la jeunesse et l’initiation à la vie.

Quel a été votre travail documentaire préparatoire ? Comment aborder une époque très riche et en pleine mutation comme l’est celle de la fin du XIXème siècle ?
Pour la documentation, j’ai une bibliothèque très fournie sur cette période qui me passionne depuis longtemps. J’ai un Atlas de Paris de l’époque qui me permet de me déplacer comme si j’y étais. Je glane des cartes postales anciennes et des vieux bouquins (le « Paris à travers les âges » de Hoffbauer ou le « Zola photographe » ou les ouvrages d’Atget, le plus grand photographe de Paris à cette époque). Les peintres dont je parle beaucoup dans l’album, peignent Paris et ses environs, jusque dans sa vie nocturne. Et pour la Tour, coup de chance, on a réédité en grand format les plans originaux d’Eiffel et nous nous sommes appuyés dessus pour la vie du chantier dans ses moindres détails ! C’est une époque que j’adore, charnière entre le monde rural de la France ancestrale et le monde moderne aux technologies révolutionnaires ; le mélange est détonnant, même si la classe ouvrière naissante en fait les frais, ça reste passionnant.

Etait-il difficile de travailler autour de ce monument – qui devient au travers de ton dessin un véritable personnage – au regard de ce qu’il représente pour la France ?
C’est vrai que c’est étonnant de croire à quel point on a détesté la Tour quand on voit qu’elle est devenue l’emblème de la France ! On commence pour cette raison par cette vue aérienne impressionnante de la capitale en posant cette question : imaginez Paris sans la Tour ? Mais à l’époque, une majorité d’artistes connus et de politiciens vomissaient ce projet trop moderne, alors qu’il ne devait rester qu’une dizaine d’années après l’expo universelle. J’ai vécu le même phénomène dans ma jeunesse avec Beaubourg et ensuite avec la pyramide du Louvre, deux projets que j’adore, que les Parisiens rejetaient avec violence et qui déplacent maintenant des millions de touristes.

Au travers de l’histoire tu dresses le portrait du Paris des guinguettes, du Chat noir avec des clins d’œil à Van Gogh, Lautrec… était-il essentiel pour vous de construire un cadre riche qui participe à l’intrigue et lui donne de l’épaisseur ?
Les guinguettes font parties intégrantes de l’image d’un Paris populaire qui s’amuse et se défoule le dimanche. Renoir et Manet l’ont magnifiquement peint et je m’en suis inspiré pour les scènes de danse et amoureuses. On ne danse pas encore la valse, réservée aux salons, mais des danses de terroir que ramènent ces gars et filles, immigrés des provinces au rythme des cornemuses et de la viole de gambe. Le Paris des cabarets est le repaire magique de tout ce qu’il y a de plus génial en matière artistique, peintres, musiciens, poètes se mélangent joyeusement dans tous ces coins mal famés qu’adorent fréquenter la bourgeoisie en manque de sensation. Eric Satie est au piano pendant que Bruant déclame et chante. Lautrec, excentrique poursuit Van Gogh autiste, le Chat Noir accueille la crème des futurs génies dans le plus simple appareil !
Paris, c’est tout ça, un bordel fou d’où sortent des chefs d’oeuvres ! C’est ce qu’on appelle je crois, le « génie français »!

Comment est né le personnage de Tonin qui est très travaillé scénaristiquement parlant ?
Tonin est le candide de l’histoire. Il est là pour découvrir et apprendre, un métier, l’amour, l’amitié, une vie quoi! Il avance dans le brouillard mais sans peur, il prend des coups et apprend à faire sa route avec tout ça.  Il y a beaucoup de moi dans ce garçon, j’ai un regard très tendre sur lui et très nostalgique.

Que représente pour toi la Tour Eiffel aujourd’hui et as-tu un regard différent sur elle après avoir écrit cette histoire ?
La Tour Eiffel faisait parti de mon paysage depuis mon enfance, comme une évidence ; le fait de travailler sur son histoire me l’a révélée totalement. J’ai un respect immense pour le génie de Monsieur Eiffel, homme visionnaire et bon, ainsi que ses collaborateurs qui sont les vrais « créateurs », Koechlin, Nougiers et Sauvestre. Faire vivre un projet aussi fou et l’amener jusqu’à nous,  toujours jeune, trônant sur Paris c’est un rêve auquel personne n’aurait cru à l’époque !
Et puis pour finir, c’est un chantier idéal, trois ans pour monter ce grand jeu de construction sans un mort (il y eu un seul accident mortel au sol), c’est un pari tenu et un hommage aux savoir-faire des ouvriers et des ingénieurs ! Pour le plaisir de voir ce travail de plus prés, je vous conseille d’aller sur mon site www.fabienlacaf.com et d’y voir la Tour modélisée en 3D, ainsi qu’un petit film sur ce travail de préparation par les étudiants de Objectif 3D.


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