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Légendes nordiques par Gwen de Bonneval…

Angoulême reste un formidable moyen de rencontrer en peu de temps tout un lot d’auteurs de BD, qu’ils soient scénaristes ou dessinateurs, et donc de pouvoir aborder avec eux leurs travaux récents et à venir. Un moyen pour nous de vous proposer quelques news, beaucoup de fraîcheur dans les réponses spontanées des auteurs qui se livrent sans arrière-pensées. Bref un moment privilégié pour parler 9ème art et parfois bien plus que cela… Aujourd’hui nous nous retrouvons en Scandinavie en plein moyen-âge pour découvrir ce qui se trame derrières d’étranges morts de villageois attaqués par des animaux sauvages… 

Dans un village du grand nord, sûrement durant le haut moyen-âge, un ours surgit dans une chaumière et tue ses occupants. Il est aussitôt pris en chasse par les autres villageois qui le blessent d’une salve de flèches avant qu’un homme ne l’enfourche en plein épigastre. Au même moment dans une cahute voisine un enfant meurt. Le phénomène n’est pas nouveau et à vrai dire les attaques d’animaux de toute sorte se multiplient depuis quelques temps. Assez pour mettre en péril le village dans son entier. La proximité de la forêt, la recherche de nourriture expliquerait peut-être ce phénomène d’attaques spontanées, mais il semblerait que le mal soit plus profond, plus difficile à cerner et surtout plus complexe à résoudre. Pour Gisli, l’adolescent le plus âgé du village l’évidence est là, irréfutable et bien triste : les enfants seraient responsables de ces morts répétées qu’il explique par une étrange transformation ou plutôt dédoublement de leur corps en corps animal. Ce dédoublement interviendrait la nuit dans leur sommeil et ils n’en garderaient aucune ou peu de traces dans leurs esprits.

Une fois énoncée cette théorie qui semble de loin la plus plausible, Gisli arrive à convaincre les autres enfants de quitter avec lui le village pour éviter que le mal et les morts ne se répandent. Les enfants partiront donc au loin dans la forêt et devront composer avec leurs propres peurs, leurs propres incompréhensions, leurs propres chagrins devant une situation qu’ils ne maîtrisent pas.

Le cœur, la sève de cet album repose sur ce mystère que Gwen de Bonneval tisse dans un scénario qui suscite pas mal d’interrogations à défaut de nous offrir pour l’instant des pistes de solutions. Et c’est justement cette mise en ambiance, qui devient véritablement anxiogène au fil des planches, qui offre la sève du premier volet de ce diptyque. Le rythme qui s’accélère jusqu’au terme de ce premier opus sera la force du second qui offrira son lots de révélations. Le dessin de Piette s’attache à développer le contexte, la tension par des jeux de regards, des postures qui dénotent d’inflexions, de peurs difficilement résorbables et de tous les sentiments qui traversent en un instant les pensées des enfants, premières et doublement victimes de ce sortilège. Un récit atmosphérique, qui pose sa touche par des volutes savamment distillées qui nous prennent et nous poussent à savoir ce qui se trame derrières ces parricides mystérieux…

De Bonneval/Piette – Varulf – Galliamard – 2013 – 16,50 euros

 

Interview de Gwen de Bonneval  

Bonjour peux-tu nous dire comment est né ce projet ?
En fait c’est lié à des lectures que j’ai faites sur le Moyen-Age, sur les croyances et les mentalités qui existaient avant le christianisme. J’aime cette période de l’histoire depuis longtemps, depuis notamment des lectures de jeunesse comme Johan Et Pirlouit, Chevalier Ardent… Plus tard lorsque je me suis penché sur cette époque-là j’ai lu des livres qui approfondissaient notamment le côté païen, l’aspect chamanique, les croyances en un double zoomorphe. Il y a des chercheurs, comme Régis Boyer ou Claude Lecouteux qui sont de véritables spécialistes de la Scandinavie et de ce type de croyances, qui m’ont beaucoup influencé dans mon écriture.

Ton intérêt pour les cultures nordiques te vient de là ?
Comme la Scandinavie a été christianisée plus tard, on retrouve des traces, des résurgences d’anciennes croyances et il se trouve que cela m’a amené à m’intéresser à ces pays-là. Par ailleurs et totalement par hasard, nous avons adapté avec Hervé Tanquerelle les racontars de Jorn Riel qui est un auteur danois et par ce biais j’ai été amené dans le nord même s’il n’y a pas de liens directs avec la thématique que je développe dans cet album.

Dans de nombreuses cultures nordiques on raconte des histoires aux enfants pour éviter qu’ils ne sortent dehors, lieu de tous les dangers, tu vas de ton côté un peu dans le sens inverse en faisant sortir les enfants qui de fait protègent leurs parents. Peux-tu nous en parler et revenir sur la trame de ton album ?
En fait les enfants deviennent un danger pour leur entourage. C’est pour cette raison qu’ils décident de partir. En ce qui concerne la trame, nous verrons que des meurtres, des massacres sont commis par des animaux qui s’attaquent à un village. Les enfants sont convaincus être les responsables de ces actes par le biais de leur double animal qui serait réel et irait tuer leurs proches. Ils décident donc de partir pour protéger leur famille d’eux-mêmes.

Lorsque les enfants sont dans la forêt, ils tournent en rond, se perdent, manquent de mourir de froid, de faim. Leurs doubles quant à eux sont forts et meurtriers. Faut-il y voir un balancement entre la jeunesse innocente et ce passage à l’âge adulte qui transforme les enfants qu’ils ont été ?
Oui c’est exact. Le groupe est composé de pas mal d’adolescents. Les plus petits n’ont pas de double zoomorphe, il s’agit donc effectivement d’un rapport avec la transformation à l’âge adulte. Mais les enfants ne maîtrisent pas les transformations qui semblent s’opérer en eux, ils ne sont donc pas complétement responsables de ce qui se passe en réalité.

D’ailleurs ils pensent parfois rêver lorsqu’ils se transforment…
Oui il y a des scènes où effectivement on ne sait pas si l’on est dans un rêve ou dans la réalité. Une fois au moins on constate que l’on on est bien dans la réalité et on saura dans le tome 2, qui révèle pas mal de choses, ce qu’il en est vraiment…

Peux-tu nous parler de Piette ? Comment s’est imposé ce choix de dessinateur et que recherchais-tu dans son dessin ?
Je connais Hugo Piette par le biais du magazine Capsule cosmique dans lequel j’étais rédacteur en chef. Nous l’avions fait travailler et j’ai du coup suivi par la suite son travail. J’aime beaucoup ce qu’il réalise au dessin. Son trait est devenu au fil du temps de plus en plus élégant. Cela faisait un certain temps que l’on parlait de travailler ensemble. Je lui ai proposé ce projet car je trouvais qu’il pouvait apporter quelque chose en termes d’ambiance, donner une réelle valeur ajoutée à mon scénario.

Le dessin se fait simple, direct, va à l’essentiel. Etait-ce important de suggérer plus que de montrer ? 
En fait il est extrêmement difficile de faire un dessin simple. Hugo a une grande maitrise de ce qu’il fait. La bande dessinée à sa propre grammaire et chacun s’en approprie une part. Hugo s’inscrit dans cette école de la ligne claire. Une ligne claire revisitée et modernisée. J’aime cette idée de ne pas forcément être en rupture avec les choses mais de les enrichir par différentes strates plutôt que d’essayer de révolutionner un genre.

Comment as-tu travaillé concrètement sur ce scénario ?
J’ai travaillé comme je le fais généralement, avec un scénario entièrement rédigé, alors que je suis moi-même dessinateur. Je préfère écrire le scénario car mes idées sont assez précises avec un découpage case à case, planche à planche. Je fais attention aux doubles pages, aux fins de page, à l’écriture elle-même, au rythme. Je préfère donc donner au dessinateur quelque chose de précis dans l’intention et non pas dans la description pour qu’il puisse s’accaparer la mise en scène et se projeter ses propres images.

Tu donnes dans ce premier volet de ton récit peu d’éléments de réponse sur la suite de cette histoire. Le récit reste mystérieux avec beaucoup de zones d’ombre. Est-ce voulu et y aura-t-il une accélération sur le prochain tome ?
Oui il y aura une forte accélération dans le second volet. Nous sommes obligés de donner des réponses sur ce qu’il se joue sinon cela laisserait une forte frustration chez le lecteur. Ce qui m’intéresse dans un diptyque c’est d’avoir deux tonalités différentes sur chaque tome. J’aime me dire que chaque volet possède sa propre personnalité même si les deux volumes forment une histoire complète. J’invite donc les lecteurs du tome 1 à lire le second et de lire l’histoire dans sa globalité.

N’avais-tu pas cette crainte par le fait de ne pas trop dévoiler dans le premier volet ce qui se trame réellement, que cette première partie soit justement un peu âpre pour le lecteur ?  
Il y aura toujours des personnes qui ne seront pas satisfaites. J’ai eu des avis divergents sur le sujet. Il y a des gens qui aiment le fait qu’il y ait encore tous ces mystères dans le récit et que le cœur de ce qui se trame soit à chercher dans la tension palpable et dans les rapports entre ces enfants. Ce n’est pas la résolution de ces mystères ou l’addition des péripéties qui me semblaient intéressantes à développer dans ce premier tome, mais la possibilité de voir comment la tension pouvait révéler des traits de caractère et quelle interaction il pouvait y avoir entre un groupe qui est mis dans une situation un peu extrême de cette manière-là.

On a justement cette impression au fur et à mesure que le récit avance, que même si des tensions existent entre les enfants, seule l’organisation en groupe permettra d’avancer. Est-ce juste ?
Oui et pourtant il y a un problème de leadership lorsqu’on est dans un groupe un peu désorganisé, parce que beaucoup de choses n’étaient pas prévues. Il y a donc toujours des tensions et je voulais justement révéler ce qui pouvait se passer dans un groupe dans ces moments-là car la solution ne peut être trouvée par un seul de ses membres. Il faut une cohérence qui est difficile à obtenir car il y a des tensions, des gens qui veulent s’affirmer, certains qui tirent dans un sens et d’autres dans un sens opposé. Si la stratégie de groupe va dans la mauvaise direction, ils sont tous en danger. Il est donc très important de prendre les bonnes décisions !

 Propos recueillis par Seb le 02/02/2013