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Les BD du mercredi : Double 7 (Dargaud), Le reste du monde T3 (Casterman) et L’homme sans talent (Atrabile)

Le mercredi c’est désormais trois albums sur lesquels nous portons notre attention. Trois livres qui font l’actualité, trois conseils de lecture, dans une diversité de genre et de format, pour aiguiser la curiosité de chacun !

Madrid voit fondre sur elle des nuées de bombardiers qui vont bientôt détruire de manière méthodique les quartiers de la ville rangés aux côtés de la République. Au sein même de la ville, sur les toits, une autre lutte est engagée entre petits groupes de snipers isolés. Lulia ardente combattante, féministe au sein des Mujeres Libres prend tous les risques pour s’opposer aux partisans de Franco. Dans les airs, la lutte est, elle aussi, terrible entre la flotte fasciste italo-allemande et les quelques avions engagés par la Russie, pilotés par une faction étroite de soldats internationaux. Roman, l’un d’eux, va s’imposer comme le meilleur. Lulia, Roman, deux destins qui ne vont pas tarder à se lier…

La guerre d’Espagne n’a jamais autant été portée en bande dessinée. A l’occasion des 80 ans du début du conflit et depuis deux ans, des titres majeurs ont vu le jour. Docteur Uriel, publié cette année à la Boîte à Bulles en est un comme le sont le quatrième volet des aventures de Mattéo de Jean-Pierre Gibrat et Verdad de Lorena Canottière. Double 7 vient enrichir la bibliographie du conflit en se plaçant dans une double veine thématique jusqu’alors peu traitée. La première repose sur les conflits aériens mettant aux prises les aviations allemande et italienne, en soutient à Franco et à ses troupes rebelles, à la flotte aérienne russe pilotée par un contingent étranger venu en appui à la République légitimement élue. La seconde aborde les difficultés d’organisation des opposants aux rebelles, divisés entre plusieurs tendances idéologiques que Staline souhaitait contrôler pour modeler le pays dans le moule soviétique. Le « Père des peuples », par l’intermédiaire de conseillers envoyés au plus près des conflits, fera son possible pour écarter de l’action les factions anarchistes de la CNT et du POUM (Partido Obrero de Unificación Marxista) qui commençaient à agglomérer autour d’elles de plus en plus de citoyens évincés d’une justice sociale. Pour éviter de tomber dans le récit didactique, Yann, a souhaité mêler la grande histoire à une fiction romantique autour de personnages bien campés : Lulia, la brune, tout juste âgée de 20 ans, fille (fictive) de la Pasionaria et Roman, pilote russe véritable As, blond, timide et maladroit. Un regard échangé (p 34) suffit à lier leur destin dans une Espagne portée à feu et à sang.

Sur un projet de ce type, le trait classique et classieux d’André Juillard fait des merveilles, plaçant le récit dans une direction rétro-chic qui soutient la narration, avec le juste choix des cadrages, l’habileté technique pour exprimer la pensée profonde des héros en quelques traits et cette justesse dans la mise sous tension des combats et des bombardements. La guerre d’Espagne a encore beaucoup à raconter et la bande dessinée qui se développe aussi bien en Espagne autour de témoignages saisissants d’ « anciens » qui ont vécu de véritables drames, que dans les projets portés en dehors de la péninsule, parfois axés, comme dans Double 7, sur le côté romantique de la guerre, tel qu’il a pu être perçu par les volontaires engagés dans les brigades internationales, démontre la pluralité des approches. Un album à ranger précieusement dans sa bibliothèque.
Yann et André Juillard – Double 7 – Dargaud

 

Regroupés au sein d’une colonie nichée sur un promontoire rocailleux, Hugo et Jules ont grandis avec l’apocalypse. Un cataclysme qui a détruit, en France, la plupart des centrales nucléaires qui ont libéré dans l’air des radiations mortelles. Dans les montagnes, là où des bribes de vie sont encore préservées, des hommes et des femmes tentent de survivre, privés de nourriture et d’un ordre censé les sécuriser et les orienter dans le chaos. Mais la violence est devenue peu à peu la norme. La colonie qui accueille Hugo et Jules mène encore, malgré la conscience des dangers, une vie bon enfant. Une vie éphémère car la lumière dégagée par la bâtisse qui les abrite, visible sur des kilomètres à la ronde, ne pourra pas éloigner plus longtemps les rôdeurs. Pris d’assaut par un groupe d’adultes, la colonie sera effectivement détruite et seuls quelques-uns de ses membres pourront prendre la fuite. Après les joies d’une vie apaisée en collectivité, les fuyards vont prendre conscience du danger à parcourir les plaines qui s’étendent toujours plus vers le Sud.

Avec Le reste du monde Chauzy mène une réflexion sur la société contemporaine qui a oublié ses fondamentaux de partage et d’écoute pour sombrer dans la surconsommation et l’individualisme. Proche des côtes, dans les anciens ports, des baleines échouées sont dévorées par des rats affamés qui se disputent le bout de gras avec des nuées d’asticots et quelques hommes obligés de creuser toujours plus profond dans les chairs pour trouver une viande non encore faisandée. Des poissons sans vie tombés du ciel offrent, quant à eux, aux héros du récit, une nourriture providentielle sur laquelle compter quelques jours. Mais qu’adviendra-t-il après ? Sur ce troisième opus, Chauzy garde le cap et, sans faiblir, sonne le signal d’alarme contre la déraison des hommes. Dans ce contexte, les nouveaux migrants, issus de pays jadis prospères, trouvent en écho une réponse à leur ancienne arrogance.
Chauzy – Le reste du monde T3 – Casterman

 

Un homme est allongé proche d’une rivière sur une paillasse, protégé du soleil par un tissu épais qui repose sur quatre bouts de bois. Devant lui, sur une petite étagère, sont regroupées des pierres de tailles, formes et couleurs différentes. Chacune d’elles se voit désignés un nom et un prix. Un nom qui aurait pour origine ce qu’inspire la pierre comme image ou sentiment à l’homme. S’il se dit vendeur de pierres, il avoue être un pur amateur en la matière : « En fait, le commerce des pierres, ça ne coûte rien au démarrage. Je me suis dit que, peut-être, c’était un métier pour moi ». Avant de tenir sa petite échoppe en bord de rivière, l’homme a exercé tout un tas d’autres métiers. Jamais le bon. Soit qu’il arriva dans un secteur en plein désintérêt du public, soit qu’il se résigna à exercer l’activité en question, comme pour la bande dessinée où malgré la reconnaissance de son talent il abandonnait progressivement la pratique en raison de son souhait de ne pas démarcher les éditeurs et d’attendre qu’ils viennent à lui. Se faisant, l’homme s’enfonce toujours plus dans une misère sociale qui réduit ses marges de manœuvre et met en péril sa petite famille.

L’homme sans talent est le seul manga de Yoshiharu Tsuge traduit en français à ce jour. Une première édition parait chez feu Ego comme X en 2004 qui le place directement sur les devants de la scène avec une sélection comme meilleur album au festival d’Angoulême quelques mois plus tard. Il bénéficie, fin 2018, d’une nouvelle édition soignée chez Atrabile. Le chef d’œuvre, tel qu’il est qualifié par la critique, a été dessiné près de vingt ans plus tôt et sonne comme la fin d’une carrière pour le mangaka. L’œuvre de Tsuge a révolutionné le genre en créant en manga le Watakushi (manga du moi) à l’instar de ce que proposait déjà le roman japonais depuis le tout début du vingtième siècle. Au travers de ses récits, Tsuge met en scène des pans de sa vie. Le héros de L’homme sans talent a travaillé comme Tsuge, dans l’illustration d’ouvrages de bibliothèques de prêts. Il a aussi été vendeur d’appareil photo. Il est aussi et surtout envahi par le doute qui lui fait prendre à chaque fois les mauvais choix au point de sombrer de plus en plus dans des zones de non-retour. Par son dessin, dont on peut voir dans L’homme sans talent un aperçu, Tsuge a, tout au long de sa carrière, tenté d’exorciser son passé trouble, marqué de façon indélébile par la mort précoce de son père et la violence d’un beau-père qui le fait fuguer sans succès. Un auteur à l’opposé du titre de son manga, à redécouvrir.
Yoshiharu Tsuge – L’homme sans talent – Atrabile