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Livres en poche, histoire de saison…

Je ne sais pas pourquoi mais j’ai souvent remarqué lire plus facilement mes livres de poche en hiver ou par temps froid. Peut-être leur format donne-t-il la possibilité de ne laisser dépasser que quelques doigts des manches de mon manteau, chose plus difficile avec un grand format, que l’on exhibe de toute façon plus fièrement à la vue de tous dans les transports en commun. Alors oui, je lis des poches en hiver, comme d’autres font des mots flèches sur les plages. Chaque saison à son format, sa matière. Cela n’empêche aucunement la prise de plaisir à lire des histoires qui nous transportent dans un/des ailleurs…

Pour cette chronique qui ne sera pas organisée comme les autres puisque sa thématique est le livre de poche, je me suis orienté vers deux auteurs phares, Paul Auster, que je relis toujours avec un plaisir indicible et Dany Laferrière, haïtien justement reconnu et primé en 2009 (Médicis). Pour le reste je me suis laissé prendre par le déroutant Nicolas Ancion, peut-être car il offre un livre ovni, symbole de l’univers à la Lewis Carroll qu’il construit. Enfin j’ai été d’abord intrigué par Arkansas de Pierre Mérot, puis absorbé par son roman qui me renvoyait à l’une de mes premières chroniques de l’année, celle que j’ai consacrée à Michel Houellebecq… Bonne lecture à tous !


Paul Auster – La vie intérieure de Martin Frost – Le Livre de Poche – 2010 – 6 euros
Paul Auster s’intéresse au cinéma depuis un certain temps déjà. Après avoir travaillé en tant que scénariste aux côtés du réalisateur Wayne Wang sur Smoke et Brooklyn Boogie (1995), il prend les commandes de la caméra pour son premier film Lulu on the Bridge (1998). Il participe ensuite au scénario du film Le Centre du monde de Wayne Wang en 2001. Puis plus rien jusqu’à cette Vie intérieure de Martin Frost. La thématique du film provient d’un développement d’une scène de son fabuleux Livre des illusions publié en 2002, dans lequel un auteur meurtri par la disparition tragique de sa femme et de ses deux fils, essaye de se reconstruire en publiant un livre autour de l’univers du cinéaste Hector Mann, celui-là même qui lui fit esquisser le premier sourire après la tragédie.
La Vie intérieure de Martin Frost se construit autour de Martin, auteur établi qui part se mettre au vert à la campagne, parce qu’il éprouve le désir de souffler, de vivre la vie d’une pierre. Il accepte donc de séjourner dans la maison de ses amis Jack et Diane Restau. A peine arrivé, il découvre qu’il ne partagera pas seul les lieux. Claire, la nièce de Diane, a également pris ses quartiers dans ce lieu retiré. De discussions en partages Martin pensera avoir trouvé sa muse, celle qui lui procure l’étincelle, la vie. Tout au long des journées passées ensemble, Martin écrit pendant que Claire lit. Mais plus l’auteur avance dans son histoire, plus la santé de Claire se détériore. Variation philosophique contemporaine de textes tels Le Portrait de Dorian Gray ou La Peau de chagrin, l’œuvre de Paul Auster poursuit son analyse de thématiques qui le hantent véritablement telles la fragilité de la création, l’éphémère, les liens qui unissent image, texte et imaginaire…
Le livre de poche nous propose de redécouvrir ce film par le biais de l’édition de son scénario, précédé d’un très long et fort intéressant entretien accordé à Céline Curiol. Je vous le recommande !


Nicolas Ancion – Ecrivain cherche place concierge – Pocket – 2010 – 5,50 euros
Il faut le dire d’entrée : Lire Ancion c’est un peu partir sur des pistes non balisées. L’univers de cet auteur belge se caractérise en effet non seulement par une imagination débordante, mais aussi par un foisonnement de surprises et de situations cocasses en tout genre. Ainsi prévenus, vous pouvez ouvrir Ecrivain cherche place concierge. Le titre lui-même laisse déjà planer pas mal d’imaginaire. Tant mieux car Nicolas Ancion n’en manque pas !
Victor, jeune écrivain spécialisé dans les biographies de personnages extraordinaires, part à la recherche d’une place de concierge qui lui permettrait de disposer d’un maximum de temps pour travailler ses écrits. Il décide donc de passer une annonce. Régis le contacte intéressé et lui propose de venir s’occuper de son château. Tout aurait pu très bien se passer et Victor s’en faisait une joie, mais certaines choses commencent très vite à partir de travers. D’abord c’est un lapin en peluche, Pinot, qui lui ouvre la porte du domaine, ensuite c’est ce gros plantigrade, dénommé Robert pour lequel il doit cuisiner gâteaux sur gâteaux… s’en suivent des surprises qui ne semblent plus en être pour Victor : des attaques de Manchots et des pingouins à mobylettes, un chien flic qui marie sa fille, bref toute une animalerie délirante au service d’une histoire débridée. Victor là-dedans se sent pris au piège, bien loin de son but initial : Mais non. Victor ne peut pas s’enfuir. Il ne suffit pas d’arracher la pile de sa montre-bracelet pour suspendre les heures. Et Victor ne connaît ni les formules rituelles qui glissent des bâtons dans la roue du temps, ni les pilules magiques qui décuplent la vitesse musculaire de celui qui les ingère. Il ne figure ni dans un conte de fées, ni dans une pub pour de la bière, ni même dans un tournage de cinéma où il suffirait d’arrêter la caméra. Coupez ! comme ils ne disent sûrement pas à Hollywood.
L’Univers décalé construit par Nicolas Ancion n’est pas sans rappeler celui d’un Lewis Carroll sombre. Plongé dans un delirium tremens permanent le lecteur est ainsi placé au cœur de l’intrigue. Peu de temps morts dans cette histoire qui se lit d’une traite, mais une fragilité et une poésie qui se retrouvent dans les doutes qui habitent son héro, car la vie n’est pas une farce grandeur nature, même si parfois nous n’en sommes pas si loin …


Pierre Mérot – Arkansas – Pocket – 2010 – 6,90 euros
Arkansas a fait grincer pas mal de temps lorsqu’il est sorti en 2008 chez Robert Laffont. Pourquoi ? Car le livre s’inspire de façon romancée de la vie du nouveau prix Goncourt, Michel Houellebecq. Pierre Mérot, ancien ami de l’auteur des Particules élémentaires a reçu comme lui, le prix de Flore ; c’était en 2003 pour Mammifères paru chez Flammarion. L’histoire qu’il nous donne à lire avec Arkansas est construite sur un autre registre. A seuil de sa vie, Traum, un écrivain qui a visiblement raté sa vie alors qu’il possédait les armes pour la rendre plus belle, se confie sur un autre écrivain, François Court dit Kurtz qui lui a obtenu les faveurs de la presse et une gloire réelle, qui s’effrita, du moins le croyait-il, à la lecture des critiques de son dernier roman. Il commença à perdre pied, à vaciller au point de fuir en Espagne pour y construire une société dérivante, sorte de phalanstère contemporaine, mi-secte, mi-repère de désaxés de la vie. Tout s’amorça donc lorsque des journalistes se mirent à émettre des doutes sur Kurtz. Avec dégoût et mépris, il parlait d’une véritable mise à mort, d’une curée écœurante. Sa haine grandissait. Il avait (…) doublé ses doses d’alcool. De même il avait augmenté sa consommation de psychotropes. Il s’était enfoncé davantage dans une dépression légendaire, laquelle désormais, s’accompagnait d’hallucinations. Sur son étroit balcon andalou, et somme toute minable, il regrettait amèrement de ne pas être Madonna ou Michael Jackson, au chevet desquels, pensait-il, dans des villas flamboyantes, on se pressait, avide de tentatives de suicide et de turpitudes sexuelles. Voilà, selon Traum, quelles furent les prémices d’Arkansas.
Dans cette histoire écrite avec verve qui s’impose comme un véritable exercice de style dans lequel la liberté est de ton, Pierre Mérot réussit à nous prendre, à nous faire partager le destin de ses protagonistes. Même si le roman n’est pas tendre avec Houellebecq, il n’est pas critique gratuite, à l’opposé, on pourrait même dire qu’il se fait compassion. Compassion pour ces destins qui, trop tôt détachés de certaines réalités ou préservés dans une sorte de bulle médiatique, sombrent dans des délires hallucinatoires par rejet, par des-envie, et tout simplement par peur. L’alcool et la littérature sont là enivrant le lecteur qui sort d’Arkansas avec l’idée que la création et la fragilité sont indéniablement liées construisant des destins hyperboliques attachants.


Dany Laferrière – Comment faire l’amour à un nègre sans se fatiguer – Typo – 2010 – 16, 75 euros
Un des romans sûrement le plus réédité, Comment faire l’amour à un nègre sans se fatiguer a fait l’effet d’un détonateur pour toute une génération. Dany Laferrière, prix Médicis 2009, est haïtien, il s’exile à Montréal en 1976 après l’assassinat, par la dictature au pouvoir, de son ami journaliste Gasner Raymond. De petits boulots en petits boulots, il s’intègre progressivement dans son pays d’accueil. Il y édite en 1985 ce livre, le premier, qui lui vaudra une reconnaissance nationale et internationale.
A l’instar des beatniks, Bouba et le narrateur de ce roman incisif – construit dans son style caractéristique, qui va à l’essentiel – vivent à la façon bohème, avec des illusions, des espoirs mais avec peu de moyens pour les réaliser. Menant des réflexions sur la vie, le sexe, la méditation, l’esprit et la grandeur du jazz, musique noire qui prend aux tripes, les deux héros naviguent de tableaux en tableaux sur un quotidien où le sexe, les rapports entre hommes noirs et filles blanches – comme ces jeunes universitaires en recherche d’exotisme sexuel sur et autour des campus – sont au cœur d’un quotidien fait de fantasmes et de recherches de plaisir. D’ailleurs le narrateur prépare un livre sur ces rapports, une recherche documentaire qui ne peut s’exprimer mieux que dans la pratique. Mais ce roman ne saurait se résumer qu’à cela, car trop réducteur. Fantastique portrait d’une black culture, Comment faire l’amour à un nègre sans se fatiguer, est aussi l’histoire d’une vie marginalisée par un racisme latent, qui s’exprime jusque dans l’acte sexuel. On ne naît pas Nègre, on le devient. L’aube est arrivée, comme toujours, à mon insu. Gracile. Des rayons de soleil à fleurets mouchetés. Comme des pattes de saint-bernard. Le roman me regarde, là, sur la table, à côté de la vieille Remington, dans un gros classeur rouge. Il est dodu comme un dogue, mon roman. Ma seule chance. Va.