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Mahmoud Darwich, poète de la tourmente

Jamais poésie et musique n’auront été aussi intimement liées que part cette fantastique aventure humaine offerte par Mahmoud Darwich, poète palestinien majeur du monde arabe et le trio des frères Joubran. Le poète nous a quitté récemment, et sans aucun doute trop tôt le 9 août 2008. Actes Sud éditeur du poète et le label World Village nous ont offert il y a tout juste un an deux beaux projets que je voulais vous présenter car Mahmoud n’est pas un poète à oublier…

Icone incontestable du peuple palestinien, Mahmoud Darwich nait en 1942 à Birwa en Galilée. Il comprend très tôt que sa vie sera marquée par la lutte pour la reconnaissance de son peuple. Engagé politique dans les années 60, il publie ses premiers recueils (Oiseaux sans ailes, Feuilles d’Olivier) qui le propulse alors « poète de la résistance palestinienne ». Au début des années 70 il séjourne à Moscou puis se rend au Caire où il fait la rencontre de Yasser Arafat. De là il devient rédacteur du mensuel Affaires Palestiniennes. Au cours des années 80 et en raison du climat politique en Palestine et au Liban, le poète doit s’exiler loin des siens. Il s’installe ainsi à Paris en 1985. Là il s’impose comme un auteur majeur aux yeux de l’occident. Ses poèmes sont publiés d’abord par Les Editions de Minuit notamment Rien qu’une autre année (1983), recueil pour lequel Tahar Ben Jelloun écrira dans le Monde : Que peut la poésie pour l’enfant ayant grandi dans les blessures ? Comment dire le pays enseveli dans le souvenir de plus en plus lointain, épais et tremblant ? Pour le Palestinien Mahmoud Darwich, il reste le corps et les mots, citadelle abritant une douleur d’orgueil. Il reste l’errance pour un peuple voyageant dans “ la caravane ininterrompue de l’exode. Cet exode forcé sera aussi une des forces de l’auteur. En 1987 il devient membre exécutif de l’OLP. Un an plus tard il rédige la Déclaration d’indépendance de la Palestine. Malgré son implication politique active, au début des années 90 il se détache de l’OLP et sa vie se partage dès lors entre Ramallah où il dirige un Centre culturel et Amman en Jordanie. En 1998, il subit une opération chirurgicale majeure et manque de mourir, il retracera cet épisode dans le très émouvant poème Murale (Actes sud 2003) d’où sont extraits ces quelques vers :

O mort attends-moi à l’extérieur de la terre,
Attends-moi dans tes contrées, le temps que j’achève
Une conversation passagère avec ce qui reste de ma vie
À proximité de la tente.
Attends que j’achève la lecture de Tarafa ibn al-‘Abd.
Les existentialistes me séduisent
Qui puisent dans chaque instant
Liberté, justice et vin des dieux…
Alors ô mort, attends que j’achève
Les préparatifs des funérailles dans le printemps fragile où je suis né,
Où j’interdirai aux orateurs
De répéter ce qu’ils ont déjà dit
De la patrie triste et de l’obstination des figuiers et des oliviers
Face au temps et à ses armées.

Murale (2000 – traduction d’Elias Sanbar 2003 pour Actes Sud)

En 2002,  il publie Etat de siège (Actes Sud – 2004), puis En présence de l’absence, toujours chez Actes Sud, dans lequel il plonge dans une réflexion métaphysique sur la mort, qu’il entrevoit peut-être en raison de sa santé fragile. Il décèdera le 9 août 2008 à Houston au Texas. Des funérailles nationales sont alors organisées à Ramallah par les autorités palestiniennes. A l’ombre des mots édité par World Village revient sur cet émouvant moment.

 

Le trio Joubran – A l’ombre des mots – 1 CD + 1 DVD World Village (2009)
Récital Mahmoud Darwich – Odéon théâtre de l’Europe (07/10/2007) – 2 CD Actes Sud (2009)

Les frères Joubran (Samir né en 1973, Wissam né en 1983 et Adnan né ne 1985) se sont liés à la poésie de Mahmoud Darwich en 1996. De l’intensité du verbe et de la plume acérée du poète, le jeune trio de musiciens joueurs d’oud puise son inspiration pour non pas suivre le texte mais fusionner avec lui. Les quatre artistes ont liés leurs destins et leurs expériences communes pour faire vivre la voix de la Palestine, cette terre marquée par la guerre et que l’art, en fabuleux exutoire, pouvait peut-être seul mettre en lumière pour faire accepter le destin tragique et le révéler aux yeux du monde. Jamais poésie et musique n’ont autant été à l’unisson, la voix grave, rythmée du poète et le jeu tout en verve et en passion des frères Joubran résonnent tout au long des moments partagés. A l’ombre des mots a été enregistré lors de l’hommage national rendu au poète décédé 40 jours plus tôt. Le poète n’est plus. Sa voix par contre, renvoyée par la platine, résonne sur scène et dans la salle avec une émotion qui se lit jusque sur les visages des trois musiciens. Comme le diront eux même Samir, Wissam et Adnan, A l’ombre des mots, c’est en fait à l’ombre d’un homme que nous avons accompagné pendant plus de douze ans, que nous avons aimé et respecté… Un homme dont nous attendions une parole, une lettre, une note, une phrase pour nous enchanter et nous ramener à l’espoir, son espoir, lui, qui, du royaume du verbe, a incarné le nationalisme, la révolution, la foi dans la terre, cette terre sainte, sa Palestine. La poésie de Mahmoud Darwich n’est pas uniquement revendicative, car elle n’aurait alors peut-être pas eu une telle résonnance. Non la poésie de Mahmoud est aussi une poésie faite d’amour et de croyances. Croyances en l’homme, à sa force de persuasion et à sa capacité de changement.

J’ai eu la malchance de souvent échapper à la mort par amour,
et je demeure, par chance, vivant pour encore tenter l’expérience !

Le lanceur de dés (Actes Sud – 2010)

A l’ombre des mots comprend, outre un CD du concert donné le 19 septembre 2008 au Cultural Palace de Ramallah, un DVD du même concert qui nous plonge véritablement dans l’émotion de cette soirée d’hommage. Cet enregistrement est essentiel pour ne pas oublier le poète.

Le récital donné quelques mois plus tôt, le 7 octobre 2007 à Paris au théâtre de l’Odéon – théâtre de l’Europe est lui aussi essentiel car il donne à entendre un poète exigeant au sommet de son expressivité. Il faut souligner que rares sont les poètes contemporains qui ont su capter l’attention d’un large public. Mahmoud Darwich était de ces rares artistes capables de faire naître l’émotion, la passion et l’espoir chez ses auditeurs, en cela déjà je peux dire qu’il manque aujourd’hui au monde de la poésie mais aussi à celui plus large de l’Art. Pour ce récital le poète puise essentiellement dans ses œuvres récentes (Ne t’excuse pas – 2006 pour la version française ; Comme des fleurs d’amandier ou plus loin – vf 2007) qu’il interprète en arabe en vivant véritablement le texte. Les textes sont ensuite lus en français par l’acteur Didier Sandre.

 

Deux albums qui possèdent une étrange attraction, qui révèlent aussi tout l’intérêt de mêler textes et musiques. Mahmoud Darwich possédait cette force de faire naitre les images, il était aussi de ceux qui ont lutté jusqu’au bout pour la paix avec force, conviction et espoir.

 

A écouter :

– Le trio Joubran – A l’ombre des mots – 1 CD + 1 DVD World Village (2009)
– Récital Mahmoud Darwich – Odéon théâtre de l’Europe (07/10/2007) – 2 CD Actes Sud (2009)
– Cie Laccarrière – Onze Astres Sur l’Épilogue Andalou (mise en musique de poémes de Mahmoud Darwich)

A lire :

– Une nation en exil – Hymnes gravés, suivi de La Qasida de Beyrouth Poèmes de Mahmoud Darwich et gravures de Rachid Koraïchi – Actes Sud (2010)
– Le Lanceur de dés et autres poèmes – Poèmes de Mahmoud Darwich et Photographies d’Ernest Pignon-Ernest – Actes Sud (2010)