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Médecine et sport, une nécessaire sensibilisation aux risques

Peu d’études grand public sur la médecine dans le sport existent aujourd’hui. KO, un dossier qui dérange du Docteur Chermann, ouvre une voie en la matière en sensibilisant non seulement les dirigeants, mais aussi les pratiquants même, qu’ils soient amateurs ou professionnels… retour sur un livre qui fera date.


Jean-François Chermann – KO, le dossier qui dérange – Stock – 2010 – 18,50 euros

Le rugby est devenu professionnel le 27 août 1995. Cette année-là, le Stade Toulousain frappe d’entrer les esprits en gagnant, quelques mois plus tard, la première coupe d’Europe. La professionnalisation de ce sport annonce des changements inévitables puisque chaque équipe doit essayer de rentabiliser ses investissements. Ere de bouleversements pour ce jeu à l’esprit champêtre, sport en pleine évolution, le rugby demeure toutefois un sport qui s’adapte aux changements pour concilier tout à la fois les soucis économiques, le besoin de spectacle nécessaire pour attirer un public nouveau et la protection de la santé des joueurs par des règles sans cesse adaptées.

Pourtant et malgré tout cela un sujet restait encore inexploré jusque très récemment, le dossier du KO en compétition. Tous les amateurs de rugby ont déjà assisté à des matches durant lequel, au sortir d’un regroupement ou sur un placage trop appuyé, un athlète peinait à se relever, parfois n’y arrivait-il pas et restait allongé, parfois se relevait-il pour mieux tomber ou tituber. Bref le joueur venait de subir un traumatisme, une commotion qui lui fit perdre conscience durant un laps de temps plus ou moins long.

Ce type de traumatisme, même s’il a été étudié dans d’autres sports et notamment en boxe, football américain ou hockey sur glace aux Etats-Unis, n’a jamais connu de véritables analyses d’envergure dans le rugby. Cela est dû sans conteste à la professionnalisation récente de ce sport ainsi qu’aux peu de cas graves a priori constatés (pas de mort comme on a pu le voir dans les sports précités).


La réglementation actuelle de l’International Rugby Board (IRB) sur ce sujet précise :

10. 1 Commotion cérébrale

10.1.1 Un joueur ayant subi une commotion cérébrale ne participera à aucun Match ou entraînement pendant une durée d’au moins trois semaines à partir de la date de la blessure et ce, seulement si le joueur ne présente plus de symptômes et après avoir été déclaré apte à la suite d’un examen médical approprié. Cette déclaration doit faire l’objet d’un rapport par écrit établi par la personne qui a examiné le joueur.

10.1.2 Sous réserve de la classe 10.3 ci-dessous, la période de trois semaines peut être réduite uniquement si le joueur ne présente plus de symptômes et est déclaré apte à jouer après un examen approprié effectué par un neurologue qualifié et reconnu. Cette déclaration doit faire l’objet d’un rapport écrit établi par le neurologue qualifié et reconnu qui a examiné le joueur.

Cet extrait du règlement est en vigueur pour l’ensemble des championnats nationaux et internationaux de rugby. Il permet aux médecins de clubs de ne plus porter seuls la responsabilité de faire rejouer trop tôt un athlète ou de le mettre au repos contre l’intérêt et la pression du staff ou des cadres dirigeants (là réside la polémique qui dérange car les clubs se doivent de compter sur un effectif non exempt de leurs meilleurs éléments s’ils veulent gagner un match ou une compétition. L’argent ayant là aussi son effet nocif). En effet l’avis d’un neurologue peut être demandé pour envisager un retour avant la durée des trois semaines de repos en vigueur.

Le livre de Jean-François Chermann part de là. Le neurologue français, lui-même joueur de rugby amateur, est saisi du cas Dominici en mars 2005. Durant le tournoi des Six Nations, le joueur du Stade Français se fait percuter par un écossais et tombe inanimé sur le terrain. Les images revisionnées par le médecin sont terribles. Il sait que l’ailier vient de subir une commotion cérébrale. Ami du médecin du club parisien, le neurologue est contacté pour examiner Christophe Dominici. Jean-François Chermann ne s’était jamais intéressé de près à ce type de commotion appliquée au sport et plus particulièrement au rugby. En fait le reconnaît-il lui-même, aucune étude médicale n’existe en France. En s’intéressant à ce cas il ouvrira, en quelque sorte, une voie dans la prise de conscience du danger de ce traumatisme. Le neurologue va, dès lors, de congrès en réunions de travail, porter ses connaissances glanées sur ce sujet. Car le médecin dans un souci de parfaire sa compréhension de ce phénomène va mener une recherche documentaire d’envergure, regroupant études, rapports et autres articles sur ce thème, parus essentiellement aux Etats-Unis, pour tirer ses propres conclusions appliquées au domaine du rugby. Le livre, malgré le sujet technique, se lit sans difficultés, l’auteur se faisant pour la peine pédagogue et vulgarisateur pour toucher un public plus large que celui qui assiste généralement aux congrès internationaux auxquels il participe.

D’un point de vue médical, l’auteur nous apprend que le traumatisme peut avoir des conséquences graves non seulement à cours terme (je fais référence à ce qu’il appelle le syndrome du second impact. Un deuxième choc subi peu après le premier et qui peut provoquer des oedèmes), mais aussi à long terme, des effets destructeurs comme ce que l’on appelle la « démence pugilistique » qui n’est pas l’apanage des anciens boxeurs comme Mohamed Ali et qui se caractérise par un mélange de Parkinson et d’Alzheimer.

Un traumatisme crânien entraîne des modifications biologiques considérables dans notre cerveau, avec pour conséquences des perturbations fonctionnelles très délétères au sein de notre système neuronal. (…) ces perturbations biologiques peuvent apparaître prématurément. Aussi est-il capital de respecter un repos minimal avant la reprise de l’activité traumatisante si l’on veut empêcher la survenue à plus long terme de complications tragiques responsables parfois d’une souffrance à jamais incurable.

Concrètement une commotion peut se caractériser de deux façons différentes. Elle peut faire naître chez celui qui en est victime deux types d’amnésie. La première est l’amnésie antérograde qui porte sur un oubli de ce qui se passe postérieurement au choc. La seconde est l’amnésie rétrograde, qui touche, elle, aux faits qui précèdent le choc. Il serait faux de croire que l’on pourrait revenir en arrière sur le développement du jeu. Le rugby de part la modification de sa stratégie, qui passe par une meilleure défense destinée en premier lieu à récupérer la balle en étant hermétique, entraîne à contrario un jeu plus physique basé sur les percussions destinées à fixer la défense pour mieux libérer les espaces. Le jeu sera donc toujours porté vers le contact même si les envolées aux ailes existent toujours pour notre plus grand plaisir. Le docteur Chermann souligne qu’hélas, (…) dans le rugby, les moyens de protection mis en place – casque mou, épaulettes renforcées – ne diminuent pas le risque de survenue des commotions (…). Partant de ce constat il préconise tout un système pour lutter contre les effets des commotions :

Investir dans la prévention médicale, respecter les délais de repos des joueurs ne peut être que profitable à une équipe qui souhaite avoir de bons résultats. Le budget d’une formation doit prendre en compte le facteur santé et le bien-être des joueurs et ne pas lésiner sur l’investissement dans ce domaine. Il semble que les blessures apparaissent le plus fréquemment après la soixantième minute, ce qui justifie de remplacer le maximum de joueurs après ce délai. Le rugby est de plus en plus un jeu qui se joue à 22 joueurs et non à 15 comme il y a quelques années.

Avant de convaincre les fédérations, la prise de conscience du phénomène doit venir d’abord des joueurs, principaux acteurs sans lesquels le jeu ne peut continuer. Ensuite, la recherche doit être encouragée afin que l’on puisse définir des facteurs de risque, poser les diagnostics avec certitude sans avoir recours à l’autopsie, enfin et surtout proposer des molécules qui pourraient empêcher le dépôt des protéines tau et la fragilisation des neurones.

Au final cette étude passionnante – puisque son auteur n’hésite pas à fouiller dans l’histoire de la médecine « neurologiste », en présentant les cas et l’intérêt des médecins ou de certains écrivains pour le sujet, tels Montaigne ou Rousseau qui ont décris l’un est l’autre des cas de commotion dont ils ont été victime – se doit d’être connue de tous à quelque niveau que ce soit car même si le milieu professionnel est le plus touché, le monde amateur n’est pas pour autant épargné par le phénomène des commotions cérébrales. Partant de ce principe, KO, un dossier qui dérange, est une véritable bible, un ouvrage de référence à transmettre.


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