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Partie de piano improvisée (2ème partie)

Second voyage à travers le piano avec cette semaine la découverte d’un livre bouleversant, Contrepoint d’Anna Enquist (Actes Sud). Roman autobiographique tragique qui tourne autour de l’instrument et lui fait jouer un rôle à part entière. Mystérieuse attraction par la simplicité du récit livré qui nous pousse dans les abymes de l’âme… Je profite aussi de ce second volet pour vous proposer deux autres pianistes européens essentiels, l’improvisateur suisse Michel Wintsch qui poursuit ses explorations en solo avec un opus remarquable, Metapiano et le franco-suédois Christofer Bjurström qui, en partant de ses travaux autour des films muets, nous propose un parcours sensible et imagé dans l’antre du 7ème art…

 

Une femme travaille Les variations Goldberg de Jean-Sébastien Bach au piano. Cette œuvre de la dernière partie de la vie du compositeur allemand était initialement prévue d’être jouée au clavecin à deux claviers pour des raisons techniques. L’œuvre de Bach, qui se décompose en trente variations entourées de deux arias va servir de structure au roman d’Anna Enquist, Contrepoint. En musique le contrepoint est une superposition de deux ou plusieurs lignes mélodiques indépendantes qui s’exécutent ensemble. Le roman d’Anna Enquist va donc se forger sur ce principe en développant plusieurs niveaux de lectures au service de l’intrigue. Il y a tout d’abord le récit de cette femme au seuil du crépuscule de sa vie qui se réfugie dans une nouvelle étude de cette œuvre de Bach : La femme n’était pas encore vraiment ce qu’on peut appeler une vieille femme, mais elle était sans aucun doute déjà bien avancée vers la fin. Elle avait un ample passé. Il y a ensuite le/les récits qui naissent des souvenirs de la femme, ces souvenirs qui appellent ou la rappelle à un/des moments plus ou moins lointains. Ces souvenirs qui vont jusqu’à attester de son existence même, dans tout ce qu’elle peut posséder de tragique. Car ce roman, au-delà de l’émotion qu’il fait naitre au fur et à mesure que l’intrigue avance, peut être considéré comme un roman sur la vie. Qui dit roman sur la vie, dit aussi roman sur la mort. Les souvenirs, ces instants évanescents qui remontent à la surface, attestent aussi d’un passé qui envahit le présent. Un passé qui va se lier de façon de plus en plus prégnante à l’instant vécu, jusqu’à accaparer, monopoliser le réel.

Remonter le temps d’un grand bond, se dit la femme. Ou secrètement, dans un déguisement couleur de plomb, retourner en rampant dans un après-midi plein de chansons, de musique, un enfant à gauche et un enfant à droite. Voir alors ce tableau, aussi intensément que lorsqu’il s’était vraiment produit. Sentir humer, entendre la même chose qu’à l’époque.

La femme va donc se réfugier, pour oublier, dans un travail acharné de l’œuvre de Bach. Chaque variation fera pourtant ressurgir un souvenir du passé. Un souvenir de sa fille qui la hante. Moment de joie, à la naissance, moment plus difficile à vivre lorsque la jeune fille devenue femme s’émancipe et quitte le cocon familial. Souvenirs de vacances passés en Italie, souvenirs de l’enfant musicien qui ne sera jamais la chanteuse qu’elle espérait devenir. Les souvenirs naissent de l’étude et de la compréhension (ou de l’essai de compréhension) de l’œuvre du compositeur allemand. Ils ne laisseront pas la vieille femme indemne. Car nous le comprendront au fil du récit, ce roman n’est pas un roman sur la séparation, mais un roman sur la disparition. La disparition de l’enfant aimé trop tôt parti qui éveille les questionnements sur le sens de la vie et la force de poursuivre le chemin sans ceux que l’on aime. La vie avec ses justices et ses injustices : Le temps souffle son haleine curative sur la plaie, qui peu à peu se transformera en cicatrice. La vie et son besoin de compréhension. La femme va opérer, au travers de son étude au piano, un véritable travail de mémoire, un travail pour accepter les évidences tragiques. Ce rapprochement avec sa fille par la mémoire et l’étude des variations de Goldberg – qui amènent à percevoir l’aria différemment à la fin de ce qu’elle pouvait être au début, car entre les deux il y a justement le temps qui fait, par l’expérience et le vécu, percevoir les choses différemment – vont progressivement donner à la femme la force d’accepter l’évidence de la disparition et du vide ainsi créé .

Oui c’était les mêmes notes. Non l’interprète et l’auditeur ne pouvaient balayer d’un revers de main les trente variations qui s’intercalaient entre la première et la dernière apparition de la sarabande. Même si elle était identique à la première, on entendait la deuxième aria différemment parce que quelque chose s’était produit dans l’intervalle.

Contrepoint possède cette attraction quasi indéfinissable propre aux œuvres majeures. Le lecteur se rapproche ainsi, au fil du récit, de cette femme et de sa tristesse. Il assimile ou essaye d’assimiler tout ce qui fait que la vie offre des visages pluriels déclinés en autant de compréhension/incompréhensions, percevant de fait la force de ce témoignage livré avec une émotion très pudique par Anna Enquist.

Anna Enquist – Contrepoint – Actes Sud – 2010 – 20 euros



A écouter…
 

Michel Wintsch – Metapiano – 1 CD Leo Records
 
Michel Wintsch cultive le don de nous interroger, de nous interpeller, pour mieux mettre à profit notre sens de l’écoute. Pianiste inclassable tant son imagination grouille de paysages sonores turbulents et foisonnants, il excelle dans la mise en relief d’un univers singulier au possible. Difficile de dire à l’avance qu’elle tournure prendra sur la platine la plage suivante, piano, piano préparé, pièces jouées au synthé, avec plus ou moins d’effets, juxtaposition de couches ? Impossible à prévoir à l’avance et c’est pourquoi le trublion arrive à nous captiver. Le pianiste suisse fait partie de ses grands défricheurs qui ne s’épanouissent que dans la recherche de nouvelles voies à décliner et parcourir sans fin. Inutile d’essayer de le ranger dans tel ou tel registre, de le rapprocher de tel ou tel créateur. Non, tout comme Michel Wintsch ne revendique rien, nous ne pourrons le réduire à quelque chose. Metapiano s’affiche donc comme un opus à part, à écouter pour mieux se rapprocher du créateur, essayer si tant est que cela soit possible, de suivre son cheminement de pensée, pour mieux entrer dans ce que l’artiste a de plus sensible et de plus personnel. Le voyage de l’auditeur s’apparentera peut-être à un chemin sans fin, un de ces voyages dont on ne peut sortir tout à fait indemne. Celui qui décidera de se mêler à ce flux revigorant, incisif parfois, détonnant toujours et particulièrement émouvant aura sans doute fait un grand pas vers l’acceptation que la création peut être, au-delà d’une façon d’agir ou de réagir, une véritable façon de vivre.


Christofer Bjurström – Carnet de croquis d’un voyageur immobile – 1 CD Marmouzic

Christofer Bjurström mêle depuis longtemps sa musique au film muet. Mêler car il s’agit non pas d’un simple accompagnement linéaire de l’action à l’écran, mais bel et bien d’une réinterprétation enrichie de la vision du musicien. Au travers des séances de visionnage, des concerts donnés, le pianiste a constitué un parcours à travers l’histoire du cinéma des premiers temps. La musique jouée sur Carnet de croquis d’un voyageur immobile ne doit donc pas se voir comme un succédané de l’accompagnement original (Loin l’idée pour Christofer de donner à entendre un « remake » musical au service du film) mais bel est bien comme un travail de rapprochement avec les œuvres parcourues au fil des ans : Le Dernier des hommes de Murnau, Cauchemars et superstitions de Victor Fleming, Le Voleur de Bagdad de Raoul Walsh…  ainsi que les univers burlesques de Charley Bowers ou Buster Keaton. Le résultat étonne, enchante par la diversité des climats et la large palette proposée à nos oreilles attentives. Comme le dit lui-même le musicien : Ces musiques sont toutes nées de rencontres avec des films muets du début du XXème siècle. Autant de « couleurs », autant de combinaisons instrumentales. Au bout du compte, ces pérégrinations dans ces univers si différents m’ont donné le sentiment d’être un de ces voyageurs parcourant le monde son carnet de croquis à la main : au-delà de l’apparente diversité des lieux traversés, les croquis dévoilent autant le regard qui a été posé sur les lieux que l’atmosphère vécue. On comprendra que le disque s’écoute avec un plaisir rare, car les musiciens livrent leurs impressions, leurs perceptions et leurs envies. Ils se mettent ainsi à nu pour offrir un opus d’une rare intelligence. A vrai dire le ciné-concert m’a toujours attiré de part ce mélange de deux formes d’expression artistique. Carnet de croquis d’un voyageur immobile me (re)donne ainsi l’envie de suivre en live les relectures proposées par Christofer et les musiciens qui l’accompagnent et  donnent non seulement un son mais aussi une couleur à ces vieilles bobines de notre patrimoine.


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