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Partie de piano improvisée (3ème partie)

Dernière étape de notre long voyage à travers les entrailles du piano. Nous avons vu au cours des étapes précédentes que la littérature offrait des intrigues particulièrement propices à la mise en scène de l’instrument roi. Nous aurions pu vous aiguiller vers nombre d’ouvrages tout aussi riches et denses que ceux que j’ai décidé de mettre en avant ici, je pense notamment à Novecento pianiste d’Alessandro Baricco. Pourtant j’ai opté pour le choix de la découverte. Découverte qui se poursuit donc cette semaine avec  Joue, joue sans t’arrêter ! de Greg Dawson (Autrement), un roman biographique d’une grande sensibilité, qui présente le parcours, dans le chaos de l’Ukraine envahie par les troupes d’Hitler en 1941-1942, de deux jeunes filles que leur virtuosité au piano et leur soif de vivre  sauveront des falaises de la mort. Nous présenterons aussi pour la plage musicale, le pianiste Bob Gluck, méconnu chez nous qui livre en ce début d’année deux opus de grande classe sur le label FMR. Nous finirons enfin ce périple avec un duo de piano, celui d’Eri Yamamoto et d’Yves Léveillé (label Effendi), où l’histoire d’une rencontre entre deux voix et deux personnalités fortes de l’instrument…

 

Le roman de Greg Dawson aurait très bien pu ne jamais voir le jour. Construit autour des témoignages de sa mère sur la tragédie de la seconde guerre mondiale vue depuis le front russe, Joue, joue sans t’arrêter ! possède cette attraction et cette force propre aux destins tragiques. Greg savait que sa mère lui cachait certains passages de son histoire passée, des pans entiers de sa jeunesse qu’elle ne révélait que par bribes pour le préserver mais aussi peut-être pour le pousser à la questionner un jour. Janna s’est donc livrée. De ce témoignage poignant, Greg nous livre ici l’histoire tragique de deux jeunes filles sillonnant l’Ukraine en 1941 pour échapper aux rafles subies par la communauté juive, pour vivre tout simplement comme le souhaitait leur père sur le chemin mortuaire de Drobistski Yar. Greg n’a pas souhaité réécrire toute l’histoire. Aussi a-t-il pris le parti d’accompagner son texte des mots de sa mère livrés bruts, comme de véritables archives vivantes au service du texte, pour lui donner la force et la sensibilité du vécu, pour ne pas retranscrire l’émotion mais l’afficher aux yeux du plus grand nombre.

Tout aurait pu très bien se passer pour Janna, Frina les deux petites filles de Dmitri, confiseur de son métier et Sara Archanski. Douées pour le piano, les deux enfants vont littéralement subjuguer les membres des conservatoires qui les auditionne : Après la dernière note, impénétrables comme des sphinx, les jurés se concertèrent pour décider du sort des fillettes. – Tu as vu la tête qu’ils font ? murmura Janna à Frina. Sûr qu’ils vont dire non. Minutes interminables. Puis le président se leva et s’adressa à Dmitri. – Monsieur Archanski, vos deux filles ont fort bien joué. Nous sommes heureux de retenir leur candidature. Nous vous allouons une bourse mensuelle de deux cents roubles par enfant.    
Pourtant pas si loin de là se trame des évènements qui vont mettre un voile progressif sur le destin de Janna et Frina. L’Allemagne nazie a soif d’expansion et les territoires de l’Est semblent propices à l’assouvissement des désirs mégalomanes d’Hitler. L’opération d’envahissement des terres russes fut menée sous un nom chargé de symbolique, Barbarossa, hommage à Frédéric 1er Barberousse, empereur germanique du XIIème siècle. Tout va très vite s’accélérer pour la famille Archanski. Les allemands entrent facilement dans Kharkov, la ville où ils résident. Pour Dmitri, le père, et l’ensemble de la famille, plus épris de musique que de religion, la grande culture allemande qui caractérise ce peuple de mélomanes, ne peut engendrer d’atrocités, tout du moins c’est la conviction qui l’emporte sur la raison de fuite. Comme la plupart des juifs de Kharkov, les Archanski seront vites capturés et emmenés dans un camp de transit. Le transit vers le chemin de la mort, celui de Drobistski Yar, où furent tués un nombre incommensurable de juifs. Janna sera sauvée par son père qui offre à un garde ukrainien une montre en or pour l’inviter à détourner son regard l’instant que l’enfant s’accroupisse aux pieds de quelques femmes observant le cortège sur les bords de la route.

La petite Janna va ainsi pouvoir revenir sur ses pas, regagner Kharkov où elle se cachera aidée en cela par des familles « d’accueil » prêtes au pire pour la sauver. Là elle retrouvera Frina, qui a échappé elle aussi au pire. Mais rester à Kharkov présente des risques et les deux filles devront s’enfuir pour survivre. Elles changeront de nom pour éviter tout rapprochement avec la communauté à laquelle elles appartiennent : Je m’appelle Anna Morozova. Je viens de Kharkov. Ma sœur Marina et moi sommes orphelines. Notre père était officier de l’Armée rouge. Il a été tué au combat. Notre mère est morte sous les bombes à Kharkov. Le texte est récité des centaines et des centaines de fois pour imprégner l’esprit des deux enfants. L’exil les mènera à Poltava, puis à Krementchouk où elles réussiront à obtenir de nouveaux papiers d’identité. Le destin des jeunes filles sera marqué par la peur mais aussi par le piano qui les habite toutes les deux. Leur talent révélé, elles devront jouer pour des officiers allemands, intégreront une troupe de danseurs en tant que musiciennes, et quitteront ainsi progressivement le danger qui les guette en Ukraine. Pourtant les jours qui suivirent ne sauront guère meilleur jusqu’à ce que la guerre, dans sa plus grande atrocité cesse enfin, laissant, du champ de ruines ainsi laissé, la perspective d’un nouveau monde à construire. Dans ce monde Janna et Frina auront leur rôle à jouer…

Joue, joue sans t’arrêter se vit au rythme cadencé du piano avec cette peur qui habite en permanence les deux jeunes filles. Loin de se faire sensiblerie, le texte de Greg Dawson laisse entrevoir, au travers du destin des deux enfants, l’atrocité des purges nazies. Cette biographie romancée possède aussi un intérêt historique certain et, au-delà, se fait l’apôtre de l’espoir et de la non-résignation. Bouleversant.

Greg Dawson – Joue, joue sans t’arrêter – Autrement – 2010 – 19 euros

 

A écouter…

Bob Gluck – Something Quiet – 1 CD FMR
Bob Gluk Trio – Returning – 1 CD FMR

Difficile d’avoir une oreille partout. J’avoue que je ne connaissais le pianiste Bob Gluck avant d’écouter les deux albums que je vous présente ici. Après quelques recherches pour en savoir un peu plus sur l’homme, je comprends mieux mespremières impressions : le pianiste est curieux de nature, il n’a pas peur de lancer sa musique sur des sentiers encore mal éclairés. Adepte des formations de chambre et notamment du trio, le pianiste excelle dans le dialogue, l’écoute et l’assimilation/intégration des pistes ouvertes par ses partenaires de jeu. S’il revendique les influences d’Ornette Coleman et Keith Jarrett chez qui il puise l’énergie, la rigueur et l’idée que la musique est en perpétuelle évolution, il conjugue avec une réussite rare, le jeu le plus aventureux avec des lignes mélodiques simples d’une beauté impressionniste déconcertante. Que ce soit avec Joe Giardullo (saxophone soprano) et Christopher Dean Sullivan (contrebasse) sur Something quiet ou Michael Bisio (contrebasse) et Dean Sharp (batterie) sur Returning, le pianiste propose des lignes tout en densité et émotion. Loin de se faire l’écho d’un style il sait se servir de l’énergie du jazz pour arriver à ses fins. Lorsque la tension est à son extrême, il sait orienter le jeu vers des plages de respiration qui lui permettent de s’épanouir. La musique de Bob Gluck se délecte comme un bon vin, en faisant appel à tous nos sens et en prenant le temps de la savourer. Si les crus sont déjà bons, ils augurent de belles perspectives pour l’avenir. A noter qu’il vous faudra patienter encore un peu pour écouter Returning qui sort le 1er mai dans les bacs. Deux disques à découvrir sans risques de déception !


Yves Léveillé & Eri Yamamoto – Pianos – 1 CD Effendi records

Cet album est né d’une rencontre. Une rencontre comme il en existe finalement peu. Professionnelle tout d’abord – Yves Léveillé remplaçant à quelques reprises Eri Yamamoto au sein de son trio à la Arthur’s Tavern à New York – cette rencontre a donné naissance ensuite à une amitié sincère qui est à l’origine de ce duo de pianos. Le piano à quatre mains n’est pas le plus facile des exercices. Il demande outre une concentration et une osmose totale entre les deux musiciens, une profonde connaissance de l’autre et une confiance de tous les instants. Rares de fait sont les duos qui ont véritablement fonctionnés. On se souvient tous du duo magique entre Alexander von Schlippenbach et Aki Takase ou encore celui entre Stephan Oliva et François Raulin. Nous devrons dorénavant compter avec Yves Léveillé et Eri Yamamoto. La musique placée entre les mains des deux artistes semble suspendue, elle virevolte véritablement offrant des plages d’une émotion à peine contenue. Chacun apporte sa pierre à la musique et construit l’œuvre dans l’instant donnant l’impression que les deux se connaissent depuis des lustres. Pas de sur-jeu ou de surenchère, pas de puissance débordante, le jeu se fait volutes subtiles, offrant des mélodies qui donnent les dessins à cette musique qui se savoure en boucle. Apaisant et réjouissant.


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