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Première Guerre mondiale : La naissance d’un conflit (1ère partie)

L’assassinat de l’Archiduc François-Ferdinand devait servir de détonateur à la première guerre mondiale. Cet évènement, alors que survient la commémoration du centenaire de cette guerre, se devait d’être repris dans les projets éditoriaux. Le dessinateur d’origine danoise Henrik Rehr développe un récit majeur sur l’assassin de l’Archiduc, le Serbe Gavrilo Princip. Jean-Yves Le Naour et Chandre, eux, partent de l’histoire de l’Archiduc pour mettre en scène la tragédie de Sarajevo. Dans Le Long hiver Patrick Mallet se sert de cet évènement pour amorcer un récit sur le manque de féérie d’un monde qui perd ses repères. Enfin Morvan, Voulyzé, Macutay et Duclert dans un récit sur Jaurès développent en ouverture d’album  l’assassinat de François-Ferdinand pour expliquer ensuite le long combat du fondateur de l’Humanité pour tenter d’éviter la guerre. Quatre récits décortiqués pour vous.

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GAVRILO-PRINCIP_180_TELL’assassinat de l’Archiduc François-Ferdinand, le 28 juin 1914 devait enclencher le grand détonateur de la première guerre mondiale. Ce point ultime, qui devait servir de justification aux autorités austro-hongroises pour verser lentement dans un conflit global par le jeu des alliances entre états, résulte d’un mal plus profond né dans la poudrière des Balkans. Pour cela il faut revenir quelques décennies auparavant quand la Serbie devient, au tournant du XXème siècle, un royaume légitime au sein d’une région dominée par l’empire ottoman qui bénéficie de la bénédiction des autorités austro-hongroises. Mais la Serbie entend bien jouer la carte de l’autonomie et mieux que cela de l’indépendance totale. En 1903 un coup d’état dans le nouveau royaume pousse hors du pouvoir la dynastie des Obrenovic pour placer sur le trône un certain Pierre 1er de Serbie qui, de par son passé et ses aspirations, se rapproche plus de la France et de la Russie que du bloc germanophile. En 1912, après une guerre économique menée par l’Empire austro-hongrois éclate le conflit qui embrasa les Balkans. La Serbie, avec à ses côtés la Bulgarie, le Grèce et le Monténégro, aidée par la puissance économique et militaire russe, s’oppose à l’Empire ottoman. Mais celui-ci, après un conflit mené contre l’Italie, est relativement appauvri et en plein doute sur la pertinence de rester encore sur ce territoire « agité ». La Serbie prend rapidement le dessus et s’impose dès lors comme une puissance à suivre. De quoi inquiéter l’Empire austro-hongrois…

Lorsque l’assassinat de l’Archiduc François-Ferdinand intervient le 28 juin 1914, assassinat perpétré par Gravilo Princip, serbe de Bosnie, l’Autriche-Hongrie va mettre en cause l’organisation La Main Noire qui selon elle aurait armé les terroristes. Cette organisation secrète avait pour but affiché de réunir l’ensemble des Serbes dispersés dans les différents états balkaniques pour réaliser ce que l’organisation appelle l’idéal national : « Dans le but de réaliser l’idéal national, l’union des Serbes, il est créé une organisation dont peut être membre tout Serbe, indépendamment de son sexe, de sa religion, de son lieu de naissance ». Or La Main noire était dirigée par Dragutin Dimitrijević, proche du gouvernement serbe. Dès lors l’Autriche-Hongrie va précipiter l’inévitable conflit contre les Serbes, ce faisant, et par le jeu des alliances, comme le précise Henrik Rehr dans Gavrilo Princip, « le Tsar (suite à la déclaration de guerre de l’Autriche-Hongrie envers la Serbie) a aussitôt signé l’ordre de mobilisation générale de l’armée russe. L’Allemagne a exigé le recul de la Russie. Celle-ci ayant ignoré le défi, elle lui a déclaré la guerre. Deux jours plus tard, les Allemands ont également décmatteo1laré la guerre à la France et sont entrés sur le territoire français en passant par la Belgique. La violation de la neutralité de la Belgique a incité la Grande-Bretagne à déclarer la guerre à l’Allemagne… ».

En France et durant le mois qui suivi l’assassinat de l’Archiduc François-Ferdinand, Jean Jaurès va tenter avec force et énergie, d’éviter l’embrasement de l’Europe. Mais son assassinat le 31 juillet 1914 au Café du Croissant précipita les évènements (ci-contre la première case de l’album Mattéo de Gibrat reprend la Une de l’Humanité, le journal qu’il avait fondé et qu’il dirigea de toute sa poigne jusqu’à sa mort)

 

Les évènements vus par la BD

Nous vous proposons une étude comparative menée à partir d’extraits des albums suivants :

Gavrilo Princip, l’homme qui changea le siècle d’Henrik Rehr (Futuropolis)
François-Ferdinand, la mort vous attend à Sarajevo de Jean-Yves Le Naour et Chandre (Grand Angle)
Jaurès de Morvan, Voulyzé, Macutay et Duclert (Glénat)
Le Long hiver – 1914 de Patrick Mallet (Casterman)

Première scène : Le recueillement sur la tombe de Bogdan Zerajic

Passage par le cimetière de Sarajevo

Le recueillement de Gavrilo Princip sur la tombe de Bogdan Zerajic est un moment clé pour la compréhension du 28 juin 1914. Six ans auparavant, le 7 octobre 1908, L’Autriche annexe la Bosnie-Herzégovine alors entre les mains de l’Empire ottoman qui traverse une véritable crise. Cet acte d’extension de l’Empire austro-hongrois est très mal vécu par Gavrilo Princip. Partout en Serbie se développent des soulèvements populaires. Des manifestations s’organisent. Deux ans plus tard Bogdan Zerajic, tente d’assassiner Marijan Varešanin von Varesch, gouverneur de Bosnie délégué par le gouvernement austro-hongrois. Henrik Rehr dans Gavrilo Princip note que « A l’issue de l’enquête, la police autrichienne a conclu que Bogdan Zerajic était un individu dérangé, qui avait agi seul et ne relevait d’aucune conspiration. Il a été enterré anonymement au cimetière orthodoxe de Sarajevo, dans la partie réservée aux criminels et aux suicidés » (p 66). Avant que Gavrilo ne commette l’assassinat sur l’Archiduc d’Autriche-Hongrie, il se recueille avec ses amis sur la tombe de Bogdan, un moyen de rendre hommage à la lutte contre l’oppression de Vienne et de sceller leur destin. Cette scène est représentée par Henrik Rehr dans son album et par Jean-Yves Le Naour et Chandre dans leur récit François-Ferdinand (Grand Angle). Ci-dessus Cimetière 2la représentation de cette scène dans les deux albums. En haut Henrik Rehr place cette rencontre de nuit alors qu’une pluie battante fait rage.  En bas la même scène représentée par Le Naour et Chandre, de jour et cette fois-ci sans pluie. Les auteurs de François-Ferdinand placent cette scène à juste titre le jour même de l’assassinat de l’Archiduc, ce qui n’est pas le cas dans le récit composé par Henrik Rehr. Avant de partir se mettre en faction sur le passage officiel de la délégation de François-Ferdinand, Gavrilo et ses deux amis jurent de suivre l’exemple de Bogdan Zerajic en tentant de tuer l’Archiduc et de se suicider juste après (voir ci-contre).

Deuxième scène : la tentative d’assassinat de Vaso Čubrilović

explosifArrivés à Sarajevo sur le parcours officiel de la délégation austro-hongroise, Gavrilo Princip et ses deux amis se fondent dans le public en plusieurs points du parcours pour multiplier les chances de voir leurs desseins se concrétiser. Sur place quatre autres complices s’étaient eux-aussi dispersés.  Gravilo était armé d’un pistolet Browning.
Lorsque le convoi passe près de Muhammed Mehmedbasic celui-ci n’osa intervenir pour des raisons obscures (un policier était placé juste derrière lui selon ses dires). Vaso Čubrilović, lui, amorça une grenade qu’il lança sur la voiture de l’Archiduc à son passage. Mais il rata sa cible. Un témoignage atteste que dans un sang-froid remarquable l’Archiduc aurait écarté le projectile de son bras.
Cette hypothèse peu probable est reprise dans l’album Jaurès de Morvan, Voulyzé, Macutay et Duclert paru chez Glénat cette année (voir ci-contre troisième vignette). La représentation de cette tentative d’assassinat par Vaso Čubrilović diverge de celle développée dans les projets de Henrik Rehr et de Jean-Yves Le Naour et Chandre (ci-contre respectivement seconde et première vignette). Dans les deux cas le projectile percuta la voiture officielle et roula sur la chaussée pour percuter et exploser sous le véhicule situé juste derrière.

Troisième scène : L’assassinat de l’Archiduc par Gravilo Princip

Assassinat GraviloAprès la première tentative d’assassinat par Vaso Čubrilović, le groupe de Gravilo tenta de se disperser discrètement dans Sarajevo. Pendant ce temps l’Archiduc François-Ferdinand qui devait se rendre à l’hôtel de Ville y fit un passage éclair, le temps pour lui de sermonner copieusement le bourgmestre, comme le représentent très bien Henrik Rehr et Jean-Yves Le Naour et Chandre, dans leurs albums respectifs. La visite fut vite abrégée et l’Archiduc décida de changer le protocole et le programme prévu pour rendre visite aux blessés de l’attentat perpétré quelques minutes auparavant.

Mais le chauffeur de la première voiture du cortège n’était pas informé du nouveau trajet et lorsque le général Potiorek qui dirigeait le convoi lui ordonna de revenir sur ses pas, il permit à Gravilo de se trouver en position idéale pour commettre son crime. Il ne s’en priva pas. Dans la représentation qu’en fait Henrik Rehr, Gravilo dispose de toute latitude pour agir. Pas ou peu de foule pour s’opposer à son acte. Cette version plus romantique, plus sombre est aussi moins proche de la réalité. Le dessinateur d’origine danoise reprend cette scène sur une double page avec deux angles de vue. La planche suivante présente même la scène sous un troisième angle (la scène est vue en plongée), signe de l’importance dramatique accordé à l’acte ultime. Dans Jaurès de Morvan, Voulyzé, Macutay et Duclert, vignette du milieu on voit un Gavrilo Princip relativement calme guettant son ennemi alors que la foule reste encore relativement dense autour de la scène du crime. Patrick Mallet (vignettes du bas) décompose la scène en deux phases. Sur la première le cortège est déjà scindé en deux. La voiture qui ouvre la voie a filé à l’opposé de l’hôpital. Sur la première case on voit la voiture de l’Archiduc à l’arrêt et Gavrilo sortir de la foule révolver déjà en main. Sur la seconde il tire presque à bout portant sur le couple princier.

Fran├ºois Ferdinand 5Jean-Yves Le Naour et Chandre quant à eux (voir planche ci-contre) envisagent un Gavrilo bousculant deux policiers pour avoir accès à la voiture de l’Archiduc et tirer deux balles dans une position pas forcément favorable.

Une même scène, quatre versions différentes qui illustrent les intentions globales de leurs auteurs. Henrik Rehr reste dans un récit sombre ou l’assassinat se doit de posséder une certaine dramaturgie et afficher un face à face entre les deux hommes qui représentent des intérêts différents. La foule y est donc gommée. La version de Jean-Yves Le Naour et Chandre laisse se débattre Gavrilo avec deux policiers au moment de son tir. Les versions de Patrick Mallet et de Morvan, Voulyzé, Macutay et Duclert sont, elles, assez proches. Nous vous laissons un extrait que consacra le journaliste Fabra Ribas dans un long article détaillé publié dans l’Humanité du 29 juin 1914. La scène y est décrite avec force de précision et permettra de nous faire une idée de la manière dont ce sont passés ces faits tragiques…

C’est à ce moment-là qu’eut lieu le deuxième attentat, qui fut mortel, celui-là, pour l’archiduc et pour sa femme. Comme leur automobile – que conduisait le comte Harrach, et dans laquelle se trouvaient également le commandant du corps d’armée de la région, le chef du cabinet militaire de l’archiduc, le colonel Bardolff et un commandant – arrivait à l’angle de la rue François-Joseph et de la rue Rudolf, sur la grande place de Sarajevo, un jeune homme correctement vêtu surgit de la foule et tira deux coups de revolver sur le couple princier. Le premier coup transperça la paroi de l’automobile et pénétra dans le côté droit du ventre de la duchesse le deuxième coup atteignit l’archiduc héritier à la gorge et transperça l’artère carotide. La duchesse s’évanouit, et tomba sur les genoux de l’archiduc. L’archiduc, après quelques secondes, s’évanouit aussi. L’automobile poursuivit alors sa marche à une vive allure, jusqu’au konak.

 

A suivre les chroniques des quatre albums…