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Quand la BD sonde l’âme humaine…

Trois récits qui sondent ce qui se cache de plus abject dans l’âme humaine. La guerre sert bien souvent de défoulement démesuré aux pensées les plus innommables, pourtant elles semblent ne pas devoir connaître de véritables limites, comme s’il apparaissait évident que le pire pouvait encore être exprimé, alimenté par ces vomissures que l’esprit cache bien au fond de lui pour ressurgir au pire moment. Lust, Larcenet et Walter content pour nous ces moments où la vie auraient dû faire sans conteste un break pour ne pas repousser encore plus loin l’expression de l’horreur…

Brodeck une

La grande histoire se nourrit souvent des destins que l’on croit innocents ou insignifiants, de ces petites choses qui, misent bout à bout, parviennent à bouleverser les évidences ou ce qui semble définitivement acquis. Tout cela bien sûr nous le découvrons bien plus tard quand le regard de l’histoire explore les actes des uns et des autres, pour tenter de comprendre où les chemins auraient pu bifurquer et en tirer les conséquences ou une interprétation nouvelle. En période de guerre les destins isolés, les petites actions individuelles, les actes de bravoures que l’on pense vains renferment une part de cette vérité et chacun peut nuancer ou perturber la ligne d’une histoire que certains aurait voulu moins bouleversée dans sa rectitude. Aussi est-il nécessaire d’agir, de montrer, de croire aussi aux possibles même si, dans l’instant présent, la raison parait s’imposer comme évidence. Les bouleversements ne naissent pas toujours des actes et des volontés des plus forts. Afficher son regard sur le monde c’est déjà le bouleverser ne serait-ce qu’à notre échelle et pourquoi pas au-delà…

Voix de la nuit de Lust

Voix de la nuit de Lust – çà et là (2014)

L’Allemagne du troisième Reich s’est construite sur une terreur savamment alimentée par un régime totalitaire et obsédé par ses fins mais aussi par une résignation des forces vives de l’intelligentsia capables de dire non ou de nuancer le propos ou le débat public. Les Allemands avaient surtout la  volonté de briser les conséquences dramatiques du traité de Versailles qui plaçait le pays dans un marasme économique sans précédent, alimenté par la perte non seulement de l’Alsace et de la Lorraine mais aussi de la plus grande partie de son Empire colonial, sans oublier la lourdeur de la réparation de la Grande guerre estimée à près de 150 milliards de marks or qui finissait d’anéantir les croyances en un possible et rapide redressement. L’histoire a démontré et analysé l’impact de chacune des raisons avancées tout comme elle insiste à juste titre sur le poids de l’indifférence des masses qui, faute de mieux, se laissèrent endoctriner lors de meetings mettant en avant un avenir meilleur et la réaffirmation de l’identité et de la fierté du peuple allemand. C’est en participant à  l’organisation logistique de ces meetings qu’Hermann Karnau, un homme de l’ombre, acousticien de son état et sonorisateur reconnu, plonge progressivement, sans pour autant y adhérer sur le fond, dans cette volonté du troisième Reich de se lancer dans la voie de l’expérimentation médicale. Le jeune homme est fasciné par la voix humaine. De manière obsessionnelle, il collecte et grave les sons, qu’ils soient simples gargouillis, râles ou intonations. Le but serait d’arriver à (re)produire la voix aryenne la plus pure, gommées de ses impuretés et de ses aspérités. Ce faisant il vit déconnecté du quotidien des hommes : Je suis face à moi-même comme face à un sourd-muet. Je peux écouter attentivement ce qui se passe en moi, je n’entends rien, seulement l’écho assourdi du néant, et, venu peut-être de l’abdomen, l’enfièvrement, le gargouillis de mes entrailles. Non que je ne sois réceptif, bien au contraire : je suis hyper-conscient, attentif comme le serait mon chien, je suis toujours en éveil, j’observe les moindres changements de lumière et de son. Trop en éveil peut-être pour qu’il puisse en rester quelque chose, étant donné que je veux déjà percevoir le phénomène suivant.  Il croisera de fait régulièrement la route d’un certain Goebbels, de sa famille et notamment de la jeune Helga, fille du ministre de la propagande. Une Helga qui, au sortir de l’enfance perd à vitesse accélérée son innocence et perçois les dérèglements qui s’opèrent au fur et à mesure de l’avancée des troupes russes sur Berlin qui obligent Hitler, Goebbels, sa famille et ses proches à se tapir dans l’ombre d’un bunker où l’horreur s’impose au fil des jours. Dans cette obscurité qui gagne, les destins de Karnau et Helga se croiseront dans une folie qui dépasse l’entendement… Ulli Lust livre avec l’adaptation du roman éponyme de Marcel Beyer une vision personnelle d’une histoire forcément dérangeante et intriguante. Le détachement de Karnau face aux horreurs du régime glace le sang et trouve un contrepoids d’une gravité rare dans la vision apeurée de la jeune Helga, qui lit de mieux en mieux ce qui se joue. Adapter ce roman n’était pas mince affaire. Cela supposait de porter son graphisme à un niveau où le réalisme, la candeur, la déraison, l’horreur, le questionnement, la tragédie pouvait suggérer autant que le texte. La dessinatrice y parvient dans un roman graphique qui nous laisse parfois véritablement en apnée.

Ulli Lust – Voix de la nuit – çà et là – 2014 – 24 euros

Couverture

Le Rapport de Brodeck de Larcenet – Dargaud (2015)

Un homme descend d’une montagne, traverse une forêt et parvient à un village où il est venu chercher du beurre. Il n’est pas étranger dans ce pays même s’il vit loin des hommes. Lorsqu’il franchi la porte de l’auberge Schloss il comprend que le pire est arrivé. Les hommes du village, regroupés, viennent tout juste d’ôter la vie de l’Anderer, l’étranger venu dans le pays il y a quelques temps et qui n’était pas comme les autres, cachant peut-être aux yeux de tous qui il était vraiment et quel était son but. Un homme d’un certain âge demande alors à Brodeck de faire un rapport. Un rapport qui permette en fait d’expliquer l’inexplicable, de dire avec les mots que jamais les villageois ne pourront dire ce qui s’est passé, pour les dégrever de la mort de l’homme et permettre de tourner la page. Pour les villageois regroupés en cette triste soirée, Brodeck possède les atouts qui lui permettront de les disculper. Il rédige en effet de brèves notices aux autorités du comté sur l’état de la forêt, des chemins et des rivières. Rédiger le rapport sur le meurtre de l’Anderer, ne sera qu’une formalité. Brodeck accepte, mais avait-il vraiment le choix ? Aussitôt au dehors de l’auberge, il se mettra à courir sans s’arrêter, pour laisser échapper la tension de ce moment vécu et peut-être chasser l’horreur de ses pensées. Trois mois ont passés lorsque Brodeck débute la rédaction du fameux rapport. Un texte qu’il veut sincère, pas orienté par le désir des hommes à se dédouaner du crime commis : Je dirai tout, sans me soucier d’autre chose que de la vérité. Je dirai comme tout ça s’est passé, je dirai les secrets de ces hommes, mais aussi les miens. Si cette confession ressemble finalement à un monstre, complexe et mystérieux, c’est qu’elle est à l’image de ma vie. Alors petit à petit il sillonne les terres autour du village, parle aux hommes, rassemble des bribes de témoignages, tente de comprendre qui était cet étranger qui lui ressemble tant. Il découvre surtout qu’il est difficile d’être le seul innocent parmi les coupables. C’est peut-être pour cela que le texte qu’il écrit sur son carnet possède toute son importance, car il peut y coucher les mots qui dessineront son destin. Un destin déjà troublé par son passage, durant la guerre, dans les camps de travaux forcés, là où la vie humaine ne possède pas la valeur qui lui est due. Ces souvenances qui lui reviennent permettent aussi de conserver l’espoir car le pire a déjà peut-être été vécu…

Si Manu Larcenet nous avait happés par Blast sa grande œuvre précédente, sombre et mystique, il offre aux yeux de tous, avec son adaptation du Rapport de Brodeck, une autre facette de son talent. Cette fois-ci l’histoire n’est pas de lui, Le Rapport de Brodeck a été écrit il y a un peu moins de dix ans maintenant par Philippe Claudel. Le texte avait été salué par la presse et les lecteurs de l’époque dans sa manière de confronter les hommes à l’Autre. Pour Manu Larcenet le travail sur l’œuvre de l’écrivain est une première. Pour cela il s’attache fidèlement à l’œuvre qu’il décortique en tirant la sève de chaque scène. Larcenet n’a pas l’envie d’être bavard. Le dessin offrira au lecteur, le soin de transcrire l’émotion de chaque moments vécus par Brodeck, qu’ils soient tirés d’un présent oppressant dans lequel il tente malgré tout de rédiger son rapport que d’un passé que l’on devine pas si lointain où, pour survivre, il acceptera les pires humiliations venant d’hommes transformés en bête d’une sauvagerie à peine soutenable. Larcenet occupe l’espace, laisse dans les non-dits transparaître toute les émotions ressenties, comme si le dessin se décliné en photographie de l’âme himaine. Se faisant il s’attache aux regards qui possèdent tous une gravité, une opacité qu’il tente de percer et de révéler. La grande force de l’adaptation réside sans conteste dans cette impression, qui n’en est plus une, que chaque dessin, chaque case possède un sens, une valeur qui permet d’enrichir la compréhension globale de ce qui se joue. Le choix du format à l’italienne offre un autre rapport au temps, une ébauche de liberté graphique qui laisse le temps de vivre, de ressentir l’histoire et de tenter de comprendre les émotions qui traversent Brodeck, un homme en sursis dans un monde dont il explore malgré lui toutes les difformités et toutes les horreurs…

Manu Larcenet – Le Rapport de Brodeck – Dargaud – 2015 – 22,50 euros

Et aussi…

KZ Dora de Robin Walter – Des ronds dans l’O (2015)

Publié entre 2010 et 2012 sous la forme de diptyque, KZ Dora se voit offrir une seconde jeunesse par le biais de cette intégrale augmentée du récit de la déportation rédigé par Pierre Walter, le grand-père du dessinateur de ce projet. Beaucoup de récits sur la vie dans les camps de travaux durant la seconde guerre mondiale ont vus le jour, notamment Le Carnet de Roger de Florent Silloray qui dépeint la trajectoire du grand-père de l’auteur prisonnier de guerre dans les mines de sels de Prusse Orientale ou le prodigieux travail de restitution de Tardi mené sur Moi René Tardi, prisonnier de guerre au Stalag IIB qui revient sur la déportation du grand-père du dessinateur dans un camp proche de la Baltique. Dans KZ Dora Robin Walter se sert de la documentation de son aïeul pour nourrir une fiction qui embrasse plusieurs points de vue. Tout d’abord, celui de deux Français, Emile, jeune résistant qui aide les juifs à fuir un sombre destin et tente, une fois déporté, jusque dans ses cauchemars les plus sombres, de démasquer la personne qui l’a dénoncé, et celui de Paul, élève officier pris par la guerre, qui sera arrêté alors qu’il tente, avec un ami, de rejoindre un régiment d’Afrique du Nord. Mais aussi celui de trois Allemands, deux militaires Hans, issu des jeunesses hitlériennes et Bastian un officier qui possède plus d’expérience, blessé lors de l’invasion de la Pologne, et enfin un scientifique, Michaël, qui travaille sur la mise en fonctionnement des missiles V1 et V2, armes tant espérées par une armée allemande en déroute. Le projet de Robin Walter se singularise en ce sens qu’il présente les destins plus ou moins liés des personnages vus par le prisme de leur propre expérience et surtout de leurs aspirations profondes. La rudesse, l’horreur, les violences infligées aux prisonniers, les exécutions sommaires sont dépeintes ici avec force tout comme le questionnement incessant sur le sens de la guerre et les faiblesses de l’homme, morale et psychologique. Le déroulé narratif aurait pu souffrir du choix opéré de suivre cinq récits qui s’imbriquent parfois. Pourtant ce travail de restitution, d’autant plus si l’on considère que ce projet est le premier de son auteur, mérite un vrai regard, et d’autant plus si l’on tient compte de l’épais témoignage (plus de 70 pages !) qui clôt cette intégrale. Vivement recommandé !

Robin Walter – KZ Dora (intégrale) – Des ronds dans l’O – 2015 – 24 euros