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Quand les héros sont des femmes, la BD au féminin – 2ème partie

Elles sont parfois fortes, libérées et croquent la vie à pleines dents comme Lady Elza ou sont plus fragiles comme Marie. Une fragilité temporaire bien sûr qui s’explique par des aléas de la vie, un doute qui s’installe et qui gangrène un quotidien dont l’issue est incertaine. Mais nous aimons toujours autant les femmes en BD ! Pourquoi ? car elles apportent souvent (toujours ?) des scénarios d’une fraîcheur rare, des thématiques nouvelles et un esprit plus poétique. En d’autres mots les héroïnes sont aussi essentielles au 9ème art que leurs confrères masculins. Dès lors nous suivrons avec un plaisir réel les aventures délurées de Lady Elza à travers les campagnes anglaises, celles plus sages mais aussi tumultueuses de Charlotte, Hortense, Isabeau et Louise, les Colombes du Roi Soleil enfin nous pouvons nous reconnaitre dans le destin de Marie, la jeune étudiante. De quoi nous offrir des récits riches en couleurs et en perspectives…  

 

Adapté d’une série de romans éponymes d’Anne-Marie Desplat-Duc, Les Colombes du Roi Soleil, Les comédiennes de Monsieur Racine, premier volet de la BD, reprend l’histoire de ce groupe de jeunes filles élevées à St-Cyr dans un pensionnat d’une grande rigueur destiné aux jeunes nobles de la cour de France. Les destins de Charlotte, Hortense, Isabeau et Louise vont prendre corps dans ce récit qui fait la part belle à la découverte des dessous de la monarchie sous Louis XIV. Il est de tradition que les jeunes pensionnaires proposent chaque année une adaptation théâtrale d’un pièce nouvelle, destinée au ravissement du Roi et des puissants qui passent leur vie à Versailles ou dans des fiefs proches. Pour cette nouvelle année la tension est palpable car la pièce écrite, Esther, provient tout droit du génie créateur de Racine, l’homme de lettres particulièrement en vue à la cour. Un branlebas de combat voit ainsi le jour car les jeunes filles veulent toutes, ou presque, être choisies pour l’un des neufs rôles de la pièce. Sur ce canevas principal vont se greffer des histoires parallèles qui vont nous permettre de mieux cerner les caractères et attentes des quatre personnages principaux de ce premier volet. L’adaptation de Roger Seiter est fidèle au roman mais sait proposer sa propre interprétation et un déroulé dramatique astucieux qui fait naître la tension au fil des pages. Quel secret se cache derrière Louise qui semble avoir marqué le Roi en personne ? Quel sera le destin des autres filles ? cœurs promis à d’élégants jeunes hommes ou à Dieu et à une carrière dans l’œuvre de charité ? Si le premier volet pose les jalons d’une histoire qui va s’étoffer au fil des récits, il possède déjà une attraction particulière relevée par le dessin soyeux, poétique et raffiné de Mayalen Goust. Au final cet album, destiné à un public jeune et adolescent, peut aussi ravir les autres, preuve que la transposition traverse les cadres et affiche une réelle fraicheur. Réjouissant !

Roger Seiter & Mayalen Goust – Les Colombes du Roi Soleil – Flammarion – 2011 – 13 euros

 

Lady Elza possède sans conteste une vie débridée. Jeune divorcée, elle n’hésite pas à s’introduire dans la maison de son amant pour batifoler, et ce, à l’insu de la maitresse « officielle » de celui-ci ! Tout aurait pu très bien se passer mais voilà… Lady Elza est surprise aux bras de son amant vêtue d’une simple guêpière, de bas et d’un string assortis. Devant la hargne et les cris de  vengeance proférés pistolet en main par cette maitresse « officielle », la jeune femme devra fuir par les toits de Londres. Cet épisode sonnera la mise au vert de cette active british. Mais voilà, qui dit mise au vert dit aussi inéluctablement ennui pour une telle femme, libre envieuse d’aventures et de plaisirs vécus à un rythme effréné. Rien de bien compatible avec le calme, la valeur temps et la cadence de l’arrière campagne anglaise. Elle sera accueilli par un cousin qui, connaissant son caractère, va essayer de la faire entrer dans un club que seuls les anglais peuvent inventer : l’Excentric Club. Là elle aura loisir de poursuivre ses investigations débridées de la vie en essayant de récupérer la montre d’un tueur sanguinaire mort depuis de nombreuses années et dont la tour disparue dans laquelle il fût enfermé il y a longtemps réapparait quelques jours dans l’année à certaines personnes. Rien qui ne fasse peur à notre jeune femme ! Dans cet album mené tambour battant, Lady Elza va rencontrer des personnages singuliers : un lord excentrique qui correspond avec Lady Di, une tubiste dont les notes détiennent un pouvoir étrange et bien d’autres encore. Le scénario de Jean Dufaux laisse une grande part à la construction des personnages dont le caractère et le background s’étoffe au fil des planches. On sent que ce premier tome d’une série en devenir pose les bases d’un nouveau cycle plein de surprises et de rebondissements. Le dessin de Philippe Wurm possède une indéniable force d’attraction. Un album so british !

Jean Dufaux & Philippe Wurm – Lady Elza – Glénat – 2011 – 13,50 euros

 

Beaucoup d’entre nous ont un jour connu un repliement sur soi, que ce soit pour des raisons sentimentales ou professionnelles. Pour Marie, cet isolement est la résultante d’un travail de thèse si aliénant qu’elle en vient à se couper de son entourage proche. Cloîtrée dans un appartement minuscule, son seul lien avec l’extérieur passe par l’observation d’enfants qui jouent dans la cour de récréation d’une école située sous sa fenêtre. Rien de
bien stimulant loin s’en faut… Coincée dans l’engrenage du doute qui lui fait prendre un retard considérable dans la traduction des Annales d’Assurnazirpal II, matière première de son travail de thèse, la jeune femme va vivre des moments insoupçonnés  qui vont la porter dans la dernière ligne droite de la rédaction de son sujet. Car bien que résolument seule dans son appartement, Marie va voir débarquer tout droit sortis de son imaginaire, trois loustics bien envahissants. Il y a tout d’abord Glooms, un sergent près à partir en mission, plein de verve et d’entrain puis surgit Raoul, un morse planant qui va prendre pension dans le salon de la jeune
étudiante. Enfin ce duo atypique va être rejoint par Candy Cristal, la bimbo aux formes parfaites. Cette équipe de choc sera à l’origine de la renaissance de Marie, car ces trois envahissants vont prendre fait et cause pour l’étudiante qu’ils vont booster pour gommer en elle tous les moments de doutes profonds. En effet les jours s’égrènent de façon inéluctable rapprochant Marie d’un échec probable. Trois semaines seulement pour parachever le travail qui vient clore le cycle d’étude de la jeune femme… Branlebas de combat dans l’appartement de Marie. Au fil des partages avec ses nouveaux compagnons, Marie va arriver, contre toute attente, à boucler sa thèse et plus que cela à reprendre confiance en elle. Marie Pavlenko et Marie Voyelle nous offrent avec ce récit une BD attendrissante et humaine, loin des planches surchargées et descriptives, elles vont à l’essentiel et arrivent à nous prendre dans cette histoire simple d’une fraîcheur redoutable. Si les doutes nous envahissent parfois au point de nous fragiliser et de nous plonger dans une forme d’isolement ne devrions-nous pas ouvrir notre univers à un bestiaire joyeux et délirant ? A noter que cet album édité en 2010 chez Jean-Claude Gawsewitch sort aujourd’hui au Livre de Poche. Un moyen de faire entrer cet album dans le cercle restreint de l’édition dessinée économique. Une démocratisation pas si inintéressante…

Marie Pavlenko & Marie Voyelle – Les Envahissants – Le Livre de Poche – 2011 – 5, 50 euros

 

Interview de Marie Pavlenko

 

Marie est une étudiante thésarde un peu à la peine dans son travail. Comment est né ce personnage et plus largement cet album ?
Nous cherchions une idée et Marie Voyelle a commencé à me raconter son expérience d’étudiante, seule, à Rennes, qui broyait du noir. À cette époque, pour tromper son ennui, elle adorait écouter ses voisins. Ce fut le point de départ. Ensuite, nous avons brodé. De mon côté, j’ai une maîtrise et un DEA de lettres modernes, c’est une expérience assez solitaire, même si elle n’a rien à voir avec celle de notre personnage. J’ai pu y puiser des sensations, des souvenirs. Et nous avions un objectif : aborder un sujet  »sérieux » (l’enfermement, le repli sur soi) sur un ton enlevé et décalé. Le biais qui nous a paru le plus intéressant a été d’utiliser des personnages loufoques et flamboyants.

Marie semble s’être enfermée dans une bulle, son appartement. Sa vie prend forme dans quelques mètres carrés. Sont-ce les doutes qui l’habitent qui la pousse à vivre recluse ou bien un mal être qui a d’autres (et plusieurs) origines ?
Dans mon esprit, c’est un peu des deux. Disons que Marie est angoissée, plongée dans la peur de mal faire, qui la bloque. Et que son manque de gniaque, de volonté, son « échec » l’enfoncent encore plus. Tout est plus ou moins question de confiance en soi et de capacité à faire abstraction du jugement d’autrui (sa mère) pour avancer, rien que pour elle-même. Je crois que c’est le fondement de tout projet d’« écriture ». Il me semble (je peux me tromper) que nous avons tous quelque chose à prouver, à des degrés et avec des motivations divers.

Pour réussir à repartir dans sa thèse et tenir les délais quasi impossibles imposés par son professeur, Marie s’invente un monde, un petit microcosme qui bouleverse sa vie. Pouvez-vous nous présenter les personnages qui vont l’accompagner tout au fil du récit ?
Il y en a trois, qui sont autant de prismes de sa personnalité profonde. L’idée est aussi celle-ci : personne n’est cohérent à 100 % avec lui-même. Nous naviguons entre plusieurs aspects de notre personnalité, qui peuvent prendre le dessus selon les circonstances, le moment, l’entourage. C’est ce qui arrive à Marie sauf qu’ici, les trois surgissent ensemble pour faire front. Il y a donc le Sergent Glooms, un militaire carré, parfois borné, ancien caïd qui végète au bas de l’échelle sociale, grand romantique malgré les apparences. Il y a Raoul, le morse peureux qui a besoin d’être rassuré en permanence et ne voit pas à quel point il est fort. Et il y a Candy-Crystal, la bimbo aux gros seins qui sous une plastique de star du X, cache une âme de midinette apeurée et avide de richesse intellectuelle.

L’arrivée de ces personnages dans le récit coïncide avec celle de la couleur. Glooms, Raoul et Candy Cristal apportent-ils la vie qui manquait dans l’existence de Marie ? Peut-on dire qu’ils poussent Marie à se poser les bonnes questions, par rapport à sa vie et par rapport à sa thèse ?
Oui, c’est exactement ça. C’est le feu d’artifice au sens propre comme au figuré.

La thèse de Marie passe par la traduction des Annales d’Assurnazirpal II… ce n’est pas ce que l’on peut appeler un sujet très « sexy ». En choisissant ce thème d’étude avez-vous souhaité envoyé au passage une petite pique au système universitaire français qui tend à une trop grande spécialisation ou bien est-ce un simple élément scénaristique à forte connotation humoristique ?
J’ai beaucoup de respect pour ce genre de travaux, bien au contraire ! Je trouve fascinant (et vital pour l’humanité !!) que des gens soient suffisamment fous pour passer leur vie à déchiffrer des tablettes ou résoudre des équations. Ils sont les gardiens de nos connaissances, de notre curiosité, en dehors de la société de consommation et des « résultats » après lesquels toutes les entreprises courent. Mais je cherchais un sujet qui nécessite d’être seul, et qui résonne avec l’état d’esprit de Marie : sec, ardu, aride. Par ailleurs, l’histoire de cette époque est trèèèès fascinante, et collait bien avec les persos…

L’univers de Marie n’est pas très gai, elle cherche la vie au travers des enfants qui jouent dans la cour de récréation juste sous sa fenêtre. Pour autant votre album regorge d’humour. Le plus dur pour vous n’a-t-il pas été de trouver un équilibre entre les doutes et l’univers fermé que se construit Marie et les éléments perturbateurs, Les envahissants, qui lui évitent de sombrer définitivement ?
Le plus dur était certes d’entremêler mais surtout de faire en sorte que la progression soit cohérente. C’est difficile de sortir d’un enferment long de plusieurs mois. Nous voulions que ce soit « réaliste ». Et ce n’était effectivement pas facile.

Lorsqu’elle achève sa thèse Marie sort de son appartement l’esprit et le corps légers. Elle redécouvre les bruits de la ville, elle rééduque son oreille. Un peu comme un nouveau né. Assiste-t-on par cela au début de la renaissance de votre héroïne ?
Plus qu’une renaissance, je crois que c’est une « reconnexion ». Marie s’est mise entre parenthèse, en apnée. Et là, elle respire à nouveau, forte de son expérience, des liens qu’elle a tissé avec les envahissants, recentrée.

Les Envahissants est-elle une BD de filles pour les filles ou bien pensez-vous que chacun peut s’y identifier ?
Je crois que tout dépend de la définition que vous donnez à l’expression « BD de filles » ! Si par-là vous entendez une BD écrite par des filles dans laquelle il est question de chaussures, de mecs trop beaux qu’on kiffe et où il y a un chat, alors non, ce n’est pas une BD de filles. En revanche, nous sommes des personnes de sexe féminin, avec notre point de vue sur la vie et les gens, et il est forcément au cœur de ce que nous créons. Mais il me semble qu’au-delà, on peut s’attacher voire s’identifier à Marie, enfin, je l’espère. Après tout, et même si je n’ai pas l’outrecuidance de comparer les deux ouvrages, on peut s’identifier à Regnak dans Légende (bouquin de Fantasy fortement « testostéroné »), alors qu’on est une fille, non ?

Ce récit repose-t-il sur des éléments autobiographiques ?
Oui et non. Le point de départ l’est. Il y a forcément des bribes de chacune de nous dedans, mais aucune de nous n’a jamais vu de morse dans son salon !

Etre édité en poche, format démocratique, est-ce pour vous une certaine forme de fierté ?
Une énooooorme fierté. Quand on travaille un an sur un projet, la plus grande récompense, c’est qu’il soit lu et le format poche permet d’étendre le lectorat. Une sorte de graal, quoi !

Que retenez-vous de votre travail sur ce projet ? 
J’ai appris sur la méthode de travail. Mais surtout, sur ce qu’est une BD, l’essence de la BD. Personnellement, j’ai toujours consommé les BD avec une certaine avidité, et je ne suis pas sûre d’avoir réalisé la somme de travail colossal (et d’amour !) que chaque case recèle. Faire le story-board case par case, voir Marie dessiner chaque détail m’a vraiment ouvert les yeux. J’ai désormais un respect infini pour chaque album, même le plus nul !