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Rentrée littéraire 2011 : Les parcours sinueux

Des parcours sinueux que nous ne pouvons saisir. Des non-dits qui laissent planer des interrogations, qui entretiennent ce no man’s land fragile entre réalité/conscience et illusion/douce rêverie. Que trouverons-nous en sondant l’indicible ? Peu ou pas de choses. Des interprétations certes placées dans un contexte mais détachées des réalités  dans lesquelles elles se sont construites. Faut-il pour autant se résigner à saisir les destins qui nous échappent ? Sûrement pas ! Même s’ils semblent fuir notre entendement ils demeurent des lectures d’un possible, d’une possibilité de vie. Pour Anton, le personnage du dernier roman de Sylvain Coher, sa Triumph lancée à 220 km/h sur les routes désertes du petit matin représente le médian qui lui permet d’échapper à un monde trop lisse. Tyrone a vécu dans l’incertitude du lendemain. Plongé dès sa naissance dans une guerre qui déchire anglais et irlandais, il choisit sa voie. Son destin tragique et ses choix nous interpellent, peut-on renoncer à nos idéaux et trahir ceux qui affichent une confiance indéfectible dans nos valeurs et notre trajectoire ? C’est de cela dont il est question dans le nouveau roman choc de Sorj Chalandon. Celine Minard quant à elle nous surprend à chaque nouveau récit. Elle pose avec sensibilité et détachement les pierres qui fondent son univers fragile, onirique et poétique. Essentiel !

 

 

Lire Céline Minard c’est accepter de partir dans les interstices du temps, dans ces moments mi-clairs, mi-obscurs où tout devient possible. Peu importe que le récit serpente dans des mondes inconnus de nous, des terres peuplés d’êtres fabuleux, de nains épieurs ou de fées des bois, notre lecture n’en sera que plus explosive de sens. Les limites ne doivent s’envisager que comme des balises nécessaires à notre besoin cartésien, suffisantes pour ne pas nous engluer dans les méandres d’abysses lexicales, mais fragiles pour nous porter vers le souffle chaud d’un inconnu salutaire.
Alors qu’elle semble s’éteindre dans une douce torpeur, une femme, écrivaine de renommée mondiale, décide de livrer ce qui restera son texte ultime, celui qui, à l’inverse de tous ceux qu’elle a pu rédiger dans la douleur, dans les exigences et limites posées par ses éditeurs, symbolisera le mieux ce qu’elle est, ce qu’elle fut : son testament de femme et d’auteure. Elle y modèlera un monde de douceur et d’amour portés à son amante, celle qu’elle aima tout au long des cinquante dernières années de sa vie. De voyages et périples en Irlande, Suisse, Angleterre, Italie, en passant par le désir brûlant qui s’afficha comme le moteur de leur amour charnel, sans cesse en mouvance vers de nouveaux plaisirs à accomplir, la vieille femme décrit sa vie avec cette délicieuse envie de donner un témoignage sincère et pur en signe de plaidoyer.   
Les mots sont posés tels des notes sur une partition pour leur donner sens dans un ensemble, structuré ou pas, peu importe, comme il importe peu notre perception dans l’instant, laissons nos imaginaires au service du texte ! Un texte d’une ampleur et d’une déraison propices à des voyages luxuriants. Si Volodine devait ouvrir ses contrées post-exotiques sûrement irait-il chercher Céline Minard pour tracer, sur la mappemonde de son monde à étage, un nouveau palier d’échappatoires feuillues. Il reste de So long, Luise une impression de douce léthargie que relève de façon salutaire le choc des mots et des sens. Equilibre fragile mais totalement maitrisé par Céline Minard, comme l’assemblage réussit d’un bon vin rouge dopé par sa fermentation malolactique. Bouleversant…

Céline Minard – So long, Luise – Denoël – 2011 – 17 euros

 

Anton sort de chez lui au petit jour pour monter sa Triumph. Il aime la pousser à des vitesses que la raison ne peut même pas concevoir. Alors qu’il possède une vie a priori bien réglée, avec une amie aimante, un job, qui, s’en être transcendant, lui offre la sécurité que certains recherchent dans une époque où tout semble s’effriter inéluctablement, pourquoi semble-t-il fuir ? Tu es seul, lui dit Leen, sa petite amie. Je suis là mais tu ne me vois pas. Le jeune homme reste absent, détaché du monde dans lequel il évolue, comme s’il semblait en décalage constant avec son époque. Car c’est peut-être de cela qu’il s’agit ici : du malaise à vivre dans une époque où tout s’avère lénifiant. La vitesse qu’Anton atteint sur sa moto le place ainsi dans un monde parallèle, fait de montée d’adrénaline, de puissance maitrisée, d’évasion et de liberté. L’espace de ces instants, répétés au petit jour, lorsqu’il erre sur les routes de campagne, Anton semble revivre. Lui qui pensait qu’il était déjà mort, que chacun des jours qui passaient n’existait plus que dans le rêve d’un autre trouve une issue à son mal être. Le nouveau roman de Sylvain Coher flirte avec le macabre, avec les fantômes qui habitent son (anti)héro. Un ami d’enfance mort dans un accident de moto et qu’il croit reconnaître au détour d’une route, une fille qui déambule en titubant sur les bords d’un chemin, une pendue entr’aperçue à pleine vitesse dans une forêt et dont il ne retrouve pas la trace, jusqu’à sa propre mort, dans un virage gravillonneux, qui paraît inévitablement programmée, sans que cela ne le perturbe plus que de raison. Si Anton affiche un malaise certain à communiquer – mais d’ailleurs pourquoi deviserait-il ? – c’est qu’il est déjà ailleurs. Sylvain Coher décortique les changements qui s’opèrent en son personnage au fur et à mesure de ses sorties, de ses vies nocturnes. Sous le carénage de sa Triumph, sous son casque, Anton semblait avoir vieilli prématurément. Non pas vieilli mais durci. Il était devenu métallique. A-t-il, avant sa chute, déjà quitté ce monde qu’il ne comprend pas et dans lequel il ne se reconnait plus ? Sylvain Coher livre avec Carénage un roman troublant, dont la construction, tout en changements de rythmes place le lecteur au plus près de l’action. Une vraie réussite.

Sylvain Coher – Carénage – Actes Sud – 2011 – 17 euros

 

Après le troublant Mon traître, paru chez Grasset en 2008 dans lequel Sorj Chalandon livrait le portrait d’un homme, trahit par une légende du conflit armé qui opposa l’IRA aux troupes britanniques, le prix Medicis 2006 nous revient avec un récit teinté d’émotion, Retour à Killybegs. Dans ce roman choc de la rentrée littéraire, Sorj Chalandon nous présente cette fois la vision du traitre à savoir Tyrone Meehan. Il décortique ainsi, de manière quasi-chirurgicale le parcours et les pensées du soldat par qui le scandale est arrivé. L’auteur va même plus loin en essayant non seulement de comprendre comment le lieutenant émérite a pu tomber dans cet engrenage de « trahison » mais aussi en livrant des pages sombres et émouvantes sur un conflit qui a échappé à beaucoup d’entre nous. Dès son plus jeune âge Tyrone est bercé dans cette guerre intestine qui oppose l’armée irlandaise de l’IRA et les anglais pour qui l’empire britannique ne peut souffrir d’aucune faiblesse. Son père part en 1922 rejoindre les rangs de l’armée irlandaise, mais devra, avec ses compagnons de lutte, déposer les armes quelques mois plus tard. Toujours inscrit dans la lutte pour la liberté l’homme voudra s’engager dans un autre combat tout aussi homérique, celui qui oppose au sud de l’Europe les républicains espagnols et les armées de Franco. Sa femme l’en dissuadera. Quatre ans plus tard l’homme meurt. Cette disparition emporte avec elle l’image du père valeureux, qui s’inscrivait durablement dans la tête du jeune Tyrone. La famille avec à sa tête une mère et ses neuf enfants quitte la terre d’Irlande pour rejoindre l’oncle Lawrence dans l’empire britannique. Sur des terres inhospitalières où l’IRA essaye de protéger de son mieux ses ressortissants, le jeune Tyrone verra défiler ses premières images de sang et de haine.  

Et puis j’ai vu mon premier mort de guerre, à quelques mètres de là. Un bras qui dépassait d’une couverture, brancard posé sur le trottoir. Le bras d’une femme, avec sa chemise de nuit soudée à la chair. Séanna a posé une main sur mes yeux. Je me suis dégagé.
Laisse-le regarder, a lâché mon oncle.
D’un geste, j’ai repoussé mon frère. J’ai regardé. Le bras de la femme, sa main aux ongles faits, sa peaux qui pendait du coude jusqu’au poignet comme une manche arrachée. Nous sommes passés tout près. La forme de sa tête sous l’étoffe, sa poitrine et puis rien, la couverture affaissée au niveau de sa taille. Plus de jambes. Dans la rue, un crieur de journaux vendait le Belfast Telegraph. Il hurlait des centaines de morts, un millier de blessés. Moi, j’ai vu un bras. Je n’ai pas pleuré. J’ai fait comme ceux qui passaient. Mon index et mon majeur sur mon front, ma poitrine, mon épaule gauche, mon épaule droite. Au nom du père et de tous les autres. J’avais décidé de ne plus être un enfant.

Tyrone s’engagera dans la lutte contre l’anglais colonisateur. Il entre à l’IRA en janvier 1942, se trouve arrêté par la police un an plus tard. Il vivra 28 mois dans les geôles anglaises. De quoi renforcer les convictions du jeune homme. Lorsque j’ai été libéré, le 26 avril 1945, les Britanniques avaient gagné leur guerre. Et nous étions épuisés (…). Leur guerre était finie. La nôtre continuait. La lutte s’intensifia alors et Tyrone dont la carapace se renforce à chaque atteinte à l’intégrité du peuple irlandais, devient un des pivots de la lutte armée, livrant des combats héroïques, au péril de sa vie, qu’il est prêt à sacrifier au champ d’honneur comme une offrande à la liberté de son peuple. Sorj Chalandon excelle dans la description de ce conflit sanglant. Il arrive sans artifice, à rendre compte d’une situation qui échappe au plus grand nombre. Fier de son identité, Tyrone poursuivra la lutte jusqu’à une nouvelle arrestation en 1957. J’ai été interné le 16 mai 1957, à trente-deux ans. Arrêté comme des centaines d’autres nationalistes, des deux côtés de la frontière maudite. Une fois encore, sans charge, sans procès, sans même l’espoir d’une condamnation. Mais voilà le héros de tout un peuple après un combat rapproché dans le ghetto irlandais, tue accidentellement son compagnon de combat. Lente descente aux enfers. L’espionnage anglais menace de révéler cet incident et Tyrone composera avec l’ennemi. Non pas contre l’Irlande et son peuple mais pour une paix à négocier. Mais qui peut comprendre ? Qui peut oublier le passé ? Les années d’oppression et les morts tombés dans l’anonymat d’une lutte sans fin ? Comment l’ex-soldat, lieutenant reconnu et adoré, image d’un peuple meurtri, a-t-il pu composer avec l’opposant ? Sorj Chalandon nous parle d’un homme chassé par ses fantômes, pris dans un piège sans espoir de retour. Lui qui a versé le sang, a aussi essayé de construire la paix. Mais quelle image restera ? Un roman d’une force prodigieuse, entre émotion, sens du détail et dramaturgie. A découvrir de toute urgence !

Sorj Chalandon – Retour à Killybegs – Grasset – 2011 – 20 euros


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