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Une Ténébreuse affaire de Balzac, roman d’espionnage…

Bien avant que Ian Fleming ne débute sa fantastique série des James Bond en 1953 avec Espions, faites vos jeux (Casino Royale) sort en France Une Ténébreuse affaire d’Honoré de Balzac. Nous sommes en 1841 soit 112 ans avant la mise en scène de l’espion du MI6. Le texte du romancier français n’est pas le plus connu qu’il ait écrit. Calé dans le cycle de La Comédie humaine, peut-être ce texte était-il trop en avance sur son temps ? En effet il mêle de façon subtile politique, intrigue policière, affaire d’Etat, tentative d’assassinat, enlèvement, espionnage et rebondissement final, bref des ingrédients « nouveaux » pour un roman construit dans la première moitié du XXème siècle. Aussi dire qu’Une Ténébreuse affaire préfigure le roman d’espionnage n’est en rien exagéré car il possède tous les attributs qui font le genre actuellement.


Une Ténébreuse affaire n’est pas le roman le plus « accessible » d’Honoré de Balzac. Une difficulté d’approche due essentiellement au fait que le lecteur doive aujourd’hui préalablement connaître le canevas historique complexe de l’après-révolution française sur une période qui va de la fin du Directoire aux années 1830. L’essentiel du roman est cependant concentré sur la période napoléonienne, époque au cours de laquelle des nobles français, privés de leurs privilèges, vont essayer de faire chuter l’Empereur pour restaurer l’Ancien régime incarné par Louis XVIII, futur roi de France.


Les protagonistes

Une Ténébreuse affaire met en scène un large pan de la société de son époque. D’une part des royalistes prêts à l’insurrection, regroupés autour de la belle et redoutable Laurence de Cinq-Cygne (digne d’un personnage féminin à la Ian Fleming !), des royalistes modérés résolus à composer avec le nouvel ordre établi dans l’attente de jours meilleurs (la famille d’Hauteserre, le vieux marquis Chargeboeuf), Michu et sa femme Marthe, d’anciens vrais-faux jacobins, restés proches de leurs maîtres et anciens régisseurs du domaine de Gondreville, lieu où se déroule une partie de l’intrigue, de riches fermiers, des membres de l’administration policière et d’Etat, de Malin enfin, sénateur rattaché à Fouché (figure centrale de la police à cette période, futur Ministre de la Police).


L’intrigue/les intrigues

L’intrigue principale se construit autour du retour en France des jumeaux Simeuse, qui préparent, avec l’aide de royalistes hostiles à Napoléon, un attentat pour renverser le pouvoir. Ils sont aidés en cela par Laurence Cinq-Cygne :

Tant que Louis XVIII a vu trois consuls, il a cru que l’anarchie continuait et qu’à la faveur d’un mouvement quelconque il prendrait sa revanche du 13 Vendémiaire et du 18 Fructidor dit Malin ; mais le Consulat à vie à démasqué les desseins de Bonaparte, il sera bientôt Empereur. Cet ancien sous-lieutenant veut créer une dynastie ! Or cette fois on en veut à sa vie, et le coup est monté plus habilement encore que celui de la rue Saint-Niçaise.

Et

Sous la protection de leur cousine (…) MM d’Hauteserre et de Simeuse (…) vinrent par l’Alsace, la Lorraine et la Champagne (…) vêtus en ouvriers, les Hauteserre et les Simeuse avaient marché de forêt en forêt guidés de proche en proche par des personnes choisies depuis trois mois dans chaque département par Laurence (…)

Lorsque la police avec à sa tête le redoutable et mystérieux Corentin et Peyrade s’approche de la résidence des Hauteserre qui abrite Laurence, celle-ci prend la fuite aidée par Marthe, la femme de Michu. Ce dernier révèle à Laurence que le complot qui se prépare contre Napoléon est connu et qu’il faut sauver ses cousins émigrés en route pour Paris en les prévenant par télégraphe. De retour chez les Hauteserre le lendemain de sa fuite, Laurence va provoquer la police et Corentin qu’elle va humilier en public, ce dont il se souviendra longtemps après… La deuxième intrigue prend corps autour de l’achat par Malin de la propriété de Gondreville. Malin révèle à un proche, Grévin, notaire de son métier, ce qui se prépare pour renverser Napoléon et qui est connu de Fouché qui vient d’envoyer la police sur place. Plus tard Malin sera enlevé par cinq hommes et ce délit sera attribué à Michu, les jumeaux Simeuse et les Hauteserre. Cet enlèvement mystérieux attribué à tord à ces derniers conduira à une condamnation à mort de Michu et aux travaux forcés pour les quatre nobles. Pour essayer de sauver les cinq hommes, Laurence ira jusqu’à rencontrer Napoléon grâce au marquis Chargeboeuf qui l’introduit auprès de Talleyrand. Sur un champ de bataille, proche du front, la rencontre « surréaliste » aura lieu mais l’Empereur ne peut concevoir de laisser les hommes échapper à la justice :

Voici trois cent mille hommes, ils sont innocents eux aussi ! Eh bien, demain, trente mille hommes seront morts, morts pour leur pays ! Il y a chez les Prussiens, peut-être, un grand mécanicien, un idéologue, un génie qui sera moissonné. De notre côté, nous perdrons certainement des grands hommes inconnus. Enfin, peut-être verrai-je mourir mon meilleur ami ! Accuserai-je mieux ? Non. Je me tairai. Sachez mademoiselle, qu’on doit mourir pour les lois de son pays, comme on meurt ici pour la gloire (…) Allez, retournez en France (…) mes ordres vous suivront.    

De cette rencontre Laurence gagnera la libération sous caution de ses cousins ; Michu n’échappera pas quant à lui à sa condamnation à mort. Bien plus tard lors d’une soirée mondaine, les zones d’ombres de cette histoire seront révélées…

Cette Ténébreuse affaire fourmille de descriptions et mises en ambiance qui nous font véritablement entrer dans ce roman. Sans porter de jugement (nous connaissons Balzac plus vif pour critiquer la société de son époque), l’auteur présente le déroulé de deux complots (il présente aussi la tentative de renversement de Napoléon par Fouché) qui ont échoués mais qui révèlent les tensions et les troubles de cette période allant du Consulat à la fin de l’Empire. Trahison, double-jeu, affaire politique et espionnage sont au cœur de cette histoire magistralement construite. Les personnages principaux, de Laurence en passant par Malin, Michu, Napoléon et Corentin, sûrement le plus trouble et le plus sous-estimé de tous, possèdent, chacun à sa manière, une part de mystère et de force.

On ne peut que tirer notre révérence à Balzac pour cette ténébreuse affaire qui possède le mérite de s’éclaircir très tardivement apportant un formidable suspense… pour notre plus grand plaisir.