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La BD du jour : Perramus de Breccia et Sasturain (Futuropolis)

Après notre précédent article de conseils d’achat pour Noël, nous revenons avec quelques titres que certains pourraient acheter avec leurs étrennes, pour investir leur argent glané de la meilleure des façons. Dix titres vous seront ainsi proposés sur le mois de janvier. Dix oeuvres qui feront honneur à votre bibliothèque ! A commencer par la réédition du titre Perramus de Breccia et Sasturain chez Futuropolis…

« Les Argentins sont pessimistes parce qu’ils disposent d’importantes réserves d’espérances et d’illusions ; en effet pour être pessimistes, il faut d’abord avoir connu l’espoir ». Cette phrase extraite de l’œuvre majeure d’Ernesto Sabato, Sobre heroes y tumbas (Héros et tombes) résume à elle seule l’histoire du peuple argentin tout au long du vingtième siècle. Marquée par l’absence de réelle démocratie depuis 1929, l’Argentine connaît, jusqu’en 1984, une succession de dictatures militaires dont l’influence sur la vie intellectuelle sera sans commune mesure.

Nous connaissons tous, pour les avoir lus un jour, Borgès ou Sabato ; Alberto Breccia prouve avec Perramus que, s’il possède encore cette touche mystérieuse et cette âpreté, il reste lui aussi un personnage essentiel. L’œuvre qu’il a développée à partir de la fin des années 50 aura en tout cas permis d’enrichir considérablement une période noire et tragique de son Argentine adoptive.  

Publiée pour la première fois en France en 1986 par les éditions Glénat, Perramus peut être considérée comme une œuvre majeure ayant pour trame les exactions passées de la dictature militaire en Argentine. Dessinée par Alberto Breccia et écrite par Juan Sasturain dès la chute du régime en 1984, cette fresque grandiose inquiète par la force conjuguée d’un dessin au trait incisif servi par l’utilisation d’un blanc et noir déclinant toute la palette des gris et d’un texte dense jouant en permanence sur les allusions au régime et à des jeux de mots savamment pesés.

On ne sait rien ou presque rien de Perramus, le personnage central de ce roman graphique si ce n’est qu’il a trahi ses compagnons du VVV (Les Vaillants Volontaires de la Victoire), groupe armé révolutionnaire opposé au régime des militaires. Cette trahison, le héros la paiera au prix fort, c’est tout du moins ce qu’ont voulu Alberto et Juan « Accablé par la peur et le poids intolérable de sa lâcheté, un homme demandera l’oubli et sera exaucé. Quand il se réveillera, nu dans un lit inconnu et aux côtés d’une femme qui aura dévoré son passé comme la femelle avale le placenta de sa portée, il sera un autre, ou plutôt il ne sera personne ». C’est à travers l’histoire de ce nouvel homme qu’Alberto construira sa violente (et juste) description du régime militaire.

Dans le tome II, Perramus, après avoir rencontré Borgès, l’aveugle (qui ne l’est pas ici) qui éclaire la vérité de son discours, essaiera de rechercher une âme à Santa Maria (Buenos Aires), la ville des Maréchaux, qui connaît un grave danger. Un jour sans combat, Perramus et ses amis voient la ville s’éteindre, privée un instant de lumière. Ce symbole est pour eux la preuve que l’espoir quitte peu à peu l’âme de ma capitale « Regardez… par le fenêtre – La ville… Qu’y a-t-il ? – Elle s’efface… Santa Maria s’efface… – Elle s’évanouit… – (…) Dans cette guerre il n’y a pas que les gens qui disparaissent. Vous venez d’assister à une tentative pour faire disparaître la ville toute entière… – Comme à Hiroshima… – Pire ! Il ne s’agit pas d’un combat pour une ville concrète comme à Beyrouth ou à Hanoï. Ici c’est l’âme de Santa Maria qui est en jeu ». 

Cette peur constante de l’oubli ou de la perte de la lumière qui peut encore sauver les Argentins aveuglés, Alberto l’illustre parfaitement dans un autre roman graphique qui reprend le chapitre 3 du livre de Sabato, Héros et tombes, Le Rapport sur les aveugles. Cet étrange rapport a été rédigé par Fernando Vidal qui était persuadé que les aveugles formaient une société secrète qui dirigeait la ville. Ce texte surréaliste de Sabato qui est une véritable descente aux enfers, dans toute cette souillure et cette compromission amassée par Buenos Aires, nous permet de retrouver un Alberto Breccia au sommet de son art. Chaque plan est en lui-même une œuvre entière qui participe de cette mise sous tension, tension qui croît sans cesse au fur et à mesure que le héros explore les entrailles de la ville et le conduit à une mort probable.

Reste Perramus, l’œuvre phare de Breccia, celle qui peut tout à la fois se faire porte d’entrée dans l’univers du dessinateur, et la preuve de son apport majeur à la bande dessinée mondiale. Dans sa manière de construire son canevas graphique fait d’expériences et d’improvisations, de collages de textures qui participent à l’expressivité, il a donné une voie à bien des dessinateurs. L’édition Futuropolis fait le choix de proposer le récit dans son intégralité, donc plus de 450 planches denses. On regrettera juste une certaine pâleur d’ensemble qui ne rend pas à sa juste valeur la profondeur des noirs de Breccia, mais le travail opéré reste essentiel sur une œuvre qui était devenue étrangement introuvable.

Juan Sasturain et Alberto Breccia – Perramus (intégrale) – Futuropolis


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