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Le coin des vieilles feuilles : Providence d’Alan Moore

Parfois, en cherchant une BD dans nos étagères il nous arrive de mettre la main sur un récit que l’on avait un peu oublié mais qui nous avait procuré pas mal de plaisir à sa lecture. Parfois encore on retrouve par accident, chez un soldeur, sur un marché ou ailleurs, un récit rare ou méconnu d’un auteur que l’on apprécie et la curiosité nous pousse à l’acheter. Le coin des vieilles feuilles, votre nouveau rendez-vous du lundi mettra en avant ce type de récit. Avec pas mal de surprises à la clé !

Le coin des vieilles feuilles vous présente généralement des récits plutôt anciens, oubliés sur une étagère ou dans une malle poussiéreuse. Pour une fois je vais un peu déroger à la règle pour vous parler d’un récit daté d’à peine trois ans : Providence du grand Alan Moore. Pourquoi déroger à cette règle ? Car je suis depuis toujours passionné par l’univers de Lovecraft, qui possède suffisamment d’entrées, d’horreurs, de questionnements pour alimenter nos plus profonds cauchemars. Un univers pas forcément facile d’accès dans lequel il faut accepter de se laisser prendre pour en apprécier toute la symbolique.

Alan Moore voue une admiration sans borne à l’œuvre d’HP Lovecraft. Le retrouver sur le projet de Providence n’a donc rien de foncièrement surprenant. Dans cette série parue aux Etats-Unis en douze fascicules de 24 planches complétés des notes prises par son héros au fil de ses déambulations en Nouvelle-Angleterre, l’auteur anglais met en scène un personnage qui détonne dans cette partie de l’Amérique historiquement très puritaine, marquée par des épisodes qui l’ont tristement inscrit dans l’histoire, comme le procès des sorcières de Salem à la fin du dix-septième siècle.

Nous sommes en 1919 à New York, au sud du Massachusetts. Robert Black, jeune journaliste érudit employé par le New York Herald se voit offrir l’opportunité, à la faveur d’un emplacement laissé libre à la dernière minute dans le prochain numéro du quotidien, d’écrire sur un livre étrange baptisé Sous le monde. Pour rédiger son papier le jeune journaliste part à la rencontre d’un homme, un certain Docteur Alvarez, qui aurait écrit une chronique sur cet obscur opuscule. Si finalement l’article de Black ne voit pas le jour, il donne au journaliste l’idée et l’envie d’écrire sur la récurrence d’un terreau mystique entretenu depuis plus de deux siècles en Nouvelle-Angleterre. Il va de fait se fondre dans un paysage et dans des communautés « authentiques » et terrifiantes, il rencontrera aussi tout un lot de personnages édifiants qui vont peu à peu déflorer sa candeur apparente et le faire naviguer entre rêves/cauchemars et réalité.

Dans ce récit épais divisé en douze chapitres, Moore joue avec l’univers de Lovecraft. Au travers de références constantes et appuyées à l’œuvre du romancier mais aussi à sa biographie qu’il met en scène longuement dans la seconde partie du récit, lorsque Robert Black, au fil de ses rencontres, en vient à séjourner à Providence où vit l’auteur encore en devenir de L’Appel de Cthulhu. Il n’est pas inintéressant d’ailleurs de constater que Moore présente un Lovecraft en devenir, en 1919, qui n’a encore pas publié d’œuvres majeures, si ce n’est sa courte nouvelle Dagon, écrite en 1917 et publiée dans The Vagrant en 1919. L’hommage à Lovecraft de Moore s’accompagne de références externes notamment à toute la littérature décadentiste construite autour d’Huysmans et d’Auguste de Villiers de L’Isle-Adam ou encore des œuvres pivots que peuvent être celles de Victor Hugo ou de Théophile Gautier.

Atteint de terreur nocturne Lovecraft puisait dans le monde parallèle édifié par son esprit la matière de ses nouvelles. Moore fait longtemps hésiter Black sur l’approche même que prendra son roman. Des hésitations qu’il donne à voir avec le carnet dans lequel Black livre des ébauches d’histoires. Ces parties « écrites », qui suivent immédiatement les 24 planches des douze comics publiés, enrobent le récit séquencé, parfois le précédent, le chevauchent ou le prolongent. Sans redondance inutile, ils permettent de décomposer le processus créatif de Black qui se forge notamment dans l’influence d’auteurs et de personnages qu’il croise, qui ont depuis longtemps compris que la réalité n’était que la face visible d’un monde souterrain bien plus vaste, et dans les évènements parfois troublant dont il est acteur. Un récit qui invite à la (re)découverte de l’œuvre de Lovecraft, pour en comprendre la subtilité, et qui fait surtout l’étalage de tout le talent narratif de Moore pour qui chaque détail fait sens dans une mise sous tension et une montée constante de l’effroi.

La réédition de cette œuvre en un épais volume de 544 pages par les éditions Panini, n’en devient que plus essentielle !

Alan Moore & Jacen Burrows – Providence (intégrale) – Panini – 2018