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4 cases en plus : Le club des Prédateurs (2nd volet), l’interview de Valérie Mangin !

Le Londres victorien a fait l’objet de pas mal d’adaptations en bande dessinée mais aucune peut-être n’a posé aussi bien le cadre de ce qui se joue dans cette première partie de règne de la Reine Victoria où la misère devient galopante et crée une division en deux de la société. Division qui deviendra  criante avec le temps. Dans ce contexte tendu deux jeunes gamins Liz la bourgeoise et Jack le ramoneur vont se rapprocher et peut-être mettre à mal The Bogeyman…

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Nous vous proposions il y a quelques jours de découvrir les premières planches du Club des Prédateurs, le nouveau projet initié par Valérie Mangin. L’ouverture du récit nous immerge dans le Londres victorien. Un Londres gagné par une pauvreté galopante et un écart croissant entre les classes sociales. Dans ce monde ouvert aux disparités criantes, se joue des mystères des plus terrifiants… Valérie Mangin revient pour nous sur ce projet en expliquant sa volonté de traité la donne sociale d’une époque marquée par la montée d’un capitalisme qui ne profite qu’à un pan étroit de la société. Elle nous parle aussi de son travail concret avec Steven Dupré que l‘on retrouve dans un contexte qui met réellement son trait en valeur. La scénariste évoque enfin son choix de placer son récit à hauteur d’enfants, ce qui permet aussi d’aborder le thème du Bogeyman, le sombre croquemitaine qui hante les nuits depuis toujours ou presque…

 

Entretien avec Valérie Mangin

 

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Le Club des Prédateurs page 14

Comment est née l’idée de travailler sur Le Club des Prédateurs ?
J’avais très envie d’écrire une nouvelle histoire dans l’esprit de Petit Miracle, un conte fantastique réalisé avec Griffo il y a quelques années (http://www.mangin.tv/miracle.html). Le héros est un enfant né la tête séparée du corps avant la Révolution qui en vient à détester l’humanité et finit par inventer la guillotine. Il n’y a pas de fantastique proprement dit dans le Club mais j’ai voulu gardé l’idée de l’enfance confrontée à la monstruosité dans une société très dure et sans pitié pour les siens.

Le cadre de l’époque victorienne que tu choisis d’explorer est particulièrement riche. Sur le plan économique la révolution industrielle crée notamment un monde ouvrier qui vit dans les villes de peu ou de rien. Peut-on dire que le choix de l’époque n’est pas anodin de ta part ?
Non, le Club est une histoire d’exploitation extrême de l’homme par l’homme. Par elle, je voulais montrer ce qui se passait effectivement au 19è siècle d’une manière certes moins brutale mais tout aussi meurtrière. Je me suis donc placée volontairement au « pire » moment de la révolution industrielle. Le travail en usine est déjà très développé mais reste extrêmement dur pour les ouvriers adultes comme pour les enfants. A  9 ans, ils travaillent déjà 9 heures par jours avec seulement 1 heure de pause pour le déjeuner. Les grandes luttes qui déboucheront sur le droit du travail et la protection sociale n’ont pas encore eu lieu. Karl Marx, qui est à Londres à ce moment-là, publiera d’ailleurs le Capital deux ans plus tard.

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Le Club des Prédateurs page 18

Le choix de la ville, Londres s’est-il imposé dès le début et pourquoi ?
Oui. Cette cité est le symbole de l’époque victorienne. Elle apparaît comme telle dans de très nombreux récits gothiques. Elle évoque tout de suite dans l’esprit du lecteur une ambiance assez sombre et inquiétante. De plus, elle est la capitale de l’Angleterre, le pays où la révolution industrielle s’est développée le plus vite et est allée le plus loin. Elle représente donc tout ce dont je voulais parler.

L’album s’ouvre sur la pendaison d’une jeune fille qui a tué un homme qui la surprenait à fouiller dans ses poubelles. Tu abordes cette pauvreté de l’époque de front dès la première page. Peux-tu expliquer ce choix ?
La pauvreté est un des sujets clé de l’album. Elle conditionne le destin de la moitié des personnages. C’est à cause d’elle qu’ils volent ou sont obligés de travailler en usine. Mais à aucun moment, contrairement à aujourd’hui, elle n’est vue comme une circonstance atténuante. Si on est pauvre, c’est parce qu’on est un crétin, un paresseux, un ivrogne ou les trois et on ne mérite aucune pitié au contraire…  C’est ce contexte qui permet au Club d’exister : les prédateurs ont beaucoup de victimes potentielles à portée de main et des victimes que personne ne viendra défendre.

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Le Club des Prédateurs page 33

Dans cette ouverture tu mets surtout en opposition les femmes et les hommes du peuple et cette famille d’aristocrates venue observer la pendaison. Ton sujet dès le départ s’inscrit dans cette confrontation entre la société du bas et celle du haut qui se matérialise par cette rencontre improbable entre les deux futurs héros de cet album. Peux-tu nous parler d’une part de ce monde à deux vitesses que tu confrontes dès le départ et d’autre part de ces deux personnages que tout oppose ?
Les contrastes sociaux sont extrêmes dans le Londres victorien. Beaucoup d’industriels, de notables sont très riches alors que la plupart des ouvriers sont extrêmement pauvres. Liz et Jack qui se rencontrent à la pendaison sont chacun représentatifs de ces deux groupes que tout oppose. La jeune fille est bien nourrie, bien éduquée, elle n’a aucun souci dans la vie excepté subir les remontrances de sa mère. Pour elle, la mort de la petite voleuse n’est qu’un spectacle désagréable. Cela la gène mais elle ne remet rien en cause. Jack, le jeune ramoneur, est scandalisé au contraire. Lui connaît la faim. Il vole, il pourrait très bien être le prochain pendu. Cela l’incite à remettre en cause la domination des riches sur les pauvres mais, pour l’instant, ce ne sont que des mots. Il est totalement impuissant à faire changer les choses. Même ses amis dans la misère acceptent l’ordre établi.

Lorsque j’ai découvert ton album je finissais la lecture du roman de Sweeney Todd de James Malcolm Rymer. On y trouve beaucoup de similitudes notamment dans la description du cadre londonien et dans la manière d’amener le suspense. Ce roman a-t-il été une inspiration et d’une manière plus générale peux-tu nous parler de la matière et de la documentation qui t’a guidée dans l’écriture de ton récit ?
Je ne connais pas ce roman. Côté littérature, je me suis surtout inspirée des classiques de Charles Dickens, des Contes de Charles Perrault et bien sûr, de l’Humble proposition de Jonathan Swift. Sinon, il y a bien sûr l’Essai sur l’inégalité des races de Gobineau qui est le livre de chevet des membres du Club et qui justifie leurs actions. Sinon la plupart de mes sources sont surtout historiques. J’ai lu pas mal de choses sur la révolution industrielle, l’histoire des mentalités anglaises ainsi que des descriptions du Londres de l’époque.

Il est question dans l’album d’une société, d’un club privé qui donne le titre à l’album. Un club du même type avait été fondé par Richard Francis Burton et le Dr James Hunt vers 1863. A-t-il été une inspiration ?
Tout à fait, mais mes Prédateurs vont plus loin que les amis de Burton et Hunt. Ce qui était symbolique pour les uns devint une réalité bien tangible pour les autres.

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Le Club des Prédateurs page 38

Peux-tu nous dire la manière dont tu as travaillée concrètement sur cet album ? 
J’ai avancé d’une manière assez classique, je crois. Je suis partie de l’idée que « la révolution industrielle anglaise dévorait ces enfants ». J’ai essayé de la développer en m’appuyant sur ma documentation. Quand j’ai pensé avoir fait le tour de ses aspects, j’ai écrit le synopsis de l’album. Je l’ai montré à Reynold Leclercq, mon éditeur chez Casterman, ainsi bien sûr qu’à Steven Dupré. Comme ça leur a plu à tous les deux, je me suis lancée dans le découpage du scénario proprement dit. Je découpe case à case en décrivant les décors, en proposant parfois des cadrages, voire des mises en scène et en écrivant les dialogues. Steven réalise un board crayonné d’après ce scénario. Nous en discutons et, quand nous sommes d’accord, il réalise l’encrage.

Comment as-tu rencontré le dessinateur Steven Dupré et comment s’est organisée votre collaboration ?
C’est Reynold Leclercq qui m’a proposé de travailler avec Steven. Je connaissais son dessin sur Kaamelot bien sûr mais aussi sur Midgard. J’avais beaucoup aimé cette série, le concept (deux histoires présentées tête bèche qui se rejoignent au centre de l’album) comme sa réalisation. Notre collaboration a été facile, même si ce serait sympa de se voir plus souvent. Nous travaillons surtout par internet : Steven est en Espagne et moi en Normandie.

Sans déflorer le suspense qui se noue dans la dernière partie de l’album, tu abordes une thématique qui peut « déranger » les lecteurs les plus sensibles. Certaines scènes ont-elles été difficiles à écrire ou à dessiner ?
Ça a été assez facile pour moi comme pour Steven, je pense. Nous avons eu le temps de nous habituer à l’existence de ces scènes entre le moment où j’ai présenté le synopsis et celle où il a fallu les réaliser concrètement. Le choc était passé à ce moment-là.

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Le Club des Prédateurs page 45

Peux-tu nous parler de ce Bogeyman ?
C’est l’ogre des contes de fée. Littéralement, en français, c’est le croquemitaine, celui qui vient manger les doigts des enfants désobéissants. Dans l’album, c’est comme ça que les enfants appellent un psychopathe qui les poursuit. Sans doute parce qu’ils espèrent que leur histoire se terminera bien, comme tous les contes de fée.

Tu places le récit à hauteur d’enfants. Ce choix apporte un angle original au récit. Peux-tu nous en dire plus ?
Souvent, dans les thrillers mettant en scène des tueurs en série, l’histoire est racontée du point de vue du policier ou du criminel. Les victimes n’existent que pour se faire tuer. J’ai voulu montrer ce qu’elles pouvaient ressentir, comment elles vivaient ce qui leur arrivait et surtout qu’elles pouvaient être tout aussi intéressantes que leur bourreau. De plus, comme ce sont des enfants, leur perception des choses est encore teintée de merveilleux. Ils ne voient pas encore le monde de manière totalement rationnelle. Cela permettait d’instaurer une ambiance fantastique, un peu étrange et très naturelle en même temps.

Cet album lance une série. Peux-tu nous en dire plus ?
Nous avons prévu une histoire bouclée en deux tomes. Après, l’univers victorien est très riche. J’espère bien avoir d’autres occasions de le développer.

A suivre, dans un prochain article, la présentation du travail de Steven Dupré !


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