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4 cases en plus : Robny le vagabond, la chronique

Depuis le tas de ferraille qui trône à l’entrée de cette casse l’homme recru, accompagné de deux chiens pas forcément en meilleure forme, surveille les alentours. Job ingrat s’il en est que de veiller à la sécurité d’un lieu qui lui-même cache des trafics pas forcément beaux à voir. De ces épaves amoncelées se lit toute la désolation d’une époque où l’homme exprime, comme jamais auparavant, sa capacité à détruire ce qu’il possède, à consommer et à jeter les mouchoirs devenus trop étroits et trop fragiles. Robny ne juge pas. Il observe les hommes, leur manière de se mouvoir dans une société qui a changé radicalement ses codes, et il goute ainsi, et d’autant mieux, au plaisir de sa liberté…

Robny une
Robny couverture

Robny clochard de Boix – Mosquito (2016)

D’un job précaire à l’autre Robny assume son statut de vagabond, sans pour autant se désociabiliser. L’homme, un brin usé par le temps et les épreuves de la vie, déambule ainsi de ville en ville et se fait, de par sa liberté acquise à prix d’or, observateur du monde qui l’entoure. Son paletot usé, son pantalon aux pieds déchirés et ses chaussures trouées attestent pourtant d’une vie passée bien meilleure. L’homme a en effet occupé un statut social bien plus confortable ne virant à la cloche que sous les coups de massue qui lui ont ouvert les yeux sur la nature humaine. Il se contente maintenant de peu. Aujourd’hui gardien intérimaire dans une casse voiture, il tente de garder l’œil ouvert pour, aidé de chiens eux aussi usés, faire fuir ceux qui tenteraient de s’immiscer dans ce cimetière des belles berlines ou des solides routières devenues l’ombre d’elles même et offertes dorénavant aux débrouillards à la recherche d’une pièce détachée. Pas de quoi fantasmer dans les chaumières mais pour Robny, qui demande peu, pouvoir gagner de quoi se nourrir lui suffit amplement. Job pénard et peu risqué jusqu’au jour ou deux voyous à la basse semaine décident de s’introduire derrière les grillages de la casse à la recherche d’un étrange butin… Il reprendra la route pour se fixer en plein cœur de New York, ville qui conjugue les grands écarts et permet à qui veut de sombrer dans un anonymat confortable. En cette fin d’année, propice aux envois de colis et de cadeaux en tout genre, notre héros dégote un job de coursier payé seul pourboire. Pas de quoi envisager le Pérou, mais notre homme ne demande pas tant. Et pour tout dire s’il ne gagne pas de quoi se payer un bon steak, Robny gagne bien plus, l’avant-poste privilégié pour observer la cupidité des hommes. Et il ne sera pas déçu… Les traits tirés et sans demander son reste, le vagabond reprend la route encore et toujours, traînant avec lui son lourd passé et un futur à peine plus enviable mais avec l’assurance d’une liberté inaliénable…

Joan Boix excelle dans la construction des récits courts. Avec Robny publié en 1976 en Espagne, le dessinateur livre quelques-unes de ces meilleures planches. Peut-être car le vagabond qu’il met en scène dans ses histoires lui ressemble dans les grandes largeurs et qu’il a beaucoup à dire. Personnage meurtri, comme a pu l’être Boix pour les raisons qu’il nous explique dans l’interview qu’il nous a accordée, il observe le monde qui l’entoure et en donne une critique assez acerbe. Une critique qui met en relief les maux d’une époque qui a déjà fait le deuil de ses repères et de la nécessité d’avancer de front face à la violence sociale et économique qui trouve comme résultante une violence physique et psychologique qui accentuent le repliement sur soi. A un temps, les années 70, pas encore totalement guéri de l’effet néfaste de près de quarante ans de franquisme, les récits de Boix sont d’une grande modernité, et, aussi étrange que cela puisse paraître, ils le reste toujours aujourd’hui. Une atemporalité qui s’explique autant par les thèmes développés que par le traitement graphique en noir et blanc qui offre une tension qui reste palpable sur bien des registres. Lorsque Boix sort les premières histoires de Robny il vient de livrer quelques récits courts d’horreur et son style sombre s’affirme comme particulièrement expressif dans ce nouveau contexte. Robny reste l’homme sans attache, sans autre espérance que de conserver sa liberté. Une liberté que beaucoup ont déjà vendue à la société de consommation qui se développe avec tous ses effets pernicieux. Chaque fin d’histoire s’achève ainsi sur Robny quittant le lieu dans lequel il vient de vivre une expérience qui renforce ce sentiment de déliquescence de notre société rongée depuis trop longtemps de l’intérieur. Le plus souvent de dos, légèrement courbé, il semble porter sur lui le poids du moment passé dans tel ou tel lieu qu’il quitte sans remords, avec l’idée qu’il n’y reviendra sûrement jamais. L’exception à cette règle, il la fera le temps d’un retour chez lui, à Northampton, là où tout a commencé bien des années plus tôt, lorsque, jeune auteur sans succès et sans contrat d’auteur, il parvient malgré tout à percer dans le milieu de la littérature non pas sur son talent mais grâce à l’influence d’un oncle de sa femme. L’étrange sentiment de ne devoir sa légitimité qu’au bon vouloir d’un éditeur influencé par sa nièce et qui, très vite, se retirera de la partie, le poussera à quitter l’univers pompeux et friqué dans lequel il évoluait à contre-courant. Il le fera sans regrets, surprenant sa femme, lors d’une réception organisée dans la somptueuse bâtisse cédée par ses beaux-parents, en fâcheuse situation avec un éditeur de renom acceptant moyennant paiement en nature, de publier tous les livres de son époux. Cette révélation qui apparait en milieu d’album donne de la lisibilité à l’action de Robny, devenu vagabond par choix alors qu’il aurait pu continuer à se mentir et à fermer les yeux pour vivre malgré tout dans l’opulence et dans une reconnaissance pas foncièrement méritée payée au prix fort. En retraçant le parcours de son héros, loin de se faire moralisateur, Boix nous interpelle, sur l’impérieuse nécessité de prendre conscience que nos choix et nos actions fondent celui ou celle que nous sommes et que, si l’homme peut sculpter à volonté son image, vivre de chimères possède toujours un prix à payer.

Joan Boix – Robny, le vagabond – Mosquito – 2016 – 16 euros

En complément

  • La preview de l’album : ici
  • L’interview de Joan Boix : ici
  • Le travail graphique : ici

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